Car je passe toutes les nuits sans dormir jusqu'à l'aube, et cela déjà depuis un an. Je suis toute la nuit assis à ma table, dans mon fauteuil, et je ne fais rien. Les livres, je ne les lis que le jour. Je reste assis et je ne pense même pas : simplement, j'ai, comme ça, de vagues idées qui rôdent, et je les laisse aller en liberté. La bougie brûle toute en une nuit.
Fédor Dostoïevski, « Douce » (tr. Gustave Aucouturier)

Dès le matin, je m’étais senti rongé par une sorte de trouble surprenant. Il me sembla soudain que moi, le solitaire, ils m’abandonnaient tous, oui, tous se détournaient de moi. Ici, certes, chacun est en droit de poser une question : qui sont-ils donc, ces « tous » ? parce que voici huit ans que j’habite à Petersbourg et que je n’ai su m’y faire presque aucune relation. Mais qu’ai-je à faire des relations ? Je connais déjà tout Petersbourg ; voilà pourquoi j’eus l’impression qu’ils m’abandonnaient tous quand Petersbourg, comme un seul homme, se leva tout entier pour gagner brusquement ses maisons de campagne. Je fus pris de frayeur à l’idée de rester seul, et j’errai dans la ville, trois jours durant, dans un trouble profond, sans rien comprendre à ce qui m’arrivait. Allais-je sur le Nevski, allais-je au Jardin, errais-je le long des quais — aucun de ces visages que j’avais coutume de retrouver au même endroit, à telle heure, toute l’année. Ils ne me connaissent pas, bien sûr, mais moi, je les connais. Je les connais de près ; j’ai presque fait l’étude de leurs expressions — je les admire quand ils sont gais, je me sens triste quand ils s’embrument. Je suis devenu presque un ami du petit vieux que je rencontre, chaque jour que Dieu fait, à une heure précise, sur la Fontanka. Une expression fort grave, méditative ; il grommelle toujours dans sa barbe et agite le bras gauche, tout en tenant dans la main droite une longue canne noueuse à pommeau doré. Même, il m’a remarqué, et je crois que nos âmes se répondent. Si, par exemple, je ne venais pas, à l’heure précise, à cet endroit de la Fontanka, je suis persuadé qu’il se sentirait triste. Voilà pourquoi, de temps en temps, nous nous faisons un signe de la tête, surtout lorsque nous sommes de bonne humeur. Tout à l’heure, cela faisait deux jours que nous ne nous étions pas vus, nous nous retrouvions au troisième — nous avions déjà même voulu saisir nos chapeaux, mais nous nous sommes réveillés à temps, avons baissé le bras et sommes passés l’un près de l’autre avec compréhension.
Fédor Dostoïevski, Les nuits blanches (trad. André Markowicz)

Je montai jusqu'à mon cinquième étage. Je loue une chambre chez des gens qui tiennent un meublé. Mon logis est pauvre et petit, avec une lucarne ronde en guise de fenêtre. J'ai un divan recouvert de toile cirée, une table où sont mes livres, deux chaises et un fauteuil Voltaire, vieux, délabré, mais en revanche très confortable. Je m'assis, allumai une bougie et me mis à réfléchir. Dans la chambre à côté, séparée de la mienne par une cloison, le sabbat continuait. Voilà déjà trois jours que cela durait. Le locataire, un capitaine en retraite, avait des invités ; ils étaient là, cinq ou six pékins, à boire de la vodka et à jouer au pharaon avec un vieux jeu de cartes. La nuit dernière il y avait eu bataille, et je sais que deux d'entre eux s'étaient pendant un long moment traînés par les cheveux. (...) Mais ils ont beau faire du tapage derrière leur cloison, et quelque nombreux qu'ils soient, tout m'est toujours égal. Je reste assis la nuit entière, et vraiment je ne les entends pas, tellement j'en arrive à oublier leur présence. Il y a près d'un an que je passe ainsi des nuits entières sans dormir jusqu'à l'aube. Je ne lis que pendant la journée. Toute la nuit je reste dans mon fauteuil devant la table sans rien faire, sans même penser ; mais toutes sortes d'idées errent dans ma tête et je les laisse vagabonder. La chandelle, chaque nuit, se consume jusqu'au bout.
Fiodor Dostoïevski, Le rêve d'un homme ridicule (tr. Boris de Schloezer, Jacques Schiffrin)