Je ne sais pas vers quoi ces gens orientent leur vie, voilà ! et plus je les côtoie, moins je le sais. Ils sont sérieux, ils sont capables, ils travaillent comme aucune autre nation dans le monde, ils parviennent à faire des choses incroyables – mais il n'y a aucun plaisir à vivre parmi eux. Partir pendant dix-huit ans et, une fois de retour, être obligé d'écrire de telles choses ! Est-ce que je me trompe ? Comme j'aimerais me tromper ! Je négocie, je rencontre des gens, je suis reçu de façon aimable, je suis convié à des dîner, je suis invité à la campagne, je rencontre des hommes jeunes et vieux, des gens qui sont arrivés et des gens de bonne famille, des hommes qui travaillent dans les administrations et des gens qui ont fait fortune, des gens qui attendent encore beaucoup de la vie et des gens qui ont fait une croix dessus, et je ne peux me réjouir de me retrouver avec eux. Pourtant j'aime tellement me retrouver avec quelqu'un ! J'aime ressentir de l'estime. Ne va pas croire que je n'ai aucune estime pour ce qu'ils arrivent à faire ; il faudrait que je sois bien bête. Mais eux, ces gens – les Allemands ! Je me sens très mal à l'aise avec ça : je n'arrive pas à les saisir. Non qu'ils soient fermés ou faux ; j'ai vu bien des exemplaires de ce type sous d'autres latitudes, dans le Sud – mais malgré tout : un visage fermé et un visage sournois ont aussi leur langage, et c'est justement parce que ce genre d'individu ne veut pas se laisser saisir que je parviens à le saisir. Mais ici – aucune trace de dissimulation, aucune trace d'intention, et c'est ce qui est pire que tout. (…) Et il en va de leurs discours comme de leurs visages. Là aussi il y a quelque chose de précaire, d'incertain. Là aussi j'ai l'impression qu'ils pourraient dire autre chose et que ça leur est égal de dire ceci ou cela. J'ai l'impression qu'ils pensent à plusieurs choses en même temps. Mais la grande pensée en arrière-plan, jamais formulée, celle qui donne sa substance et sa sonorité à tout ce qui vient de la bouche d'un homme et qui fait que des propos deviennent des propos humains (…) ? (…) Et si les hommes ne doivent pas devenir inquiétants à mes yeux, je dois pouvoir sentir chez eux ce vers quoi ils orientent leur vie. Je ne demande pas que l'on colporte les secrets de sa vie et parle avec moi de la vie et de la mort et des choses ultimes, mais on doit me dire ça sans mots, c'est le timbre de la voix qui doit me le dire, la façon d'être, le visage, les faits et gestes.
Hugo von Hoffmanstahl, Les lettres du voyageur à son retour (trad. Pierre Deshusses)