Dragunas a été saoul le premier, et il allait de tous côtés en embrassant tout et tout le monde – hommes, femmes, minéraux et végétaux. Il a soulevé Stikliute, la femme-montagne, et l'a portée tout autour de la salle comme si elle ne pesait rien. Vladas a commencé à s'en prendre à Algis. Il lui a dit qu'il était mon âme damnée, qu'il me fourvoyait en me tentant avec une littérature décadente. Ensuite, il s'est tourné vers moi et m'a infligé un long sermon au cours duquel il m'a ordonné de renoncer au modernisme sous toutes ses formes et de retourner au classicisme et à la vie rurale. Puis il est allé danser.
Tard dans la nuit l'ivresse de la danse est retombée. Nous nous sommes assis et avons discuté. Vladas s'est à nouveau lancé dans une discussion orageuse, avec Beleckas. Ils en sont à parler de vaisseaux, d'Aristote et de Spinoza. Algis, Stikliute et Dragūnas se disputent au sujet des bourses d'études, Zita Case tente de me convaincre que la vie n'est que tristesse, et que tous nos rêves seront bientôt réduits à néant. Son mari est américain, me dit-elle, et il n'est pas du tout comme elle se l'imaginait. Juška, pour essayer de lui changer les idées, lui parle du sens de la vie en des termes hautement philosophiques et abstraits [...]. Šilbajoris écoute attentivement tout en souriant derrière ses lunettes embuées, semblable à Bouddha. Puis nous chantons (ou braillons, pour être exact), et Krasauskas et sa grosse copine entonnent un duo...
Jonas Mekas, Je n'avais nulle part où aller (trad. Jean-Luc Mengus)