Je ne souhaite rien tant qu'une chose : revenir à la solitude, l'anonymat, l'indifférence au monde, retrouver l'irresponsabilité de l'enfance, les après-midi dans le jardin, les oiseaux, quand je rêvais d'aller dans les pays lointains, connaître le monde, qu'ils m'arrive des choses. Tout cela m'est arrivé, et m'arrivera encore, peut-être, et pourtant je n'aime que retrouver ce temps où rien n'était arrivé. Non pour retrouver mon désir et mon rêve, mais ce que justement je n'aimais ni ne détestais, c'est-à-dire ce qui était ma vie réelle : la campagne, les bruits lointains des voitures, d'une scie à bois, la voix de mon père, les cris des chiens, la sonnette de l'épicerie.
Annie Ernaux, « Photojournal »