Nous prîmes, derrière la maison, un chemin qui descendait et, avançant entre des murs de jardins, nous arrivâmes à une porte et nous frappâmes. La porte s'ouvrit.À l'intérieur, il faisait noir et je ne vis pas qui nous avait ouvert. Il n'y avait pas de fenêtres ; il y avait seulement, dans le haut de la porte, une imposte à la vitre noirâtre, et je ne vis rien, je ne vis même pas ma mère.Je l'entendais pourtant qui parlait.– J'ai mon fils avec moi, dit-elle.Puis elle demanda : « Comment va votre mari ? »– Comme d'habitude, Concezione, répondit une voix de femme.Et cette même voix s'écria : « Quel grand fils vous avez ! »Et dans le fond de la pièce, une voix d'homme dit– Je suis là, Concezione, au lit.C'était une voix caverneuse, et elle dit encore :« C'est votre fils, celui-là ? »– C'est Silvestro, dit ma mère.Toutes les trois, elles étaient loin de moi, ces voix qui parlaient, et c'étaient les voix de créatures invisibles. Elles parlaient aussi de moi.– Vous l'avez fait aussi grand que vous ! dit la voix de femme.Ils me voyaient et ils étaient invisibles : ils étaient comme des esprits. Et, tel un esprit, ma mère fit la piqûre, totalement dans l'obscurité, parlant d'éther et d'aiguille.– Il faut que vous mangiez, dit-elle. Plus vous mangerez et plus vite vous guérirez. Qu'est-ce que vous avez mangé aujourd'hui ?– J'ai mangé un oignon, répondit la voix de l'homme.– C'était un bel oignon, dit la voix de la femme. Je le lui ai fait rôtir sous la cendre.– Bon, dit ma mère. Vous devriez aussi lui donner un œuf.– Dimanche, je lui en ai donné un, dit la voix de la femme.Et ma mère dit : « Bon. »Du fond de l'obscurité, elle me cria :À présent, allons-nous-en, Silvestro.Je caressais un chaud pelage de chèvre, devant moi. Je m'étais avancé de quelques pas sur le sol inégal de terre battue et, tâtonnant avec les mains, j'avais rencontré un chaud pelage, et je me tenais immobile, dans la froide obscurité, me réchauffant les mains dans ce pelage vivant.Elio Vittorini, Conversation en Sicile (tr. Michel Arnaud)