Si, après avoir écrit toute une journée, le soir, j'allume les deux lampes de ma chambrette et me glisse dehors, sur l'étroit balcon de l'hôtel, où je me penche complètement en arrière vers le ciel et la rue, alors, avec le recul, j'aurais presque l'impression qu'il y a des gens chez moi, que c'est la fête. Surtout si j'ai mis des verres sur la tables.Et ils seraient où, ces gens ? Là, à gauche et à droite, assis de telle façon qu'on ne les voit pas de la fenêtre, que le regard ne les atteint pas…*De toutes mes cueillettes de fleurs, l'une m'a laissé un souvenir vivace ; c'était dans les montagnes de Koktebel, encore en Crimée. J'étais parti de bon matin, juste après la pluie, pour ramasser des tulipes sauvages. Ayant atteint le bon endroit dans les nuages, j'ai profité des éclaircies pour arracher les fleurs à l'herbe humide, sombre, épaisse. Je n'avais de cesse que d'avoir entre les mains un gros bouquet frais et dru.J'étais heureux. Il n'y avait personne dans toutes ces montagnes. Et l'on ne voyait pas le sentier à cinq pas. Le Doigt du Diable – un gros rocher – était dans le brouillard aussi, comme s'il n'existait plus.Quand je suis rentré, ma bien-aimée dormait encore. J'ai mis les tulipes dans l'eau, dans plusieurs vases, et me suis recouché contre elle. La pluie a repris… Tout cela est déjà du passé, hélas.Le bonheur est cet état où l'on peut aimer le présent.*Il est bon, un jour d'octobre, en pantalon blanc, armé d'une petite pelle, légèrement ivre, de planter des chrysanthèmes en compagnie de deux jeunes sœurs. Pull noir, veston cintré en velours lilas, bottes solides, pantalon blanc maculé de terre et une casquette claire. Et un chrysanthème à la poche du veston.Et l'une des sœurs vient de subir une grave opération, elle a les lèvres et les joues pâles, et le regard doux et pudique.
Édouard Limonov, Journal d'un raté (tr. Antoine Pingaud)