Il y avait des nuits où il se passait des choses très étranges chez moi. Soudain quelque chose bruissait dans un angle, un rideau bougeait sans qu’une porte ou une fenêtre fussent ouverte ; quelque chose me tapait sur l’épaule et demeurait invisible. J’avais parfois aussi l’impression de sentir quelqu’un s’asseoir à côté de moi et rester là, immobile.
Monika Maron, Rue du Silence, nº 6 (tr. Michel-François Demet)

Alors qu’elle était encore enfant, son corps et sa tête avaient vécu ensemble dans les meilleurs termes et jamais elle n’avait connu une tristesse de la tête qui n’aurait pas été en même temps tristesse du corps.
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Ma mère est morte toute enfant, à neuf ou dix ans, une autre m’a mise au monde. Quand elle vient me voir, elle me traîne de force devant le miroir et me montre nos ressemblances. Ce faisant, elle me dit à chaque fois les mêmes choses : tu vois, ces yeux, cette bouche, ce menton, exactement semblables aux miens. Je n’arrive pas à reconnaître quoi que ce soit, tous les êtres humains ont des yeux, une bouche et un menton. Elle veut être ma mère, Dieu sait pourquoi, moi je ne l’aime pas.
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Les arbres allongeaient leurs branches à demi dépouillées comme des bras humains et quand Rosalind s’arrêtait un instant et regardait fixement l’un d’eux, il lui semblait le voir nettement faire un geste dans sa direction. Ou bien nous étions des arbres avant notre naissance, ou bien nous devenons des arbres après notre mort, avait dit Martha. Et Clairchen avait prétendu savoir de source sûre qu’elle était parente des châtaigniers et qu’elle pouvait même converser avec eux quand personne n’assistait à l’entretien.
Monika Maron, La transfuge (tr. Georges Pauline)

Le premier jour, Anna-Eva traversa la ville, passant par les petites rues qu'elle avait aimées et devant les cafés où elle s'était assise. Elle n'y entra plus. Elle ne ressentait ni crainte ni nostalgie. Devant les derniers arbres, à la lisière de la ville, elle s'arrêta et les contempla jusqu'à ce qu'elle sût chacune de leurs branches et chaque feuille afin de se les rappeler dans le désert.
Monika Maron, « Anna-Eva », Le malentendu (tr. Georges Pauline)

Je suis étendue devant Franz ; c'est l'hiver, ou la fin de l'automne, les branches nues des aubépines devant la fenêtre laissent passer librement à travers les rideaux la lumière blanche du réverbère. Je suis couchée sans protection devant Franz, qui suit soigneusement les lignes de mon corps, caresse du bout des doigts les gerçures et cicatrices, la poitrine impudemment molle et en prétendant que je suis belle, me précipite dans un embarras extrême. Que voit Franz quand il me voit ? Il est possible que ma beauté, pour les petits yeux gris-bleu de Franz, n'ait d'autre origine que sa myopie, car naturellement, quand nous sommes tous les deux au lit, Franz ne porte pas de lunettes. Mais je vois encore très bien, c'est seulement quand je suis très fatiguée que de temps en temps la lecture me devient difficile, et c'est pourquoi, quelques semaines avant de rencontrer Franz, je me suis fait faire des lunettes, mais je ne les porte jamais en présence de Franz. Bien que je sois plus jeune que Franz de quelques années et que je voie encore bien, je trouve aussi que Franz est beau. Franz semble croire aussi peu à sa beauté présente que moi à la mienne, mais tout comme moi, il fait volontiers allusion à sa beauté passée. Dès que je célèbre une partie de son corps, ses longues cuisses semblable à des colonnes, ou bien ses épaules, puissantes même si elles ne sont pas particulièrement larges, Franz dit : Tu aurais du me voir il y a trente ans, quand je lançais encore le disque. Et moi, quand Franz parle de ma beauté, je dis : Ah, bah, autrefois, oui. À présent j'ai cent ans, et Franz, Dieu merci, ne peut plus voir ma chair pendre à mes os comme des chiffons. Moi seule, je vois toujours Franz. Les bras croisés sous la tête, les yeux fixés droit au plafond, il est couché parmi les plantes carnivores comme dans une prairie d'été, et moi, comme il y a trente ou quarante ans, je sais exactement à quoi il ressemblait quand il avait dix-sept ou dix-huit ans.
Monika Maron, Animal triste (tr. Nicole Casanova)