Raúl Ciro ! Je croyais qu’aucun Raúl, par le simple fait de s’appeler Raúl, ne pourrait me plaire. Yeux noirs, brillants (ils n’étaient pas noirs, ils étaient chocolat), nez quelconque ni beau ni laid, bouche aux lèvres épaisses, pommettes saillantes, dents qui mériteraient d’être bien blanches mais qui étaient plutôt noires. Dès que j’entendais sa voix, j’étais perdue. Je n’ai jamais regardé ses oreille d’une façon sérieuse, je les imaginais plutôt. Je n’ai jamais su son âge. Je n’ai jamais vu ses pieds nus, je l’ai toujours vu habillé de façon stricte. J’aurais pu tout aussi bien tomber amoureuse d’une photographie et, de fait, je suis tombée amoureuse d’une photographie et non de Raúl Ciro pour lequel je n’ai pas d’estime et n’en ai jamais eu. Quel triste sort que celui des amoureux qui tombent amoureux d’une image fausse ! Ce Raúl Ciro imaginaire était tout le contraire du vrai. Paupières rouges, bouche tordue, peau tachée, poils dans le nez, cheveux gras, taille d’un chien assis : tous ces détails physiques appartiennent au vrai Raúl Ciro. Cils noirs soyeux, bouche sensuelle, peau cuivrée, nez de jeune animal, cheveux lustrés, sveltesse, tous ces détails physiques appartiennent au Raúl Ciro imaginaire. Il me semble pourtant que sa voix a toujours été la même, vraie ou imaginaire ; une voix chaude qui disait toujours quelque chose de différent derrière une chose banale. Une voix au visage et aux mains parfaites.
Silvina Ocampo, La promesse (tr. Anne Picard)

Miss Fielding pense que je ne suis pas belle, mais que j’ai parfois une expression qui me rend belle. « C’est l’expression de l’intelligence, m’a-t-elle dit. C’est la seule chose qui importe. » Je ressemble aux anges de Boticelli qui portent de petits cols brodés et qui ont « le visage vieilli de tant penser à Dieu », comme dit Miss Fielding. Moi je ne pense pas à Dieu, sauf la nuit, quand personne ne voit mon visage ; je lui demande alors beaucoup de choses et je lui fais des promesses que je ne tiens pas. La nuit a de grands feuillages avec des fleurs et des oiseaux où je me cache pour être heureuse, parfois pour être très malheureuse, car s’il est facile d’être audacieux à ces heures-là, il est aussi facile de mourir de peur ou de désespoir. À ces heures-là je pourrais m’échapper de la maison, tuer quelqu’un, voler une rivière de diamants, être une étoile de cinéma.
J’ai étudié toutes les expressions de mon visage dans les grandes glaces et dans les petites glaces. Les tableaux de Boticelli, je les ai vus dans la collection des Peintres Célèbres.
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Qu’est-ce que la peur ? Chaque être doit sûrement avoir sa propre peur, une peur qui naît de lui. Dans mon cas, elle n’est jamais proportionnée au danger qui me menace. Aujourd’hui, par exemple, pourquoi n’ai-je pas peur comme hier ? La même solitude absolue m’environne. Les moutons gris qui paissent au loin sont comme des pierres grises qui remueraient. Pourquoi ne me font-ils pas peur ?
Silvina Ocampo, Faits divers de la Terre et du Ciel,
« Le journal de Porfiria Bernal » + « La lettre sous le lit » (tr. Françoise Rosset)

