Je suis sur le point de chanter un air que je connais. Avant de commencer, je me tends par anticipation vers l'ensemble du chant. Je commence. Ce que je chante se détache progressivement de mon anticipation pour rejoindre le passé. Ma mémoire se tend. Résultat : mes forces vives sont tendues entre la mémoire de ce que je viens de dire et l'attente de ce que je vais dire. Mais reste mon attention, trajectoire du futur vers le passé. Plus cela avance, plus l'attente s'abrège et plus le souvenir s'allonge jusqu'à l'épuisement complet de l'attente. L'action de chanter est terminée. Ce n'est plus qu'un souvenir.
Ce qui vaut pour le chant tout entier vaut pour chacune de ses parties, chacune de ses syllabes. Et vaut pour quelque chose de plus vaste dont le chant n'est peut-être qu'une petite partie. Et vaut pour toute la vie humaine dont les parties sont les actions humaines. Et vaut pour tous les siècles des générations humaines dont les parties sont toutes les vies humaines.
Saint Augustin, Les Aveux (tr. Frédéric Boyer)