Vers la fin de l'automne, mes mouvements se ralentirent et je cessai de parler. Puis au début de l'année suivante, je perdis presque toutes mes capacités de raisonnement. Mes mouvements se ralentirent encore plus, jusqu'à ce que j'en arrive à ne plus bouger. Mon psy m'entendit traîner les pieds dans l'escalier et me dit qu'il s'était demandé si j'aurais la force de monter jusqu'en haut. À cette époque, je ne voyais que l'aspect négatif de tout. Je détestais les riches et j'étais dégoûtée par les pauvres, le vacarme des enfants qui jouaient m'agaçait et le silence des personnes âgées me mettait mal à l'aise. Je haïssais le monde et je désirais ardemment la protection qu'apporte l'argent, mais je n'avais pas d'argent. J'étais entourée de femmes criardes. Je rêvais d'un paisible refuge à la campagne.Je continuais à observer autour de moi. J'avais toujours mes yeux, mais plus beaucoup de cervelle et plus du tout de parole. Petit à petit ma perception des sensations s'émoussait. Il n'y avait plus en moi aucun enthousiasme, aucun amour.Puis le printemps arriva. J'étais si accoutumée à l'hiver que je fus surprise d'apercevoir des feuilles aux arbres.Grâce à mon psy, les choses commencèrent à changer. Je devins moins vulnérable. Je n'étais plus persuadée que certaines personnes ne cherchaient qu'à m'humilier. Je commençai à rire de ce qui était amusant. Je riais, puis je me taisais et je pensais : c'est vrai, je n'ai pas ri une seule fois de tout l'hiver. En fait je n'avais pas ri de toute l'année. Et pendant toute une année ma voix n'avait été qu'un murmure, à tel point que personne ne comprenait ce que je disais. Maintenant mes interlocuteurs au téléphone semblaient plus satisfaits de reconnaître ma voix.J'étais encore craintive, car je savais qu'un unique faux pas risquait de m'exposer au danger. Mais je recommençais à me sentir stimulée. Je pouvais passer un après-midi toute seule, je me remettais à lire, je prenais parfois des notes. À la nuit tombée, je sortais dans les rues, je faisais du lèche-vitrine. Puis ma surexcitation me poussait à me retourner brusquement, et je me cognais aux voisins, des femmes qui lorgnaient elles aussi les vitrines de vêtements. En reprenant mon chemin, je trébuchais contre les bordures du trottoir.
Lydia Davis, « Psychothérapie » (tr. Evelyne Gauthier)