Mon second amour fut, pour ainsi dire, une demi-personne. Pour reprendre des forces, il lui fallait boire deux litres de lait par jour. Il lui manquait un bras ; au lieu d’un bras, elle avait une pale en plâtre pour écrire à la machine ou un crochet pour jouer au ping-pong. Il lui manquait les deux jambes, ce qui la faisait ressembler à une statue, car le reste de son corps était parfait et elle s’en servait avec tant de grâce et d’aplomb qu’elle suscitait l’envie chez les hommes et les femmes qui la contemplaient. On allait lui rendre visite à l’Institut de Rééducation, avec un permis spécial. C’était très difficile de la trouver car elle volait en fauteuil roulant dans les couloirs de l’Institut. Quand je finissais par l’apercevoir, après bien des allées et venues, des montées et des descentes en ascenseur, elle venait vers moi, faisant tourner les roues de sa petite voiture, qui m’annonçaient la chance de pouvoir grimper jusqu’à ses courtes jupes. « Sers-moi de bras. » Nous courions jusqu’au marchand de bonbons. Je choisissais le paquet le plus voyant. Sur ses indications, je sortais de sa poche l’argent et je payais comme une personne importante ; je libérais de son papier le bonbon choisi et, sur son ordre, je le lui mettais dans la bouche ; ensuite, d’un regard, elle en choisissait un autre pour moi, dont j’ôtais le papier avant de le mettre dans ma bouche.
– Cours maintenant, me disait-elle. Fais tourner les roues.
Ma main d’un côté, la sienne de l’autre, je faisais tourner les roues de la petite voiture. Puis venait le meilleur :
– Coiffe-moi, me disait-elle. Le peigne est dans ma poche, cherche-le.
Je ne le trouvais pas.
– Cherche-le, cherche-le ! insistait-elle en secouant sa crinière de lion et, quand je l’avais trouvé, je lui démêlais les cheveux comme un écheveau de soie noire, pour moi toute seule.
Un applaudissement me faisait croire que j’étais une grande coiffeuse mais cet applaudissement indiquait la fin des heures de visites. Le jour où elle me donna son anneau fut le jour de nos fiançailles ; ce jour-là je restais plus longtemps en montrant l’anneau à tout le monde et quand je sortis de l’Institut, le ciel rose m’incita à manger une glace à la fraise. Elle s’appelait Rousa Longo.
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L’animal favori d’Alma était Têtu, le chat aux yeux bleus : il dormait à ses pieds, comme un vrai tapis. Elle le parfumait avec son vaporisateur. Pendant la journée, Têtu était couché sur le coussin du fauteuil à bascule et sur le lit d’Alma pendant la sieste ou durant la nuit. Il la suivait dans la rue comme un chien, quand elle allait au marché, chez le dentiste, chez la mercière pour acheter du fil et des aiguilles, ou chez le boucher, l’épicier ou le pharmacien. Alma, au bout d’un moment, prenait Têtu dans ses bras, ayant peur de le perdre en chemin. Têtu était si beau qu’en la voyant passer avec ce surprenant félin qui ressemblait à un chien, les gens ne se moquaient pas d’elle.
Silvina Ocampo, Mémoires secrètes d’une poupée,
« J’ai aimé dix-huit fois… » + « Le mi, le si ou le la » (tr. Françoise Rosset)

Elle se mariera au mois de janvier. Elle est brune, jolie. Elle est née à Tucumán dans les montagnes, près de Tafí Viejo. Elle a grandi parmi les chèvres, pieds nus et toute seule. Quand elle parle de son enfance, ses yeux s'emplissent de larmes, comme si elle était au cinéma : elle avait toujours avec elle une petite cruche et, n'importe quand, elle se mettait à traire une chèvre qui ne se laissait traire que par elle et elle buvait son lait. Grâce à cela, elle n'était pas morte de faim. Elle a travaillé comme employée de maison mais, à présent, elle est couturière. Elle a eu un fiancé qui est mort dans un accident et elle en a perdu ses cheveux de chagrin. Maintenant, ses cheveux poussent plus dru qu'auparavant. Elle est romantique. Par l'intermédiaire d'une de ses amies, elle a entendu parler d'un jeune homme uruguayen qui voulait se marier avec une jeune fille comme elle. Ils se sont fiancés en échangeant des photos ; ils se sont écrits. Puis, il est venu la rencontrer cet hiver et elle est allée le chercher au port. Le garçon n'est pas vilain. Elle l'a tout de suite reconnu et lui aussi. Ils ont passé toute une après-midi ensemble, et sont allés au cinéma et à Palermo. Quand ils se sont dit au revoir ils devaient être bien fatigués, car l'émotion avait été si grande et l'attente si longue.
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Dans le jardin d'une maison de mon enfance, il y avait un sphinx en porcelaine bleu et rouge dont les yeux froids me fascinaient. Ses pattes et ses griffes d'animal ne m'étonnaient pas, ses seins de femme ne m'étonnaient pas, et je n'aurais pas été étonnée qu'il entrouvrît ses lèvres pour me parler. Quand il pleuvait, il devenait vert, quand le soleil brillait, il devenait plus bleu. Je l'alimentais de secrets en appuyant ma tête contre sa tête pour me reposer des femmes réelles qui m'entouraient. Un jour, le sphinx disparut du jardin. On démolit la maison. À présent, je cherche constamment ce sphinx dans toutes les maisons vendues aux enchères ou en cours de démolition, et je crois l'apercevoir alors qu'il ne s'agit parfois que de plantes cachées derrière des vitres ou de vases de porcelaine qui ont la même couleur, bleu et rouge.
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Une chose qui n’existe pas mais qui a un nom finit par exister ; en revanche, une chose qui existe mais qui n’a pas de nom finit par ne pas exister.
Silvina Ocampo, Sentinelles de la nuit (tr. Anne Picard)