Les Dowayo ont une façon si fantaisiste de mesurer le temps et de s'y insérer qu'avec eux il est chimérique de programmer quoi que ce soit au-delà d'une dizaine de minutes. Ceux d'un certain âge n'ont qu'une très vague idée de ce que représente une semaine, et la notion du temps divisé en mois ayant chacun leur nom ne semble qu'un emprunt culturel sans grande portée. Les anciens continuent à mesurer le temps en nombre de jours à partir du présent. Toute une terminologie compliquée sert à désigner et situer les évènements dans le passé ou le futur, comme « le jour d'avant le jour, d'avant-hier ». Avec ce système, il est pratiquement impossible de fixer à quel moment précis on prévoit de faire quelque chose. De surcroît, les Dowayo sont farouchement indépendants et refusent de se laisser un tant soit peu diriger. Il n'obéissent qu'à leur bon plaisir. J'ai été long à l'accepter. Pour ma part, je déteste perdre mon temps. Si je m'accorde un répit, c'est que j'estime l'avoir mérité. Chaque fois que je cherchais à coincer les Dowayo pour qu'ils me montrent une chose précise, à un moment précis, je savais que j'allais toujours obtenir la même réponse : « Ce n'est pas le bon moment. » Il était inutile de convenir de rencontrer quelqu'un à une date et en un lieu précis. Les gens tombaient des nues lorsqu'ils me voyaient offensé de les avoir attendus plusieurs jours, et parfois jusqu'à une semaine, ou lorsque je parcourais une dizaine de kilomètres pour découvrir qu'ils n'étaient pas chez eux. Pour eux, le temps n'étaient pas quelque chose qu'on peut fixer et répartir.
Nigel Barley, Un anthropologue en déroute (tr. Marc Duchamp)