Des hordes de gens avec des skis se pressaient sur le quai. Ils riaient et s'apostrophaient. Lorsque les premiers commencèrent à monter dans le wagon, Kathrine fila se réfugier dans son compartiment, ferma la porte et tira les rideaux. Elle entendit les skieurs passer dehors en faisant du raffut. Puis la porte s'ouvrit, et trois femmes entrèrent. Elles avaient chacune une canette de bière à la main. Elles riaient. Leurs tenues de ski sentaient l'antimite.
Les trois femmes partaient en vacances faire du ski à Narvik. Tout en buvant leurs bières, elles racontèrent qu'elles habitaient Stockholm, parlèrent de leurs maris ou de leurs petits amis qui, à les entendre, étaient tous des idiots. En apprenant que Kathrine venait du Finnmark, elles lui posèrent des questions sur Narvik et les hommes norvégiens. Elles voulaient savoir si à Narvik il y avait des bistrots sympa, des discothèques. Il y a un cinéma et une bibliothèque, dit Kathrine, et les trois femmes la regardèrent d'un œil attendri, et ne s'adressèrent plus à elle que comme à un enfant, ou à un infirme. Elles demandèrent à Kathrine où elle habitait, quel était son travail, si elle avait un petit ami, un mari. Kathrine raconta qu'elle avait un enfant, un métier, et qu'elle avait été mariée deux fois, qu'elle était mariée pour la seconde fois. Les femmes devinrent alors plus amicales. Aucune des trois, Inger, Johanna et Linn, n'avait d'enfant. Elles travaillaient dans le même cabinet d'avocats.
Les quatre femmes se déshabillèrent. Au début Kathrine fut gênée devant les autres, mais Johanna dit quelque chose de rigolo à propos du ventre d'Inger et toutes trois entreprirent de comparer leurs ventres et leurs cuisses et s'étonnèrent que Kathrine fût si mince et qu'elle n'ait gardé aucune trace de sa grossesse. C'était il y a si longtemps, dit Kathrine. Et elle se remuait beaucoup dans son travail.
« Tu pourrais te mettre plus en valeur, lui dit Linn, qui était allongée sur la couchette à côté de Kathrine.
– Mon mari s'en fiche, lui répondit-elle tout bas. Ça n'a aucune importance.
– C'est toi qui le dis. En plus c'est pour soi qu'on le fait.
– Je ne veux pas me mettre en valeur », dit Kathrine.
Johanna, qui était au-dessus d'elles, leur dit qu'elles devaient se taire, qu'elle voulait dormir, pour être en forme pour les hommes norvégiens. (…)
Linn s'était levée.
« Pousse-toi », dit-elle tout bas, « tu n'as pas envie de dormir ? »
Kathrine se poussa vers le mur et Linn se glissa près d'elle sous la couverture. Kathrine ne s'était jamais retrouvée dans un lit à côté d'une femme. Elle n'avait jamais eu beaucoup d'amies, et le village était si petit qu'il n'y avait vraiment aucune raison de rester à dormir chez quelqu'un. On allait en visite, on recevait des visites, on restait jusqu'à point d'heure, mais ensuite on rentrait à la maison.
Kathrine était couchée sur le côté et Linn lui faisait face. Elles avaient toutes les deux la tête calée dans leur paume. Leurs visages étaient très proches et Kathrine baissait les yeux et tripotait l'oreiller avec sa main.
« Tu t'es enfuie ? » chuchota Linn, tellement bas que seule Kathrine pouvait l'entendre.
Peter Stamm, Paysages aléatoires (tr. Nicole Roethel)