National Geographic (September 1973)

Est considéré comme en état de divagation tout chien qui, en dehors d’une action de chasse ou de la garde ou de la protection du troupeau, n’est plus sous la surveillance effective de son maître, se trouve hors de portée de voix de celui-ci ou de tout instrument sonore permettant son rappel, ou qui est éloigné de son propriétaire ou de la personne qui en est responsable d’une distance dépassant cent mètres. Tout chien abandonné, livré à son seul instinct, est en état de divagation, sauf s’il participait à une action de chasse et qu’il est démontré que son propriétaire ne s’est pas abstenu de tout entreprendre pour le retrouver et le récupérer, y compris après la fin de l’action de chasse.
« La divagation des chiens » (Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage)


National Geographic

Chère sœur
Je ne pars pour la montagne que dans huit jours, je reste ici jusqu’à la fin du mois. Ensuite, en vitesse, je viendrai peut-être à pied à Berne et j’essaierai de te voir. Me feras-tu bon accueil? À Berlin, ce n’était ni terriblement beau, ni horriblement laid, c’était berlinois, tout simplement. Karl est devenu un parfait personnage à succès, mais il doit travailler s’il ne veut pas rester en arrière. Nous le devons tous. Il possède, entre autres trésors, un superbe petit chat noir velours, appelé Muschichen, et une petite femme de ménage appelée Mollichen. Tous les deux ont les mêmes yeux et les mêmes manières espiègles. Mais ils sont beaux tous les deux. La jeune fille chante des chansons d’amour tchèques quand elle est triste, et c’est souvent. Muschi ouvre des yeux ronds et pousse des miaou quand il est triste, et c’est souvent, aussi. Je passais mes journées assis dans un fauteuil rouge, laissant Muschi lire dans mon livre, car ce chat y réussit parfaitement. Quand Molli appelait à table, j’étais soudain très leste et sautais sur la soupe. Il y avait tellement peu de soupe qu’après, il fallait que les légumes et le rôti soient deux fois meilleurs. Ensuite, je passais des heures à me regarder dans quatre beaux miroirs qui étaient accrochés dans le salon bleu, sans progresser pour autant dans l’intelligence de moi-même, bien au contraire, ma stupidité n’a fait que croître.
Robert Walser, Lettre à sa sœur Fanny (juin 1905)


“Mr. Zion Finds Utopia”

On caresse le chien et pas moi. On donne à manger au chien et pas à moi. Dans la rue, une inconnue s'adresse au chien et pas à moi. On rigole avec le chien et pas avec moi. On se roule par terre dans le salon avec le chien et pas avec moi. On se demande si le chien n'a pas soif et moi je n'ai même pas droit à un putain de verre d'eau du robinet. On laisse passer d'abord le chien dans l'ascenseur et moi, personne ne me remarque.
*
Le chien va monter dans le coffre de la voiture. C'est toujours pareil : je lui ouvre le coffre, je lui dis « psst » et il monte. Il saute, je referme le coffre, je démarre et on s'en va. Cette fois, va savoir pourquoi ça m'a pris, je le caresse avant de lui faire signe de grimper dans le coffre. Je me rends compte qu'un petit groupe de dames me regarde de l'autre côté de la rue et elles sourient. Elles m'ont pris pour un gentleman. Comme si je traitais toujours mon chien comme ça. Comme s'il ne m'arrivait pas de lui flanquer une raclée, des coups de pieds ou de barre de fer sur le dos, à ce con.
La prochaine fois, je vais m'arrêter en plein centre-ville, je vais faire descendre le chien de la voiture et avant de le faire remonter dans le coffre, je vais le frapper un bon moment sur le dos avec la barre de fer, pour donner de moi une image plus complète.
*
Aujourd'hui, le chien a fait comme d'habitude : il a attaqué un gosse dans la rue pour manger le beignet ou le sandwich qu'il avait dans la main. Les parents piquent une de ces colères, ils hurlent : « Putain de chien, putain de chien. » Alors j'attrape le chien et je me mets à le cogner, de façon à ce que tout le monde s'en rende compte. Pour qu'ils voient que je n'approuve pas que mon chien mange les beignets et les sandwichs des gosses. Alors, en me voyant lui flanquer une raclée, ceux qui étaient contre le chien se radoucissent tout à coup et ils commencent à s'excuser : « Ne le frappez pas, pauvre chien, ce n'est pas sa faute, c'est un animal, il ne comprend pas. » Et des conneries du même genre. Il y a une seconde, ils le détestaient, et maintenant, ils disent que ce n'est pas sa faute. Et en plus ils le cherchent, ils disent que mon chien ne comprend rien, alors qu'il comprend presque tout. Le chien comprend la situation, n'importe quelle situation, bien mieux que n'importe quelle personne. Et quand il engloutit le sandwich d'un gosse et que je le frappe sans lui faire mal, c'est un petit jeu qu'on a mis au point.
Rodrigo García, « Jardinage humain » (trad. Christilla Vasserot)

