Le temps pour moi passait et ne passait pas, c’était comme s’il passait ailleurs, hors du lieu où je me trouvais.*Parfois j’allais me baigner tout seul, sur des petites plages isolées où il n’y avait personne. J’y arrivais en voiture au long de ces virages lents où de temps à autre surgissait l’éblouissante apparition de la dalle marine. J’arrêtais la voiture, je descendais à pied sur des sentiers envahis d’une végétation dure et épineuse. Je me déshabillais, je me couchais sur le sable brûlant. Je pénétrais dans l’eau, je nageais un moment vers le large, je faisais la planche sur le ventre, le visage plongé dans la bouillie chaude de la mer. Je revenais m’écrouler sur la petite plage déserte, face à la déclivité de l’eau. Son éclat gélatineux traversait le voile de mes paupières fermées tandis que je restais ainsi, hors d’atteinte, seul, hébété.Le siège de la voiture était brûlant, quand je revenais m’y asseoir. Je devais conduire en ne touchant le volant que par intermittence et à des endroits toujours différents, pour ne pas me griller les mains. La sueur trempait instantanément tout mon corps dans la conque du siège, et coulait sur mon front, je devais passer sans arrêt ma main sur les yeux pour voir où j’allais alors que je roulais au long des lacets éblouis de lumière, on apercevait parfois au bord de la route, au milieu des buissons couverts de poussière et dans les maigres bosquets desséchés, de minuscules incendies circonscrits et immobiles, de petits ronciers qui avaient soudainement pris feu, des zones de végétation qui s’enflammaient comme par magie, çà et là, sous l’éclat du ciel.
Antonio Moresco, Les Incendiés (tr. Laurent Lombard)