C'est maintenant du passé. Shaka-nyorai, du temps qu'il n'était pas encore devenu buddha, était appelé Shaka-bosatsu et il demeurait dans l'endroit qu'on appelle la Cour Intérieure du ciel des dieux Satisfaits. Or, quand il voulut descendre renaître en ce monde, il laissa voir les Cinq marques de déchéance. Ce qu'on entend par ces Cinq marques de déchéance, le voici : premièrement, alors que les êtres célestes ne cillent jamais les paupières, il cilla les paupières ; deuxièmement, alors que les couronnes de fleurs qu'ont sur la tête les êtres célestes ne se flétrissent jamais, sa couronne se flétrit ; troisièmement, alors que sur les vêtements des êtres célestes il n'y a jamais de dépôt de poussière, il reçut la souillure de la poussière ; quatrièmement, alors que jamais la sueur ne coule aux êtres célestes, la sueur lui jaillit sous les aisselles ; cinquièmement, alors que les êtres célestes ne changent jamais leur siège, il ne rechercha pas son siège et s'assit au premier endroit qu'il rencontra.
Anonyme, Histoires qui sont maintenant du passé (tr. Bernard Frank)

Debout, assis, couché ou en marchant, dis sans cesse : Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de moi ! doucement et sans hâte. Et récite exactement trois mille oraisons par jour sans en ajouter ou retrancher aucune. C'est ainsi que tu parviendras à l'activité perpétuelle du cœur.
Je reçus avec joie ces paroles du starets et m'en retournai chez moi. Je me mis à faire exactement et fidèlement ce qu'il m'avait enseigné. Pendant deux jours, j'y eus quelque difficulté, puis cela devint si facile que lorsque je ne disais pas la prière, je sentais comme un besoin de la reprendre et elle coulait avec facilité et légèreté sans rien de la contrainte du début.
Je racontai cela au starets, qui m'ordonna de réciter six mille oraisons par jour et me dit :
— Sois sans trouble et efforce-toi seulement de t'en tenir fidèlement au nombre d'oraisons qui t'est prescrit : Dieu te fera miséricorde.
Pendant toute une semaine, je demeurai dans ma cabane solitaire à réciter chaque jour mes six mille oraisons sans me soucier de rien autre et sans avoir à lutter contre les pensées ; j'essayais seulement d'observer exactement le commandement du starets. Qu'arriva-t-il ? Je m'habituai si bien à la prière que, si je m'arrêtais un court instant, je sentais un vide comme si j'avais perdu quelque chose ; dès que je reprenais ma prière, j'étais de nouveau léger et heureux. Si je rencontrais quelqu'un, je n'avais plus envie de parler, je désirais seulement être dans la solitude et réciter la prière ; tellement je m'y trouvais habitué au bout d'une semaine.
Le starets qui ne m'avait pas vu depuis dix jours vint lui-même prendre de mes nouvelles ; je lui expliquai ce qui m'arrivait. Après m'avoir écouté, il dit :
— Te voilà habitué à la prière. Vois-tu, il faut maintenant garder cette habitude et la fortifier : ne perds pas de temps et, avec l'aide de Dieu, prends la résolution de réciter douze mille oraisons par jour ; demeure dans la solitude, lève-toi un peu plus tôt, couche-toi un peu plus tard et viens me voir deux fois par mois.
Je me conformai aux ordres du starets et, le premier jour, c'est à peine si je parvins à réciter mes douze mille oraisons que j'achevai tard dans la soirée. Le lendemain je le fis plus facilement et avec plaisir. Je ressentis d'abord de la fatigue, une sorte de durcissement de la langue et une raideur dans les mâchoires, mais sans rien de désagréable ; ensuite j'eus légèrement mal au palais, puis au pouce de la main gauche qui égrenait le rosaire, tandis que mon bras s'échauffait jusqu'au coude, ce qui produisait une sensation délicieuse. Et cela ne faisait que m'inciter à réciter encore mieux la prière. Ainsi pendant cinq jours, j'exécutai fidèlement les douze mille oraisons et, en même temps que l'habitude, je reçus l'agrément et le goût de la prière.
Un matin de bonne heure, je fus comme réveillé par la prière. Je commençai à dire mes oraisons du matin, mais ma langue s'y embarrassait et je n'avais d'autre désir que de réciter la prière de Jésus. Dès que je m'y fus mis, je devins tout heureux, mes lèvres remuaient d'elles-mêmes et sans effort. Je passai toute la journée dans la joie. J'étais comme retranché de tout et me sentais dans un autre monde.
  Récits d'un pèlerin russe (tr. Jean Laloy)