Quand je vis son écriture, je restai sans voix.
Presque toutes nos écritures étaient semblables, vagues, enfantines, les o arrondis, larges. La sienne était complètement architecturée. (Vingt ans plus tard je vis quelque chose de semblable dans une dédicace de Pierre Jean Jouve sur un exemplaire de Kyrie.) Évidemment, je feignis de ne pas être étonnée, je ne lui jetai qu’un regard. Mais je m’exerçai en cachette. Et aujourd’hui encore j’écris comme Frédérique, et l’on me dit que j’ai une écriture belle et intéressante. Personne ne sait combien je l’ai travaillée. À cette époque je n’étudiais pas du tout, je n’ai jamais étudié, parce que je n’en avais aucune envie, je découpais des reproductions d’expressionnistes allemands et des chroniques criminelles. Et je les collais dans un cahier.
Fleur Jaeggy, Les années bienheureuses du châtiment (tr. Jean-Paul Manganaro)

Dans la maison qui est pour eux, uniquement pour eux, qui n’ont pas de droits civiques, vit aussi un monsieur dont le fils a été tué. Il dit que c’est à cause de l’assistante sociale. Toute la journée, il grille des amandes sucrées. Sa femme n’a plus voulu de lui. C’est maintenant un homme affable, il remplit d’amandes des sachets transparents et colle l’étiquette avec son nom. Il a la permission de les vendre à deux francs et cinquante centimes. Sa chambre est très propre, pleine de photos accrochées aux murs. Toujours son fils, depuis l’enfance jusqu’à un âge plus avancé, celui où il a été tué. Et des cartes postales de divers endroits. Les lieux de vacances où il est allé avec sa femme et son fils. Ils ne sont pas nombreux dans cette maison à avoir des souvenirs. Ou du moins des souvenirs à étaler. Une photo, c’est une preuve. Certains ne les ont que dans leur tête. C’est aussi le seul à avoir une famille, une vraie famille. Il était pâtissier. Il le dit orgueilleusement. Ce n’est pas un métier qu’il s’est inventé depuis qu’ils l’ont mis dans cette maison gratuite. Et qu’ils l’ont privé de ses droits civiques. Il vient, si l’on peut dire, de la normalité. Il a eu une femme, une garce, dit-il, une salope qui l’a abandonné pour aller avec d’autres. Et un fils, qu’il n’a plus. Cela est respectable. Parfois, pendant la journée, il s’endort dans sa chambre, qui a une odeur sucrée. C’est le seul qui ait des géraniums à la fenêtre. C’est le seul, avec Johnny, qui laisse ses fenêtres ouvertes.
Fleur Jaeggy, « La maison gratuite », La peur du ciel (tr. Jean-Paul Manganaro)