On ne pouvait pas ne pas remarquer que les différents membres de la famille erraient constamment dans les couloirs et les cages d'escaliers. Il était rare qu'on les vît assis, séparément ou ensemble, goûtant un moment de détente relative. Même les repas, ils les prenaient le plus souvent debout. Il n'y avait ni plan ni dessein dans les tâches qu'ils accomplissaient, si bien qu'elles paraissaient moins être l'expression d'une quotidienneté toute naturelle que celle d'une obsession étrange, voire d'une perturbation profonde devenue chronique. Edmond, le plus jeune, s'occupait à assembler, depuis qu'on l'avait renvoyé de l'école, en 1974, la charpente d'un bateau ventru d'au moins dix mètres de long, bien qu'il n'eût pas la moindre notion en matière de construction de bateau, ainsi qu'il me le révéla en passant, pas plus d'ailleurs qu'il n'avait l'intention de jamais sortir en mer à bord de cette embarcation informe. It's not going to be launched. It's just something I do. I have to have something to do. Mrs Ashbury recueillait des graines de fleurs dans des cornets de papier préalablement munis par elle d'inscriptions telles que nom, date, lieu, couleur et autres indications ; dans les plates-bandes délaissées, parfois aussi plus loin, dans les prés, je la voyais coiffer précautionneusement de ses cornets les têtes de fleurs fanées et les nouer autour de la tige à l'aide d'un fil. Ensuite elle coupait les tiges, les rapportait à la maison et les accrochait à une ficelle faite de nombreux bouts attachés les uns aux autres et tendue en long et en large à travers ce qui avait été autrefois la bibliothèque. Les tiges, dans leur emballage blanc, étaient accrochées en si grand nombre sous le plafond de la bibliothèque qu'elles formaient une sorte de nuage de papier dans lequel Mrs Ashbury, telle une sainte montant au ciel, disparaissait à moitié lorsqu'elle était occupée, perchée sur l'escabeau de la bibliothèque, à accrocher ou à décrocher les enveloppes bruissantes de graines. (…) Je ne crois pas que Mrs Ashbury sût dans quels champs les semences recueillies par elle devaient un jour lever, pas plus que Catherine et ses deux sœurs Clarissa et Christina ne savaient pourquoi elles passaient plusieurs heures par jour, dans l'une des chambres exposées au nord où elles avaient accumulé un monceau de chutes de tissu, à confectionner des taies, des couvre-lits et toutes sortes d'ouvrages multicolores.
W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne (tr. Bernard Kreiss)

Comme je lui demandais s'il se rappelait ses adieux à l'aéroport, Ferber me répondit, après un long moment d'hésitation, que lorsqu'il essayait de se remémorer ce matin de mai à Oberwiesenfeld, il ne voyait pas ses parents auprès de lui. Il ne savait plus ce que sa mère ou son père lui avaient dit, ni les dernières paroles qu'il leur avait dites, ni si lui et ses parents s'étaient embrassés ou pas. Il voyait certes ses parents partant pour Oberwiesenfeld à l'arrière de la voiture de louage, mais là-bas, à Oberwiesenfeld, il ne les voyait pas. En revanche, il voyait Oberwiesenfeld on ne peut plus nettement et pendant toutes les années qui s'étaient écoulées, il n'avait cessé de revoir l'endroit avec la même et épouvantable précision. La piste de béton clair devant le hangar ouvert, la profonde obscurité à l'intérieur, les croix gammées sur l'empennage des avions, l'enclos où, avec la poignée d'autres passagers, il avait dû attendre, la haie de troènes autour de cet enclos, le préposé avec sa brouette, sa pelle et son balai, les boîtes de la station météorologique qui faisaient penser à des ruches, le canon pour rendre les honneurs au bord du terrain d'aviation, tout cela lui avait laissé un souvenir d'une douloureuse acuité et il se voyait lui-même fouler l'herbe rase jusqu'au JU 52 de la Lufthansa, qui portait le nom de Kurt Würsthoff et le numéro D-3051. Je me vois, dit Ferber, monter le petit escalier de bois amovible et prendre place à l'intérieur de l'appareil à côté d'une dame à chapeau tyrolien bleu, et je me vois, comme nous roulons sur la vaste étendue verte et vide, regarder par le hublot carré un troupeau de moutons au loin et la silhouette minuscule du berger. Et puis je vois la ville de Munich basculer lentement au-dessous de moi.
W. G. Sebald, Les émigrants (tr. Patrick Charbonneau)

(…) j'ai de plus en plus l'impression que le temps n'existe absolument pas, qu'au contraire il n'y a que des espaces imbriqués les uns dans les autres selon les lois d'une stéréométrie supérieure, que les vivants et les morts au gré de leur humeur peuvent passer de l'un à l'autre, et plus j'y réfléchis, plus il me semble que nous qui sommes encore en vie, nous sommes aux yeux des morts des êtres irréels, qui parfois seulement deviennent visibles, sous un éclairage particulier et à la faveur de conditions atmosphériques bien précises. Aussi loin que je puisse revenir en arrière, dit Austerlitz, j'ai toujours eu le sentiment de ne pas avoir de place dans la réalité, de ne pas avoir d'existence (…). Le lendemain non plus, tandis que je roulais vers Terezín, je ne parvenais pas à me faire une idée de qui j'étais ou de ce que j'étais. Je me souviens que je fus pris d'une sorte de transe sur le quai de la sinistre gare de Vyšehrad, que les rails des deux côtés se perdaient à l'infini, que tout ce que je percevais était flou, puis que dans le train j'étais appuyé contre une fenêtre du couloir et regardais défiler les banlieues nord, les prairies de la Vltava, les pavillons et les villas sur l'autre rive. Ensuite j'ai vu au-delà du fleuve une immense carrière désaffectée, une foule de cerisiers en fleur, quelques localités dispersées et sinon rien que les étendues vides du pays de Bohême.
W. G. Sebald, Austerlitz (tr. Patrick Charbonneau)