Berlin, 2008 (parasol)

Tout ce qui est recouvert et caché, que ce soit dans le domaine de la sainteté ou dans celui de ce qui s'oppose à elle, a une force beaucoup plus grande que ce qui est manifeste.
Rabbi Chmuel Bornstein (1856-1926), l'espoir hassidique (tr. Catherine Chalier)


Weltbild Taschenlexikon

On la croisait sur l'île. Elle se déplaçait à vélo. Elle sifflotait en pédalant. On la croisait aussi en compagnie d'un homme bien plus âgé qu'elle qui l'enlaçait amoureusement.
Comment est-il possible que L se souvienne de la voix d'une étudiante qui parlait si peu ? Une voix pas exactement rocailleuse : pierreuse. Elle avait lu une fois, en cours, devant tout le monde, un passage d'Ulysse de Joyce. Pourquoi ? Quel exercice ? Le silence, sa voix grave. À quelle occasion ? Inéluctable modalité du visible…, souliers rouilleux, vert pituite… Varech, coquilles s'écrasant sous les pas de Stephen Dedalus. Elle n'avait pas buté sur les mots. Elle avait lu longuement, l'air têtu.
Elle s'intéressait aux formes des coquillages, aux polyèdres que fabriquaient les savants de la Renaissance et que les artistes dessinaient, comme dans la Mélancolie de Dürer. Elle avait sur sa table des livres traitant de ces sujets – La Divine Proportion de Luca Pacioli. Elle construisait elle-même de ces volumes intimidants. Habile, elle fabriquait des machines compliquées, avec des rouages, des mécanismes de pendules, des petits moteurs récupérés. Pourquoi ? Elle avait l'air de ne pas savoir pourquoi. Elle haussait les épaules. Elle faisait circuler de l'eau, des billes, dans des boîtes de verre qu'elle concevait avec les techniciens de l'atelier. Ses machines plaisaient aux spectateurs mais elle n'avait rien à répondre aux questions. Si on insistait, elle se fermait comme une huître, cessait de sourire.
Les suggestions et les remarques des professeurs semblaient ne l'éclairer en rien. On la voyait parfois à la bibliothèque absorbée dans des livres d'optique, ou une énorme encyclopédie des jeux anciens, que personne d'autre ne consultait.
Cette année-là la méthode de préparation au diplôme préconisait l'enregistrement de l'étudiant parlant de son travail. On enregistrait puis l'étudiant se réécoutait devant les autres et tout le monde commentait. Elle n'avait rien pu dire en présence de l'enregistreur. Le jour du diplôme non plus elle n'avait pas parlé, le mystère de ses machines et de ses polyèdres est resté entier.
Christine Lapostolle, Ecoldar

Berlin, 2019 (Westfalia)

Un jour, j'étais dans les montagnes et je me suis retrouvé sur une route qui menait à une montagne. Je l'ai suivie, et je me suis arrêté. Je voulais parler sur la montagne, car j'en ai senti le désir. Je n'ai pas parlé, car j'ai pensé que tout le monde allait dire que cet homme était fou. Je n'étais pas fou, car je sentais. Je n'ai pas senti de douleur, mais de l'amour pour les gens. Je voulais crier de la montagne vers la petite ville de Saint-Moritz. Je n'ai pas crié, car j'ai senti qu'il fallait aller plus loin. Je suis allé plus loin, et j'ai vu un arbre. L'arbre m'a dit qu'ici on ne pouvait pas parler, car les gens ne comprennent pas le sentiment. Je suis allé plus loin. Je me suis séparé de l'arbre à regret, car il m'avait ressenti. Je suis parti. Je suis monté à la hauteur de deux mille mètres. J'y suis resté longtemps. J'ai senti une voix et j'ai crié en français « Parole ! ». Je voulais parler, mais ma voix était si forte que je ne pouvais pas parler et j'ai crié : « J'aime tout le monde et je veux le bonheur ! J'aime tout le monde. Je veux tout le monde. » Je ne sais pas parler français, mais j'apprendrai si je me promène seul. Je veux parler fort pour qu'on me ressente. Je veux aimer tout le monde, c'est pourquoi je veux parler toutes les langues. Je ne peux pas parler toutes les langues, c'est pourquoi j'écris et on traduira mes écrits. Je parlerai français comme je peux. J'ai commencé à apprendre à parler français, mais j'ai été dérangé, car les gens qui me croisaient s'étonnaient. Je ne voulais pas étonner les gens, c'est pourquoi j'ai fermé la bouche. Je l'ai fermée dès que j'ai senti. Je sens avant de voir. Je sais ce qui va arriver avant tout le monde. Je ne le dirai pas aux gens d'avance.
Vaslav Nijinski, Cahiers (tr. Christian Dumais-Lvowsky et Galina Pogojeva)

