On caresse le chien et pas moi. On donne à manger au chien et pas à moi. Dans la rue, une inconnue s'adresse au chien et pas à moi. On rigole avec le chien et pas avec moi. On se roule par terre dans le salon avec le chien et pas avec moi. On se demande si le chien n'a pas soif et moi je n'ai même pas droit à un putain de verre d'eau du robinet. On laisse passer d'abord le chien dans l'ascenseur et moi, personne ne me remarque.
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Le chien va monter dans le coffre de la voiture. C'est toujours pareil : je lui ouvre le coffre, je lui dis « psst » et il monte. Il saute, je referme le coffre, je démarre et on s'en va. Cette fois, va savoir pourquoi ça m'a pris, je le caresse avant de lui faire signe de grimper dans le coffre. Je me rends compte qu'un petit groupe de dames me regarde de l'autre côté de la rue et elles sourient. Elles m'ont pris pour un gentleman. Comme si je traitais toujours mon chien comme ça. Comme s'il ne m'arrivait pas de lui flanquer une raclée, des coups de pieds ou de barre de fer sur le dos, à ce con.
La prochaine fois, je vais m'arrêter en plein centre-ville, je vais faire descendre le chien de la voiture et avant de le faire remonter dans le coffre, je vais le frapper un bon moment sur le dos avec la barre de fer, pour donner de moi une image plus complète.
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Aujourd'hui, le chien a fait comme d'habitude : il a attaqué un gosse dans la rue pour manger le beignet ou le sandwich qu'il avait dans la main. Les parents piquent une de ces colères, ils hurlent : « Putain de chien, putain de chien. » Alors j'attrape le chien et je me mets à le cogner, de façon à ce que tout le monde s'en rende compte. Pour qu'ils voient que je n'approuve pas que mon chien mange les beignets et les sandwichs des gosses. Alors, en me voyant lui flanquer une raclée, ceux qui étaient contre le chien se radoucissent tout à coup et ils commencent à s'excuser : « Ne le frappez pas, pauvre chien, ce n'est pas sa faute, c'est un animal, il ne comprend pas. » Et des conneries du même genre. Il y a une seconde, ils le détestaient, et maintenant, ils disent que ce n'est pas sa faute. Et en plus ils le cherchent, ils disent que mon chien ne comprend rien, alors qu'il comprend presque tout. Le chien comprend la situation, n'importe quelle situation, bien mieux que n'importe quelle personne. Et quand il engloutit le sandwich d'un gosse et que je le frappe sans lui faire mal, c'est un petit jeu qu'on a mis au point.
Rodrigo García, « Jardinage humain » (tr. Christilla Vasserot)

Dans les parcs, chez les marchands de glace, dans les queues de supermarché, les mères demandaient à leurs enfants de quatre ans : « Qu'est-ce qu'on dit ? » Et leurs enfants répondaient : « Merci. »
Les maîtres hurlaient à leurs chiens : « Assis ! » et les chiens s'asseyaient.
À tout cela venaient s'ajouter les objets inanimés.
Et des cœurs brisés en chemin. Et les rires.
Tout était là, tout près, à portée de main !
J'ai vu un essaim de vie, j'ai vu une extase ici et là, j'ai pensé à ceux qui quotidiennement s'activent dans leur coin.
Je promets que je me suis rendu compte de tout et tout, pourtant, tout m'a paru bien peu.
J'ai vu la vie se manifester et cela m'a semblé bien peu. Je suis rentré chez moi au printemps, j'avais passé trois mois loin de ma maison. J'avais quitté un paysage sec et enneigé, durci par le froid, des arbres et des visages qui deviennent durs et racornis pour se protéger, des mains cachés sous des gants, des corps tendus dans un fatras de vêtements, et voilà qu'à mon retour c'était le printemps. La nature exultait. Pas moi. Et je me suis reconnu allant par les chemins en voiture, vitres baissées, l'air était un air vrai, et mes cheveux et ma peau avaient l'air artificiels. Et j'ai coupé tout ce qui tenait de l'artifice, la musique de l'autoradio. Et je suis descendu de la voiture pour continuer à pied. Mais tout était toujours aussi inconfortable et angoissant car je n'habitais pas la terre, je n'étais pas au même endroit que le printemps. C'est dur de voir changer les arbres, de voir l'herbe pousser, de voir des tas de veaux collés à leurs vaches et de te sentir toujours le même, sans occasion de te renouveler, de resurgir. Je suis arrivé à pied à la maison. Les branches de l'arbre que j'avais cru mort s'engouffraient presque par les fenêtres et moi, je tendais un bras pour toucher les feuilles et les fruits, sans grande conviction et avec une fatigue inouïe.
Rodrigo García, « Et balancez mes cendres sur Mickey » (tr. Christilla Vasserot)