Soudain j’entendis l’Aurach et je pensai : tout ce temps j’ai cru qu’il régnait toujours un silence complet dans la salle de séjour Höller alors qu’en réalité on peut toujours entendre les flots impétueux de l’Aurach ; moi aussi je m’étais déjà habitué au bruit ininterrompu du fracas de l’Aurach, fracas en effet particulièrement bruyant juste à cet endroit, dans la gorge de l’Aurach et, à partir d’un certain instant, j’avais cessé de le percevoir ; ainsi, me trouvant en réalité au milieu du fracas de l’Aurach dans la gorge de l’Aurach, je croyais être plongé dans un silence complet parce que, moi aussi, j’avais déjà cessé d’entendre le fracas ininterrompu de l’Aurach, tout de même que les Höller cessent d’entendre ce fracas, ils l’entendent seulement maintes fois, quand soudain ils en ont de nouveau conscience ; ils l’entendent sans interruption, ce qui fait qu’ils cessent de l’entendre et ils l’entendent seulement aux instants où ils y pensent, tout comme moi j’ai cessé de l’entendre, bien que la caractéristique la plus frappante de la maison Höller soit sans aucun doute le fracas de l’Aurach ; celui qui arrive et celui qui est arrivé sont totalement enfermés dans ce vacarme et même il est chaque fois difficile de se faire comprendre des habitants de la maison Höller, on a besoin de crier quand on veut dire quelque chose parce qu’autrement on n’est pas entendu mais très rapidement – et vraisemblablement l’explication d’une telle rapidité c’est que le fracas de l’Aurach est tellement bruyant – très rapidement, chacun s’y habitue et alors il arrive que déjà, au bout de peu de temps, on ressent comme un parfait silence ce qui en réalité est du fracas, comme précisément à cet instant je l’ai éprouvé sur moi-même.
Thomas Bernhard, Corrections (tr. Albert Kohn)