Le soleil entrait tout de même dans la pièce de devant. De la grandeur d'un carré d'étoffe le matin, il prenait la taille d'un mouchoir l'après-midi avant de disparaître. Il va de soi que la pièce de derrière était la mienne, là où le soleil ne pénètre jamais. Je ne me rappelle pas qui de nous deux, de moi ou ma femme, avait décidé que la pièce ensoleillée serait la sienne et l'autre la mienne. Mais je ne m'en plains pas.Dès que ma femme était sortie, je courais vite vers la pièce de devant et j'ouvrais la petite lucarne donnant à l'est. Je regardais les rayons du soleil qui éclairaient la coiffeuse, qui chatoyaient sur les flacons de multiples couleurs et les faisaient étinceler. C'était mon passe-temps préféré. Je sortais une petite loupe et un mouchoir en papier réservé à la toilette de ma femme, et je m'amusais à jouer avec le feu en faisant lentement brûler le mouchoir. Les rayons d'abord se courbaient, et convergeaient vers un point précis ; puis ce point chauffait peut à peu, noircissait ; c'est alors que du mouchoir commençait à monter un mince filet de fumée qui finissait par faire un trou : la sensation d'angoisse qui emplissait ce bref instant était délicieuse à mourir.Quand je me lassais de ce jeu, je m'amusais avec le miroir à main, de diverses manières. Le miroir n'est un objet utile que lorsqu'on y regarde. Hors de cette fonction, il n'était pour moi qu'un jouet.Mais de ce jeu aussi je me lassais vite. Mon intention de jouer sautait du corps à l'esprit. J'abandonnais le miroir, je m'approchais de la coiffeuse, et je regardais de près tous les flacons posés côte à côte. Choses attrayantes plus que tout au monde. Je choisissais l'un d'entre eux, j'ouvrais délicatement le bouchon, j'en amenais l'embouchure sous mon nez, j'aspirais doucement en bloquant ma respiration. Le parfum exotique et sensuel s'immisçait dans mes poumons et je sentais mes yeux se fermer d'eux-mêmes. Débris d'odeur de ma femme, sûrement. Je refermais le flacon et réfléchissais. Sur quelle partie du corps de ma femme avais-je senti cette odeur… Ce n'était pas très clair. Pourquoi ? Peut-être parce que l'odeur de ma femme était la somme de tous les parfums posés ici.
Yi Sang, « Les ailes » (tr. Jean-Pierre Zubiate et Mihae Son)