Moi et mon frère, l'étudiant, nous gravissions une montagne. C'était en hiver, deux semaines avant Noël. La montagne est large comme les épaules d'un athlète. Elle était légèrement couverte de neige comme si une main intelligente l'avait partout soigneusement saupoudrée. L'herbe sortait par en dessous en petites pointes fines et c'était très gracieux à voir. L'air était rempli de brouillard et de soleil. Le ciel bleu était légèrement visible derrière ; discrètement, légèrement. Nous rêvions en marchant. Arrivés là-haut, nous nous assîmes sur un banc et nous goûtâmes le paysage. Le regard s'étend vers le bas et jusqu'au fin fond de l'horizon, et puis, par moments, se pose de nouveau sur les choses les plus proches. On regarde tranquillement les champs, les prairies et le dos des montagnes, qui s'étendent à vos pieds : comme morts, ou comme en train de dormir. Le brouillard rôde dans les vallées tantôt étroites, tantôt larges, les forêts rêvent, les toits de la ville luisent vaguement, tout est comme un rêve léger, agréable, dans un grand silence. Parfois on croit voir la mer onduler, parfois c'est comme un joli jouet, et parfois encore c'est quelque chose d'infiniment clair, devenu clair tout à coup. Je ne trouve pas mes mots. Nous parlions peu. Chacun était occupé par ses propres sensations. Aucun de nous n'aurait voulu interrompre le beau silence de ce dimanche dans la montagne.
Robert Walser, Les rédactions de Fritz Kocher (tr. Jean Launay)