Le temps pour moi passait et ne passait pas, c’était comme s’il passait ailleurs, hors du lieu où je me trouvais.
*
Parfois j’allais me baigner tout seul, sur des petites plages isolées où il n’y avait personne. J’y arrivais en voiture au long de ces virages lents où de temps à autre surgissait l’éblouissante apparition de la dalle marine. J’arrêtais la voiture, je descendais à pied sur des sentiers envahis d’une végétation dure et épineuse. Je me déshabillais, je me couchais sur le sable brûlant. Je pénétrais dans l’eau, je nageais un moment vers le large, je faisais la planche sur le ventre, le visage plongé dans la bouillie chaude de la mer. Je revenais m’écrouler sur la petite plage déserte, face à la déclivité de l’eau. Son éclat gélatineux traversait le voile de mes paupières fermées tandis que je restais ainsi, hors d’atteinte, seul, hébété.
Le siège de la voiture était brûlant, quand je revenais m’y asseoir. Je devais conduire en ne touchant le volant que par intermittence et à des endroits toujours différents, pour ne pas me griller les mains. La sueur trempait instantanément tout mon corps dans la conque du siège, et coulait sur mon front, je devais passer sans arrêt ma main sur les yeux pour voir où j’allais alors que je roulais au long des lacets éblouis de lumière, on apercevait parfois au bord de la route, au milieu des buissons couverts de poussière et dans les maigres bosquets desséchés, de minuscules incendies circonscrits et immobiles, de petits ronciers qui avaient soudainement pris feu, des zones de végétation qui s’enflammaient comme par magie, çà et là, sous l’éclat du ciel.
Antonio Moresco, Les Incendiés (tr. Laurent Lombard)

Ce n’était pas exactement un rire, mais quelque chose qui était plus que sourire et moins que rire.
Antonio Moresco, Fable d’amour (tr. Laurent Lombard)

Une nuit, alors que je descendais le long de cette même route, aussitôt après un tournant où l’obscurité est encore plus dense, j’ai entendu un léger bruit dans le feuillage. J’ai tourné la tête pour regarder. C’étaient deux blaireaux. Ils me fixaient de leurs yeux cerclés de blanc, comme réfléchissants dans l’obscurité. Je me suis arrêté de stupeur. Un des deux blaireaux a traversé rapidement la route, achevant un mouvement qu’il avait probablement commencé avant de me voir apparaître. L’autre s’est figé et a continué à me regarder fixement, terrorisé par cette présence humaine sur son territoire.
Je suis resté immobile moi aussi, pour lui donner le temps de traverser à son tour et de rejoindre le premier blaireau qui était déjà de l’autre côté. Mais il ne bougeait pas. Il continuait à me fixer de ses grands yeux cerclés de blanc, toujours sur le talus de la route, à découvert, tellement affolé qu’il ne parvenait même pas à se dissimuler dans le feuillage.
— Allez, je l’ai exhorté à voix basse. Traverse toi aussi ! Il y a quelqu’un qui t’attend de l’autre côté. Moi, je ne bouge pas, n’aie pas peur, je ne te ferai aucun mal.
Mais le blaireau ne bougeait pas. Je continuais à voir ces deux cercles blancs dans le noir. Alors j’ai fait quelques pas en arrière pour agrandir la distance entre nous et le rassurer. Mais on aurait dit qu’il était cloué sur place. J’ai reculé encore plus. Ça n’a pas suffi. Je suis remonté avant le tournant, pour qu’il ne me voie plus et qu’il se décide à traverser. Je me penchais pour regarder, de temps en temps, pour voir s’il s’était enfin décidé. Mais il y avait toujours ces deux grands cercles blancs et, au milieu des cercles, deux yeux brillants qui regardaient fixement vers moi, devinant ma présence dans l’obscurité.
Cette nuit-là, j’ai dû revenir en arrière jusqu’au hameau pour que le blaireau, entendant le bruit de mes pas qui s’éloignaient de plus en plus, se décide enfin à rejoindre l’autre blaireau, qui l’attendait tapi dans le feuillage.
Antonio Moresco, La petite lumière (trad. Laurent Lombard)