J’achète une salade et des pommes de terre.
Arrivée à la maison, je fais un peu de feu pour préparer mon dîner. Je bois du thé, pense à ma journée et surtout au cheval que, malgré notre courte connaissance, j’appelle mon ami. J’ai peu d’amis, je suis heureuse d’avoir un cheval pour ami. Après dîner, je fume une cigarette et je pense au luxe que ce serait de sortir au lieu de bavarder avec moi-même et de m’importuner avec les mêmes éternelles histoires que je me raconte sans cesse. Je suis une personne très ennuyeuse et nul ne le sait mieux que moi, en dépit de mon énorme intelligence et de mon physique distingué.
Souvent, je me suis dit que si l’on m’en donnait l’occasion, je deviendrais peut-être le centre de la société intellectuelle, mais à force de bavarder avec moi-même, je suis encline à répéter toujours les mêmes choses. Que voulez-vous, je suis une solitaire.
Leonora Carrington, « La maison de la peur »

Des jours assez silencieux suivirent la terrible chute provoquée par le Cardiazol. Vers huit heures du matin, j’entendais de loin la sirène d’une usine et je savais qu’elle était le signal de Moralès et Van Ghent pour appeler au travail les zombies et aussi pour me réveiller, moi qui étais chargée de libérer le jour. Piadosa entrait alors avec un plateau sur lequel se trouvaient un verre de lait, quelques biscuits et des fruits. J’absorbais cette nourriture suivant un rituel spécial :
1°) Assise droite sur mon lit, je buvais le lait d’une seule gorgée.
2°) A demi couchée, je mangeais les biscuits.
3°) Couchée, j’absorbais tous les fruits.
4°) Je faisais une courte apparition à la salle de bains où je constatais que mes aliments passaient sans être digérés.
5°) Revenue à mon lit. je m’asseyais de nouveau très droite et j’étudiais les restes de mes fruits : écorces et pépins Je les arrangeais de façon à obtenir des dessins qui représentaient des solutions de problèmes cosmiques. Je croyais que Don Luis et son père, voyant les problèmes résolus dans mon assiette, me permettraient d’aller « En Bas », au paradis.
Leonora Carrington, En bas