Certaines difficultés se présentaient parfois aux hommes du village assemblés : ils avaient un trou de mémoire, ou il s’agissait de retracer l’histoire d’un lignage éteint, ou bien aucun vieux du lignage intéressé n’était présent ou capable de fournir une généalogie un peu profonde et cohérente ou de se rappeler du lieu d’origine de ses ancêtres. On nous demandait souvent de patienter un instant ; quelqu’un disparaissait et revenait avec le renseignement manquant ; ce renseignement avait été obtenu auprès d’une vieille femme que l’on allait parfois tout bonnement quérir ouvertement. Parfois aussi, nous réalisions que, cachée derrière le locuteur, une vieille femme lui soufflait ce qu’il nous répétait à haute voix.
*Traditionnellement, certains jeunes gens détestent aller aux champs, ne sont doués ni pour la chasse, ni pour les chants, ne forgent pas, ne tissent pas, ne font pas de vannerie. Ils passent leurs journées sous un hangar, bã, à écouter les vieillards. Ils ne manquent pas une causerie, gli, pas une discussion. Peu à peu, ils s’initient aux affaires et aux secrets du groupe lignager ou du village. Les vieillards meurent ; ces jeunes inactifs ont récolté leur science, grâce à laquelle ils jouent parfois le rôle social que les hommes plus actifs par leur ignorance ne peuvent briguer. (…) D’autres jeunes gens, ayant parfois une vague teinture scolaire, se refusent également à tout travail mais refusent aussi d’écouter les vieillards et de leur obéir. Ils traînent au village dont ils connaissent les ragots, s’intéressent aux histoires de femmes, ramassent ça et là des bribes de connaissances, ou se promènent de village en village sous prétexte de danses et de funérailles.
Ariane Deluz, Organisation sociale et tradition orale. Les Guro de Côte-d’Ivoire