Regarder ainsi des vitrines, qui n'y prendrait plaisir ? Au vol, le regard grignote du chocolat.
Ici, ce sont des chapeaux qui t'intéressent, là des cravates, ailleurs des saucisses de Vienne et de Francfort. Parfois, on a pour rien les plus belles choses, comme par exemple de contempler des reproductions de grands maîtres.
Appétissants, de petits bouquets de violettes, avec leur mauve subtil, voisinent avec des oranges. Nos yeux nous procurent une foule de joies.
Dans des boutiques d'antiquités sont exposées des batailles de l'histoire suisse. On est stupéfait par tant de violence. La possibilité de jouir de la vie par son bon côté, il faut la conquérir à bras raccourcis.
Je perçois des choses nourrissantes, comme de l'emmental et du gruyère.
Des magasins de mode rappellent les apparences avantageuses. Être bien vêtu ne peut jamais nuire. N'ai-je pas déjà souvent mangé, dans une boulangerie de la rue d'Aarberg, un chausson aux pommes ?
Les cafés font miroiter au passant pressé des schenkeli et des crêpes. Regarder attentivement des corsets et autres, cela ne se fait pas pour un monsieur. Pour un journaliste, en revanche, ce doit être permis.
Les mouchoirs de jeunes dames sont brodés à ravir. C'est pour un mouchoir qu'Othello fit une scène à sa femme.
Très tôt l'on m'a dit qu'on ne devait pas offrir de chaussures aux dames ; qu'il était convenable qu'elles s'en achètent elles-mêmes.
Les bijouteries scintillent de bagues, de bracelets et de colliers. Les papeteries te signalent l'utilité qu'il y a à écrire de temps à autre une lettre.
Voilà quelques temps, j'ai vu chez un brocanteur un petit christ en ivoire, les bras écartés à l'horizontale, les pieds troués.
Une fois de plus, je n'ai fait là qu'esquisser ; en réalité, je devrais me sentir tenu d'en faire d'avantage.
Robert Walser, « Vitrines I », La rose (tr. Bernard Lortholary)