Je suis étendue devant Franz ; c'est l'hiver, ou la fin de l'automne, les branches nues des aubépines devant la fenêtre laissent passer librement à travers les rideaux la lumière blanche du réverbère. Je suis couchée sans protection devant Franz, qui suit soigneusement les lignes de mon corps, caresse du bout des doigts les gerçures et cicatrices, la poitrine impudemment molle et en prétendant que je suis belle, me précipite dans un embarras extrême. Que voit Franz quand il me voit ? Il est possible que ma beauté, pour les petits yeux gris-bleu de Franz, n'ait d'autre origine que sa myopie, car naturellement, quand nous sommes tous les deux au lit, Franz ne porte pas de lunettes. Mais je vois encore très bien, c'est seulement quand je suis très fatiguée que de temps en temps la lecture me devient difficile, et c'est pourquoi, quelques semaines avant de rencontrer Franz, je me suis fait faire des lunettes, mais je ne les porte jamais en présence de Franz. Bien que je sois plus jeune que Franz de quelques années et que je voie encore bien, je trouve aussi que Franz est beau. Franz semble croire aussi peu à sa beauté présente que moi à la mienne, mais tout comme moi, il fait volontiers allusion à sa beauté passée. Dès que je célèbre une partie de son corps, ses longues cuisses semblable à des colonnes, ou bien ses épaules, puissantes même si elles ne sont pas particulièrement larges, Franz dit : Tu aurais du me voir il y a trente ans, quand je lançais encore le disque. Et moi, quand Franz parle de ma beauté, je dis : Ah, bah, autrefois, oui. À présent j'ai cent ans, et Franz, Dieu merci, ne peut plus voir ma chair pendre à mes os comme des chiffons. Moi seule, je vois toujours Franz. Les bras croisés sous la tête, les yeux fixés droit au plafond, il est couché parmi les plantes carnivores comme dans une prairie d'été, et moi, comme il y a trente ou quarante ans, je sais exactement à quoi il ressemblait quand il avait dix-sept ou dix-huit ans.
Monika Maron, Animal triste (tr. Nicole Casanova)