« Bronze statue of Greek warrior, believed to be the work of Phidias »

Je ne me souviens jamais des noms des acteurs ; et comme je suis peu physionomiste, j'ai du mal, parfois, à les reconnaître, même les plus célèbres. Cela l'irrite terriblement ; je lui demande qui est celui-ci ou celui-là, provoquant son indignation ; « ne me dis pas – dit-il – ne me dis pas que tu n'as pas reconnu William Holden ! ».
En effet, je n'ai pas reconnu William Holden. Et pourtant, j'aime moi aussi le cinéma ; mais bien que j'y aille depuis des années, je n'ai pas su m'en faire une culture.
Lui, au contraire, s'en est fait une culture : il s'est fait une culture de tout ce qui a attiré sa curiosité : et moi, je n'ai su me faire une culture de rien, même des choses que j'ai le plus aimées dans ma vie : elles sont restées en moi comme des images dispersées, alimentant ainsi ma vie de souvenirs et d'émotions, mais sans combler le vide et le désert de ma culture.
Il me dit que je manque de curiosité : mais ce n'est pas vrai. J'éprouve de la curiosité pour peu, très peu de choses ; et lorsque je les ai connues, j'en garde quelques images dispersées, la cadence d'une phrase ou d'un mot. Mais mon univers, où affleurent ces cadences et ces images, isolées les unes des autres, et non liées par quelque trame sinon secrète, à moi-même inconnue et invisible, est aride et mélancolique. Son univers, au contraire, est d'un vert opulent, richement peuplé et cultivé ; une campagne fertile et irriguée, où surgissent des bois, des prés, des potagers et des villages.
Pour moi, toute activité est extrêmement difficile, fatigante, incertaine. Je suis très paresseuse et, si je veux terminer quelque chose, j'ai le besoin absolu d'être oisive, de longues heures étendue sur des divans. Lui, ne sait jamais rester inactif, il fait toujours quelque chose ; il tape très vite à la machine, avec la radio allumée ; quand il va se reposer, l'après-midi, il a, avec lui, des épreuves à corriger ou un livre rempli de notes ; il veut que, dans la même journée, nous allions au cinéma, puis à une réception, puis au théâtre. Il réussit à faire et à me faire faire, dans la même journée, une foule de choses différentes ; rencontrer les personnes les plus diverses ; et, si je suis seule et que j'essaie de faire comme lui, je n'arrive à rien, parce que là où je pensais rester une demi-heure, je reste bloquée toute l'après-midi, parce que je me perds et que je ne trouve pas les rues, ou parce que la personne la plus ennuyeuse et que je voulais le moins voir m'entraîne avec elle dans l'endroit où je voulais le moins aller.
Natalia Ginzburg, « Lui et moi », Les petites vertus (tr. Adriana R. Salem)

