À son bureau, elle aimait les discussions avec ses collègues. Elles étaient mariées, elles racontaient leur vie de couple et les problèmes que les enfants leur posaient. Elle avait l'impression d'absorber leur existence à petites gorgées. Lorsqu'un détail lui paraissait obscur, elle réclamait des explications, emmagasinant tout dans sa mémoire comme des souvenirs personnels.Déjeuner à la cantine était pour elle une grande joie. Elle raffolait des conciliabules dans la queue du libre-service. Elle aimait prendre un plateau, y poser un hors-d'œuvre, un yaourt, une petite bouteille d'eau minérale. Elle regardait les plats du jour inscrits sur le tableau, le vendredi elle prenait une truite. Elles s'asseyaient par petits groupes d'affinités. Quand la conversation réclamait des réparties immédiates, elles mangeaient sans prendre le temps de mâcher. Le dessert terminé, elles buvaient un café hâtif avant de reprendre le travail. Elles profitaient de ces derniers instants de liberté pour achever de vider leur sac.Elle aurait apprécié qu'à la sortie du bureau elles aillent en chœur prendre une consommation et papoter dans un bar. Elle le leur avait suggéré plusieurs fois, mais celles qui avaient des enfants étaient pressées d'aller les chercher à la sortie de l'école, les autres n'avaient pas une minute à perdre non plus. Une fois, une femme presque sexagénaire avait accepté son invitation. La salle était enfumée, elles avaient bu leur chocolat face à face, intimidées de se trouver ensemble loin du bureau. La femme lui avait touché un mot de son fils, il venait de divorcer. Puis, elle avait tenu à régler les consommations et elle s'était levée.– À demain.Elle n'avait pas eu la présence d'esprit de lui répondre. Elle l'avait vu s'en aller avec sa chevelure teinte en noir et ses bottines.Elle était restée seule, elle avait commandé une bière. Elle regardait les gens qui parlaient entre eux autour du comptoir, elle avait envie de les rejoindre. Elle restait à sa place, elle commandait d'autres verres. Elle aimait voir trouble, et entendre de cette façon un peu molle, lointaine. Elle ne distinguait plus les visages des gens, ils avaient à la place une tache brouillée, dans les blancs, les ocres et les gris.
Régis Jauffret, Fragments de la vie des gens