Tout de suite, je déclare que mon point de vue sera peu élevé – comme presque à ras de terre. J'aimerais dire à ras d'homme. Ce qui n'implique pas forcément une idée de profondeur. Je parle d'un lieu où la perspective n'est pas étendue. Mon regard s'arrête sur des avenues barrées. Disons plutôt : des rues. C'est, dans son genre, une Weltanschauung – comme on dit souvent – mais une Weltanschauung en quelque sorte à l'envers et tournée seulement vers le dedans.
Henri Calet, Je ne sais écrire que ma vie

Il nous est permis de marcher au beau milieu de la chaussée. Mon fils et moi, nous parlons : nous nous disputons parfois un peu, car il a déjà des idées singulières. Les sujets qu'il aborde sont souvent les mêmes, mais fort intéressants toutefois. Il demande :
– Est-ce que tu seras mort un jour ?
Je lui réponds : Oui. Il insiste :
– Bientôt ?
Je lui réponds : Oui. Sans transition, il me demande encore :
– Est-ce que tu as été petit ?
Ainsi de suite. Mais si, de mon côté, il m'arrive de lui poser une question qui lui déplaise, il me répond :
– Ce que tu dis ne m'intéresse pas.
Tout en bavardant gentiment ainsi, nous avons fait nos petits achats. Nous allons déjeuner. Après quoi, nous nous rendons au parc des Buttes-Chaumont où, en fin d'après-midi, nous assistons au spectacle du Guignol Anatole.
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Je parle d’un lieu où la perspective n’est pas étendue. Mon regard s’arrête sur des avenues barrées. Disons plutôt : des rues. C’est dans son genre, une weltanschauung, comme on dit souvent, mais une weltanschauung, en quelque sorte à l’envers et tournée seulement vers le dedans.
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J’ai beaucoup aimé les bêtes… Les tortues en particulier, j’ai possédé une série de tortues qui disparaissaient je ne sais où, les unes après les autres. Il paraît que je leur embrassais la tête avec amour. Elles ont porté toutes le nom de Sophie.
Et puis, on s’est chargé de m’apprendre à vivre, je me suis moi-même durci la peau. J’ai essayé de me faire une espèce de carapace semblable à celle de mes tortues, pour me défendre, pour que personne ne puisse s’apercevoir de ma mollesse, de ma vulnérabilité. Et maintenant, s’il m’en reste de la tendresse, je la cache au fond de ma poche, comme on cacherait un mouchoir sale, dont on aurait un peu honte.
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C’est d’un point de vue très éloigné que je voudrais parler, tellement éloigné que je ne suis pas très sûr d’arriver à me faire entendre.
Henri Calet, Peau d'ours

Aujourd'hui encore, il m'est insupportable de me sentir dévisagé par des inconnus. C'est une sorte de nouvel instinct que j'ai acquis : dès que l'on me regarde, j'ai un petit mouvement de recul, et je ne peux me retenir de baisser les yeux. D'une façon générale, je ne sais plus regarder les personnes bien en face ; j'ai peur d'être reconnu.
Pendant dix ans, j'ai ressenti à intervalles irréguliers, mais toujours subitement, dans les rues de n'importe quelles ville, un malaise très particulier, comme si une poigne vigoureuse, qui devait être celle de la justice, m'eût étreint la poitrine. C'est la même sensation que j'ai eue, plus tard dans le métro, à la station Cambronne…
En bref, j'ai cessé d'exister entre vingt-deux et trente-deux ans ; j'ai été mort ou à peu près, ou absent. J'ai dix années de vie qui ne comptent pas, qui m'ont servi à amortir ma dette, minute à minute. Cela me fait aussi l'impression d'un trou d'air dans quoi je serais tombé. À d'autres moments, il me semble qu'il me manque un grand morceau de moi-même, dans le milieu, ainsi qu'après une ablation, les deux parties ne se rejoignent pas. Le trou d'air est en moi. (…)
Dix ans pendant lesquelles j'ai toujours été mal à mon aise, comme si j'avais continuellement porté les vêtements d'un autre, dix ans dans un état d'infériorité, comme lorsque l'on a sur soi une chemise douteuse au col et aux manchettes retournées, comme quand on est accoutré d'un veston aux coudes luisants, au bord des manches rentré, un pantalon qui a des boules à l'endroit des genoux et qui est aussi rafistolé dans le bas, que les chaussettes et que le caleçon glissent, que tout va tomber, que plus rien ne tient, que l'on est dans un monde où il fait trop froid, où les fenêtres ferment mal, où tout est plus ou moins déglingué, où l'on se cogne les coudes à chaque coin de table, où l'on n'est jamais sans avoir une petite blessure ouverte…
Henri Calet, Monsieur Paul

Qu'est-ce que j'aime ? J'ai le cœur en veilleuse.
Je suis à sec ; je suis un désert sans eau où je meurs de soif. Je vis seul, je mourrai seul, sans secours. On n'en saura rien. Un cadavre se décomposera lentement, là, dans un coin de cette chambre ; le téléphone sonnera lugubrement, personne ne répondra… Pas même un chien pour hurler à la mort.
Après ma chute dans la fosse, j'ai été conduit à Berck-Plage où je suis resté trois ans en traitement, dans le sel et le vent, dans les larmes. J'ai mal supporté la séparation. Il semble qu'il m'a pleuré dessus durant trois années ; je me suis érodé à Berck…

Petits enfants, prenez garde aux flots bleus…
C'est une romance que Dalbret avait chanté à l'Eldorado quand j'y allais encore.
Il m'est revenu que, pour acquitter les frais de pension, mes parents ont été contraints de perpétrer des actes délictueux – quelques escroqueries – sur une échelle d'ailleurs des plus modestes.
De là, je leur ai envoyé des cartes postales que j'ai retrouvées ; elles sont toutes affranchies à dix centimes : coucher de soleil, les adieux, pêcheuses de crevettes dans la baie de l'Authie, le carrefour de l'Entonnoir (en couleurs), panorama pris en cerf-volant Gomès et Cie à 150 mètres de haut, joyeux ébats sur la plage… Joyeux pour qui ?
Elles sont expédiées rue des Acacias, d'abord à M. et Mme (ce n'est pas moi qui rédigeais l'adresse), puis à  : Mme, seulement. Dans la partie réservée à la correspondance, j'écrivais toujours à peu près la même chose : j'accusais réception de mes illustrés, ou du chandail que ma mère avait tricoté, j'affirmais que je m'amusais bien (ce n'était pas vrai), et, comme pour en apporter la preuve, je rajoutais un « s » : je m'amussais bien.
De même que je mettais deux « s » à baisers, mais cela se comprend mieux, je les doublais ainsi, je les étirais afin qu'ils parussent plus longs, qu'ils n'en finissent pas. Sous ma plume, mille « baissers » en faisaient deux mille, au minimum.
Se peut-il que j'aie jamais rien dit d'une petite infirmité dont j'ai souffert jusqu'à l'âge de huit ans ? Il n'est pas trop tard. J'avais, au bord de l'oreille, une minuscule excroissance de chair que j'appelais ma sonnette. Lorsque quelqu'un voulait bien appuyer dessus, je contrefaisais la sonnerie, avec la langue. On en riait beaucoup, moi aussi ; mais, en moi-même, je devais être un peu triste (…).
Henri Calet, Les grandes largeurs