Raúl Ciro ! Je croyais qu’aucun Raúl, par le simple fait de s’appeler Raúl, ne pourrait me plaire. Yeux noirs, brillants (ils n’étaient pas noirs, ils étaient chocolat), nez quelconque ni beau ni laid, bouche aux lèvres épaisses, pommettes saillantes, dents qui mériteraient d’être bien blanches mais qui étaient plutôt noires. Dès que j’entendais sa voix, j’étais perdue. Je n’ai jamais regardé ses oreille d’une façon sérieuse, je les imaginais plutôt. Je n’ai jamais su son âge. Je n’ai jamais vu ses pieds nus, je l’ai toujours vu habillé de façon stricte. J’aurais pu tout aussi bien tomber amoureuse d’une photographie et, de fait, je suis tombée amoureuse d’une photographie et non de Raúl Ciro pour lequel je n’ai pas d’estime et n’en ai jamais eu. Quel triste sort que celui des amoureux qui tombent amoureux d’une image fausse ! Ce Raúl Ciro imaginaire était tout le contraire du vrai. Paupières rouges, bouche tordue, peau tachée, poils dans le nez, cheveux gras, taille d’un chien assis : tous ces détails physiques appartiennent au vrai Raúl Ciro. Cils noirs soyeux, bouche sensuelle, peau cuivrée, nez de jeune animal, cheveux lustrés, sveltesse, tous ces détails physiques appartiennent au Raúl Ciro imaginaire. Il me semble pourtant que sa voix a toujours été la même, vraie ou imaginaire ; une voix chaude qui disait toujours quelque chose de différent derrière une chose banale. Une voix au visage et aux mains parfaites.
Silvina Ocampo, La promesse (tr. Anne Picard)