Le vent cogne à grands coups. Défilent coquelicots, amandiers porteurs d’amandes déjà bien formées, œillets. Les rafales déportent les véhicules. Quelle différence entre bourrasques et rafales ?Tu songes aux pins crochets. La radio gémit Still loving you. Tu voudrais trouver le point de bascule, le point où le réel décolle, devient inouï, étrange. Où commence le bruit neuf. À Céret, quelqu’un soupire : « Ça souffle ! » Le bus a laissé ses derniers passagers à Prats-de-Mollo ; au terminus de La Preste-les-Bains, les quelques maisons et l’établissement de bains semblent fermés, il ne reste plus que le chauffeur et toi. Haut Vallespir, le sentier chemine raide, tu grimpes lentement. Des flammes portées par des bourrasques ont léché les genêts et semé, sporadiques, des racines noueuses et noires. Les genévriers charbonnés exhibent de luisants doigts arthritiques. Qu’est-ce qui te prend d’aller ainsi, seule dans les hautes montagnes ?*Tu as cinquante-deux ans et tu mâches les feuilles des pissenlits, mastiques les violettes qui ne délivrent du sucre que sur la fin. Tu aimerais savoir te nourrir de ce qui est là, sans avoir besoin de redescendre dans les vallées. L’écorce, les racines, il te faudrait ronger.
J’habite dans les bois, là où les bêtes rousses à la fourrure gonflée bondissent et ondulent sous les feuillages. J’habite dans les bois, je viens vers vous, dans les villes, je vous écoute, j’accomplis les gestes qu’il faut, je grimace tout en essayant de ne pas figer mes traits en un masque de souffrance, je m’efforce de ne rien laisser paraître, mais je retourne me tapir dans les bois. Je vous vois vous agiter, apporter la soupe tremblante dans des plats de faïence ou de porcelaine, le soir. Vous n’utilisez pas de soupière. La télévision sert de radio. J’en vois les reflets bouger sur vos visages, elle vous captive alors que vous approchez la cuillère de vos lèvres.
Colette Mazabrard, Monologues de la boue
Le 22 février, tu marches dans la ville étrangère et tu plonges dans son rêve d’Italie. Vous entriez dans les boutiques qui vendaient des Borsalino. Les marchands refusaient que tu essayes un chapeau réservé aux hommes. Canaris, Bambozzi, Cananzi, la nuit reviennent les noms de l’enfance. Tu marches dans la ville italienne et les pas lèvent les images : entrevue la tour de Pise, entrevue Sienne, traversées les montagnes pluvieuses à l’ouest d’Ancône. À la lueur des phares, la nuit, vous cherchiez une chambre à louer chez l’habitant. Probablement était-ce toi qui conduisais, mais qui lisait la carte routière ? Tu marches et plonges dans la ville étrangère et, ici comme partout, le téléphone à la main, les visages penchent sur un écran. Un chat placide cligne d’un œil. Des chapelles, des maisons de verre enferment des saints. Des vieux prient. Tu plonges et tu oublies dans d’autres gestes, dans le silence d’un sourire échangé. Tu apprends à payer un coupon à la caisse avant de commander le macchiato au comptoir. Un vieil homme marche, appuyé sur une canne à laquelle il a noué, grâce à des rubans de tissu, son parapluie. Ici, on parle avec les mains, on fume. On fume beaucoup. On promène des loulous de Poméranie, des caniches, on joue au billard, au baby-foot. Partout l’odeur d’essence. Des marchandises pendent à des cordelettes.
Colette Mazabrard, Un jour, on entre en Étrange pays