Maria II. Stuart, Königin von Schottland

Así es que vivo solo, desde el sábado: trabajar, no me interesa; prefiero quedarme así, contemplando el retrato de Gardel y el calendario viejo pegado a esa pared, y de vez en cuando, salir y sentarme en el café, a ver pasar la gente por la calle. Los viejos se miran entre ellos y murmuran «Pobre Luis». Yo contemplo la calle, como un poco de pan viejo que me dan los vecinos,—a veces me ofrecen también un poco de carne asada,—y veo venir este verano, como han venido otros, imperceptiblemente.
Teresa Porzecanski, « Letra para cinco canciones », Primeros cuentos

Heraclion (Candia) – The market

Les espaces et « l' » espace avec eux ont toujours déjà reçu leur place dans le séjour des mortels. Des espaces s'ouvrent par cela qu'ils sont admis dans l'habitation de l'homme. « Les mortels sont », cela veut dire : habitant, ils se tiennent d'un bout à l'autre des espaces, du fait qu'ils séjournent parmi les choses et les lieux. Et c'est seulement parce que les mortels, conformément à leur être, se tiennent d'un bout à l'autre des espaces qu'ils peuvent les parcourir. Mais en allant ainsi, nous ne cessons pas de nous y tenir. Bien au contraire, nous nous déplaçons toujours à travers les espaces de telle façon que nous nous y tenons déjà dans toute leur extension, en séjournant constamment auprès des lieux et des choses proches ou éloignés. Si je me dirige vers la sortie de cette salle, j'y suis déjà et je ne pourrais aucunement y aller si je n'étais ainsi fait que j'y suis déjà. Il n'arrive jamais que je sois seulement ici, en tant que corps enfermé en lui-même, au contraire je suis là, c'est-à-dire me tenant déjà dans tout l'espace, et c'est seulement ainsi que je puis le parcourir.
Martin Heidegger, « Bâtir habiter penser », Essais et conférences (tr. André Préau)


Berlin, 2019 (Not just any cruise)

Je ne peux pas dire que j'« aime » Sanga : ce n'est pas pour moi un paysage comme les autres, c'est plutôt Sanga qui m'a prise, m'a bouleversée et me possède aujourd'hui entièrement.
Denise Paulme, Lettres de Sanga à André Schaeffner




Mauritius, island in the sun, photographs by André Chastel and Philippe Schall

I like working in Emergency—you meet men there, anyway. Real men, heroes. Firemen and jockeys. They're always coming into emergency rooms. Jockeys have wonderful X-rays. They break bones all the time but just tape themselves up and ride the next race. Their skeletons look like trees, like reconstructed brontosaurs. St. Sebastian's X-rays.
I get the jockeys because I speak Spanish and most are Mexi­can. The first jockey I met was Muñoz. God. I undress people all the time and it's no big deal, takes a few seconds, Muñoz lay there, unconscious, a miniature Aztec god. Because his clothes were so complicated it was as if I were performing an elaborate ritual. Unnerving, because it took so long, like in Mishima where it takes three pages to take off the lady's kimono. His magenta satin shirt had many buttons along the shoulder and at each tiny wrist; his pants were fastened with intricate lacings, pre-Columbian knots. His boots smelled of manure and sweat, but were as soft and dainty as Cinderella's. He slept on, an enchanted prince.
He began to call for his mother even before he woke. He didn't just hold my hand, like some patients do, but clung to my neck, sob­bing, Mamacita! Mamacita! The only way he would let Dr. Johnson examine him was if I held him cradled like a baby. He was as tiny as a child but strong, muscular. A man in my lap. A dream man? A dream baby?
Dr. Johnson sponged my forehead while I translated. For sure he had a broken collarbone, at least three broken ribs, probably a concussion. No, Muñoz said. He had to ride in tomorrow's races. Get him to X-ray, Dr. Johnson said. Since he wouldn't lie down on the gurney I carried him down the corridor, like King Kong. He was weeping, terrified, his tears soaked my breast.
We waited in the dark room for the X-ray tech. I soothed him just as I would a horse. Cálmate, lindo, cálmate. Despacio… despacio. Slowly… slowly. He quieted in my arms, blew and snorted softly. I stroked his fine back. It shuddered and shim­mered like that of a splendid young colt. lt was marvelous.
Lucia Berlin, « My Jockey », A Manual for Cleaning Women






