Quelques années auparavant, je m'étais réveillé dans la chambre d'un hôtel de province, et j'avais découvert que nos pensées se forment dans une région de notre intimité qui a la qualité du silence. Même au milieu du vacarme le plus strident d'une grande ville, nous pensons en silence où nous allons, ce que nous devons faire ou ce qui convient à nos désirs. Mais le silence dans lequel naissent nos sentiments est plus profond encore. Nous commençons à ressentir l'amour en silence ; nos pensées n'arrivent que plus tard, suivies des paroles et, enfin, des actes. Nous nous avançons un peu plus vers l'extérieur chaque fois, un peu plus vers le bruit. Certaines pensées restent toujours cachées dans le silence, et n'arrivent pas à devenir des paroles, même si elles accomplissent des actions occultes. Mais certains sentiments profitent du silence pour se cacher derrière des pensées trompeuses. Au milieu du silence dans lequel naissent les sentiments et les pensées, naissent aussi le style de vie d'un être humain et le style de son œuvre.
Felisberto Hernández, « La maison neuve » (tr. Gabriel Saad et Laure Guille-Bataillon)