Le samedi, je rentrais tard à la maison, après six heures de cours. Marcher dans la rue ne me semblait pas du temps perdu. La marche se prêtait étonnamment bien à mes rêveries et tout, tout faisait partie de moi. Je connaissais les enseignes, les pierres des maisons, les vitrines des magasins. J’en avais une connaissance particulière, qui m’était réservée à moi, et j’étais intimement convaincu de voir ce qu’elles avaient de plus important, leur secret, ce que nous, les adultes, nous appelons l’essence des choses. Tout s’imprimait dans mon âme. Si l’on parlait d’une boutique en ma présence, je voyais son enseigne, ses lettres dorées et usées, l’égratignure dans le coin, la demoiselle de la caisse avec son grand chignon, je me souvenais de l’air qu’il y avait autour de cette boutique et autour d’aucune autre. À partir des boutiques, des gens, de l’air, des affiches de théâtre, je me composais ma ville natale à moi. Aujourd’hui encore, je m’en souviens, je la sens et je l’aime ; je la sens comme on sent l’odeur de sa mère, l’odeur de ses caresses, de ses mots et de ses sourires ; je l’aime parce que j’y ai grandi, que j’y ai été heureux, triste, et que j’y ai rêvé avec une passion qui ne reviendra plus.
Isaac Babel, « Enfance. Chez grand-mère » (tr. Sophie Benech)