Quand j'y pense, quand je fais, comme aujourd'hui, l'effort de me souvenir de ces années, de ce lieu, quand je m'enveloppe de cet étrange fantôme du passé que j'appelle 'moi', je sens la nuit sur mes épaules, pas la nuit qui vient tous les soirs d'automne, d'hiver, mais la nuit infiniment calme du très petit matin. Sylvia dort. Laurence et Conchita dorment. L'appartement est grand, haut de plafond, à l'ancienne. Cette pièce est 'le bureau'. J'y suis seul, et cela est bon. Mais en même temps je ne suis pas seul dans l'appartement, et cela est bon aussi. Et derrière moi il y a des livres. Devant moi la lampe de bureau qui me regarde en face. Je me rappelle la lampe, et je me rappelle qu'elle est en face de moi, ou légèrement à ma gauche, pas franchement à ma gauche, et pas à droite comme la lampe qui m'éclaire en ce moment, une bonne quarantaine d'années après. Je suis presque sûr de la justesse de mon souvenir, quant à la position de la lampe. Car dès que, me levant dans la nuit, à l'extrême commencement du matin encore nocturne je m'asseyais au bureau, Séraphin arrivait silencieusement, sautait silencieusement sur le bureau et du bureau sur mes épaules, laissait tomber ses pattes arrières vers la droite de mon cou, ses pattes avant vers la gauche, comme un manchon de fourrure noire, et se mettait à ronronner contre ma joue. Sa présence aidait fortement à ma concentration. Car il ne m'était pas possible de bouger sans le déranger et, si je le dérangeais dans le confort de la position qu'il avait adoptée, après quelques essais préparatoires devenue immuable, il enfonçait ses griffes dans mon épaule pour me rappeler à l'ordre.
Jacques Roubaud, Impératif catégorique