J'ai ouvert le robinet et quand la vasque de l'évier a été presque pleine j'ai actionné avec vigueur la ventouse. Des débris divers, arêtes, filaments gris, ont coloré et souillé l'eau. Malgré ma répugnance je les ai récoltés et j'ai réitéré l'opération jusqu'à ce que remonte par le siphon ce que j'ai identifié comme un corps, le corps d'un être inconnu, ni scolopendre ni cafard mais sorte de ver, étoilé, brun et gluant, dont je n'ai jamais su s'il appartenait au règne animal, végétal ou minéral. Je me suis empressée de placer cet être indéfinissable dans un sac hermétique et j'ai descendu à toute vitesse les escaliers de l'immeuble. J'ai dévalé la colline et j'ai continué à courir, contredisant ainsi les exercices de lenteur auxquels je m'astreignais depuis plusieurs jours. À bout de souffle, je me suis arrêtée. Un petit macaque, sans doute attiré là par les détritus que charriait le canal tout proche, était assis sur la rive. Il contemplait le courant, immobile, la tête penchée en avant. Il s'est tourné vers moi. Ses yeux vifs, mobiles, perçants, ont fixé les miens pendant un temps qui m'a paru long. Je lui ai souri en guise d'excuse. J'ai eu la sensation qu'il me souriait en retour. Sans réfléchir, je lui ai tendu mon sac. Contre toute attente, il la pris, l'a tenu à bout de bras puis l'a serré contre sa poitrine avant de disparaître dans les herbes hautes. Je l'ai remercié intérieurement de m'avoir délestée d'un poids si lourd.
Olivia Rosenthal, Un singe à ma fenêtre

Je suis fatigué parce que je n'ai pas l'habitude de parler. Je m'assois un moment distraitement sur une chaise de la salle de télévision. Je m'assoupis bientôt, aidé en cela par le bruit continu du poste. Ensuite, je retourne dans ma chambre, puis aux lavabos pour faire ma lessive.
Un singe est là tout près de moi. Si je ne le quitte pas des yeux, il finira par se glisser à l'intérieur du mur. Mais j'ai l'impression qu'il est toujours là, tout près, alors je lui lance un regard si sévère qu'il disparaît en glissant sur le côté. Ce n'est pas grand-chose. Cela n'intervient pas particulièrement dans ma vie quotidienne et si je le garde pour moi, cela devient négligeable (…).
Cette nuit, j'ai eu une crise assez violente. Je me suis demandé si mes compagnons de chambre s'en étaient aperçus. Je crois que je suis resté immobile.
Un tambour japonais résonne dans le lointain. Cela commence toujours ainsi. C'est un bruit très léger, que je perçois ou non selon la direction du vent, mais une fois que je m'en suis rendu compte, je ne peux plus m'en détacher, il s'incruste dans mon oreille, comme le grondement qui rythme perpétuellement le monde. À force de revivre cette expérience depuis ma tendre enfance, dès que j'entends le son du tambour, je revois la lampe qui luisait faiblement au plafond de ma maison natale. Bientôt, couvert par le roulement du tambour, se manifeste un autre état.
Ce n'est pas bruyant. Le plafond et la faible lampe vacillent comme lors d'un tremblement de terre. Et pourtant, c'est bien un rythme qui ressemble aux pulsations saccadées de mon cœur, tout en étant quand même différent. Un métronome silencieux, quelque chose qui donne une impression de bruit, et le rythme est là, obsédant, qui s'accélère progressivement et qui s'intensifie.
Takehiro Irokawa, Le journal d'un fou (tr. Rose-Marie Fayolle)


Berlin, 2008 (1919-2004)