Peut-on nager et parler ? Oui, bien sûr qu'on le peut. Moi, le fait est, je me fatigue facilement, je fume deux paquets par jour et je ne fais jamais d'exercice, mais ce matin-là j'ai suivi Nuria deux cents, trois cents mètres en pleine mer, quatre cents, peut-être plus, et j'ai pensé que je ne serais pas capable de revenir. Ses cheveux se mouillaient par pans, comme si ça avait été une statue, et quand le soleil a commencé à se lever c'était sa tête qui brillait le plus sur cette mer sinistre qui m'engloutissait (...). Dans la discothèque, nous avions parlé, mais sans presque nous entendre; je peux dire que notre première conversation a eu lieu en pleine mer, et la sensation que j'ai eue alors, la certitude que je n'allais pas pouvoir retrouver le rivage, la prémonition de la mort par noyade sous un ciel bleu mat, un ciel qui ressemblait à un poumon dans une cuvette emplie de peinture bleue, s'est conservée telle quelle le long de toutes les conversations qui ont suivi. Je suis revenu vers le rivage en nageant sur le dos, très lentement, sentant de temps en temps les mains de Nuria qui touchaient mes épaules. Tout en m'aidant, elle n'a pas cessé de parler de belles choses, les choses qui, d'après elle, valaient la peine qu'on fasse un effort et qu'on travaille. Je me souviens qu'elle a mentionné une piscine et des cours de natation pris quand elle avait cinq ans. C'était sans aucun doute possible une magnifique nageuse ! La couleur du ciel était passée du bleu au rose, un rose de boucher éclairé, quand nous sommes arrivés au rivage.
Roberto Bolaño, La piste de glace (tr. Robert Amutio)