Il y a une chose, docteur, à laquelle je dois veiller si je ne veux pas attirer l’attention de ma femme, c’est de ne point me tromper dans la succession des jours. Il m’arrive de m’y perdre et de me croire dimanche alors qu’on est déjà lundi.
Je passe une grande partie de mon temps dans la forêt de chênes rouvres. Ce qui équivaut pour moi à rester dans ma chambre car je n’y croise aucun humain et rien ne m’y moleste. Je m’habitue aux bruits de la forêt. Ils ne m’inspirent plus de peur. Plus le temps passe, plus la peur, du reste, s’éloigne de moi. De temps en temps, je pousse un cri sans intention particulière. Nulle bête ne s’en émeut.
Lydie Salvayre, La puissance des mouches

Après le dîner, nous nous rendons avec Ferdinand dans la salle des loisirs où se tient ce que pompeusement l’on nomme ici le bal. Nous nous asseyons au bord de la piste et nous regardons les danseurs. Mais je mens en parlant des danseurs. Car Nora est la seule dont je suis, d’une attention fervente, la fantaisie des pas, la ligne imprévisible d’hirondelle qu’elle trace sur le sol, les yeux clos. Je la regarde. Je ne me lasserais pas de la regarder. Et je crois que c’est pour elle que je viens tous les soirs avec une ponctualité qui me surprend, moi qui ai confié désormais mes horaires et mes rythmes à la règle ou au hasard. Elle a remarqué, j’en suis sûr, l’intérêt que je lui voue et je me berce parfois de cette pensée ridicule que c’est pour moi qu’elle danse. Elle ne m’accorde jamais un regard mais j’ai l’impression qu’elle me voit.
Je n’imagine pas une autre vie que celle-ci.
Lydie Salvayre, La déclaration

Il est quinze heures. J'ai terminé mon ménage. Je ne sais pas encore comment occuper mes journées. À la longue la télévision me fatigue les yeux et j'ai perdu le goût des livres. Le moment le plus difficile pour moi se situe entre seize heures et dix-neuf heures. Je m'imagine chaque fois que je n'en viendrai pas à bout. Quand je mourrai, me dis-je, ce sera entre seize heures et dix-neuf heures. Le plus souvent je reste assise sur une chaise à ne rien faire. Et je rapetisse. J'ai l'impression que je rapetisse.
Lydie Salvayre, La vie commune

Vous vous demandez, monsieur l’huissier, à quoi nous employons nos journées, mis à part nos stations prolongées devant l’écran de la télé ? Pour parler clair : à rien.
Je reste dans le salon qui est ma chambre à coucher. Je fume une cigarette. Je me regarde dans la glace. Je me trouve moche. Je mets du noir sur mes yeux, du gel sur mes cheveux, du fond de teint sur mon front pour cacher mes boutons. J’allume la télé. Je m’ennuie à mourir. Ce n’est pas une vie, me dis-je. Et pourtant si. Je me sens gagnée par une inertie galopante. N’est-ce pas là, monsieur l’huissier, ce qu’on appelle un oxymore ? dis-je, pour me rendre intéressante. C’est plus fort que moi, je ne peux m’empêcher de faire la cultivée, il me semble que ça abolit tout le reste : les boutons sur la gueule, les fringues bon marché, le portefeuille à sec.
Parfois, monsieur, une angoisse oppresse ma poitrine et me fait mal. Je m’allonge sur le lit. J’ai l’impression que je m’y enfonce. Je voudrais être ailleurs, à Malaga, entre Nelly et Jawad, à rire intérieurement en écoutant leurs blagues obscènes. À dix-huit heures je regarde mon feuilleton sur la Deux. À dix-neuf heures mon feuilleton sur la Une. Je préfère ce dernier. L’acteur principal est un brun aux yeux verts et j’aime les bruns aux yeux verts. Je n’ai pas d’autres activités. Il paraît que nous sommes, dans ce cas, un certain nombre.
Lydie Salvayre, La compagnie des spectres