La petite amie de George Neutra ne se montrait que lorsque celui-ci dormait. Elle trouvait cela moderne. Quand les amis de Neutra venaient chez eux, elle restait dans sa chambre, tapie sous les couvertures. La maison n'avait qu'une chambre. Les amis parlaient et fumaient tout l'après-midi et elle restait sous les couvertures, invisible aux yeux de tous. Son père savait qu'elle ne sortait que quand Neutra dormait, et il a proposé à sa fille de lui acheter une maison au bord de la mer, ce qu'elle a refusé. « Une maison au bord de la mer, ce n'est pas moderne », a-t-elle répondu. George Neutra lui demandait parfois à quoi elle rêvait. Mais elle ne rêvait jamais et cela inquiétait son cher Neutra. Il lui a acheté L'Interprétation du rêve, mais elle ne l'a pas lu, elle ne l'a même jamais ouvert. Après plusieurs mois, il était toujours au même endroit, sur la table, dans l'emballage en papier de la librairie. Elle a expliqué qu'elle voulait habiter dans une maison aménagée comme une autoroute, et surtout que cette maison devait être éclairée par des phares de voiture. « Toute la maison ? » a demandé George Neutra. « Non, seulement au rez-de-chaussée », a-t-elle dit. Contrairement à ce qu'en pensait le voisinage, c'était une fille ordinaire. Quand George Neutra dormait, elle sortait, se promenait sur les grands boulevards et parlait discrètement avec des gens choisis au hasard. Elle allait souvent dans une librairie, située sur une rue transversale. Elle n'y achetait rien, elle lisait des poèmes à la dérobée. Le libraire fermait les yeux, car ce qu'il vendait n'avait rien de comparable avec le pain, la bière et la lessive. Quand, dans un accès d'anxiété, son père lui a demandé ce qu'elle comptait faire de sa vie, elle a déclaré : « Je suis la petite amie de George Neutra. »
A. L. Snijders, N'écrire pour personne (tr. Guillaume Deneufbourg)