Un ami m’a parlé d’une statue de Giacometti. Je l’avais vue autrefois sans m’en souvenir. Elle a pour titre L’Objet invisible. Je tombe en arrêt devant cette femme longiligne, assise, les genoux pliés, dont la petite tête pourrait provenir de l’ancienne Egypte – mais l’énigme n’est pas dans ce visage. Les avant-bras s’apprêtent à se croiser ou les mains à se rejoindre, mais ces mains restent à distance l’une de l’autre ; entre elles, rien : un vide. Non, pas un vide, car assurément elles tiennent quelque chose, un objet que le spectateur imagine être infiniment précieux, fragile, il ne faut pas qu’il échappe à ses mains, à ses doigts effilés, presque des griffes, il ne faut pas qu’il casse l’objet invisible.
J.-B. Pontalis, En marge des nuits