Je voulais que tu voies ça, dit-elle ; moi, dans ma région, c'est ce que j'aime le plus. La voiture quitta la route et s'arrêta sur une sorte d'aire de repos, même si en réalité il n'y avait rien, que de la terre et un grand espace pour le stationnement des camions. Au loin brillaient les lumières de quelque chose qui pouvait être un village ou un restaurant. On ne descendit pas. La directrice montra un vague point. Un tronçon de route qui devait se trouver à environ cinq kilomètres d'où l'on se trouvait, peut-être moins, peut-être plus. Elle donna même un coup de chiffon sur la vitre avant pour que je voie mieux. Je regardai : je vis des phares d'automobiles, et à en juger par les mouvements de lumières ce devait être un virage. Et ensuite je vis le désert et je vis des formes vertes. Tu l'as vu ? dit la directrice. Oui, des lumières, répondis-je. La directrice me regarda ; ses yeux saillants brillaient comme devaient certainement briller les yeux des petits animaux de l'État de Durango, des environs inhospitaliers de Gómez Palacios. Ensuite je regardai de nouveau dans la direction qu'elle m'indiquait : d'abord je ne vis rien, seulement de l'obscurité, la lueur de ce village ou d'un restaurant inconnu, ensuite quelques automobilistes passèrent et leurs faisceaux de lumière divisèrent l'espace avec une lenteur exaspérante. (...)
Puis je vis comment la lumière, quelques secondes après le passage de la voiture ou du camion à cet endroit, se retournait sur elle-même et restait suspendue, une lumière verte qui semblait respirer, pendant une fraction de seconde vivante et réfléchie au milieu du désert, libre de toute attache, une lumière qui ressemblait à la mer et qui bougeait comme la mer, une ondulation verte, prodigieuse, solitaire, que quelque chose dans ce virage, un panneau, la toiture d'une cabane abandonnée, des toiles de plastique gigantesques posées sur le sol, devait produire, mais qui devant nous, à une distance considérable, apparaissait comme un rêve ou un miracle, qui sont, en fin de compte, la même chose.
Roberto Bolaño, « Gómez Palacios », Des putains meurtrières (tr. Robert Amutio)