Aujourd’hui encore, elle ne savait pas plaisanter avec les enfants ; elle les trouvait effrontés et déconcertants, et leur exubérance l’effrayait. Elle se sentait inférieure à eux comme à l’époque où, petite fille de six ans, elle était entrée pour la première fois dans la salle de classe et avait vu cette multitude d’êtres terrifiants qui étaient si bruyants et provocants et cruels et dont elle ne pouvait partager les joies et les peines. Elle était l’enfant unique de sa mère et n’aimait que ses propres joies et ses propres peines ; elles étaient éloquentes, familières et subtiles comme le bonheur et les souffrances qu’éprouvaient les comtesses des romans de sa mère. Elle trouvait le rire de ses camarades grossier, leurs larmes pénibles, leurs mains et leurs pieds laids. La fillette qui était assise à côté d’elle sur le banc n’avait que quatre doigts à la main droite ; chaque contact fortuit avec cette enfant lui donnait la chair de poule.
Adelheid Duvanel, « La princesse », Le musée des lunettes (tr. Catherine Fagnot)