Dans les parcs, chez les marchands de glace, dans les queues de supermarché, les mères demandaient à leurs enfants de quatre ans : « Qu'est-ce qu'on dit ? » Et leurs enfants répondaient : « Merci. »
Les maîtres hurlaient à leurs chiens : « Assis ! » et les chiens s'asseyaient.
À tout cela venaient s'ajouter les objets inanimés.
Et des cœurs brisés en chemin. Et les rires.
Tout était là, tout près, à portée de main !
J'ai vu un essaim de vie, j'ai vu une extase ici et là, j'ai pensé à ceux qui quotidiennement s'activent dans leur coin.
Je promets que je me suis rendu compte de tout et tout, pourtant, tout m'a paru bien peu.
J'ai vu la vie se manifester et cela m'a semblé bien peu. Je suis rentré chez moi au printemps, j'avais passé trois mois loin de ma maison. J'avais quitté un paysage sec et enneigé, durci par le froid, des arbres et des visages qui deviennent durs et racornis pour se protéger, des mains cachés sous des gants, des corps tendus dans un fatras de vêtements, et voilà qu'à mon retour c'était le printemps. La nature exultait. Pas moi. Et je me suis reconnu allant par les chemins en voiture, vitres baissées, l'air était un air vrai, et mes cheveux et ma peau avaient l'air artificiels. Et j'ai coupé tout ce qui tenait de l'artifice, la musique de l'autoradio. Et je suis descendu de la voiture pour continuer à pied. Mais tout était toujours aussi inconfortable et angoissant car je n'habitais pas la terre, je n'étais pas au même endroit que le printemps. C'est dur de voir changer les arbres, de voir l'herbe pousser, de voir des tas de veaux collés à leurs vaches et de te sentir toujours le même, sans occasion de te renouveler, de resurgir. Je suis arrivé à pied à la maison. Les branches de l'arbre que j'avais cru mort s'engouffraient presque par les fenêtres et moi, je tendais un bras pour toucher les feuilles et les fruits, sans grande conviction et avec une fatigue inouïe.
Rodrigo García, « Et balancez mes cendres sur Mickey » (trad. Christilla Vasserot)



« ganagobie »

Après trente-deux ans de sordide calme plat, je fis un rêve où des gens m’assurèrent avoir récemment rencontré Sophie Gironde. Je m’étais beaucoup langui d’elle pendant les trois décennies qui venaient de s’écouler, et, si je voulais conserver des chances de ne pas la perdre de vue, il fallait que je m’incruste coûte que coûte à l’intérieur de ce rêve et que je l’attende.
C'était un de ces songes où rien de vraiment effrayant ne se produit, mais où toute minute est vécue avec un fort sentiment de malaise. La ville restait crépusculaire quelle que fût l'heure ; on s'y égarait facilement ; certains quartiers avaient disparu sous le sable, d'autres non. À chaque fois que je regardais ce qui se passait dans la rue, je voyais des oiseaux mourir. Ils descendaient en vol plané, ricochaient sur le bitume avec un bruit pathétique, sans un cri, et, au bout d'un moment, ils cessaient de se débattre.
Je m'installai là, dans ce rêve, dans cette ville. Il y avait des millions de maisons abandonnées, dont les portes, comme partout ailleurs, avaient servi de bois de chauffage, de sorte qu'il fallait chercher dans les recoins les moins accessibles pour trouver un logis décent. Je m'appropriai un trois-pièces en lisière des dunes rouges. L'existence se poursuivit, elle n'était ni dangereuse ni agréable. On me confia plusieurs activités indécises, des tâches sans queue ni tête, et, pour finir, on m'attribua un emploi stable près des incinérateurs. Je dis on pour donner l'impression qu'une organisation sociale était en place, mais, en réalité, j'étais seul.
Dix mois plus tard, je revis Sophie Gironde.
Elle remontait l'avenue des Archers en compagnie d'un homme et d'une femme que j'avais connus dans les camps, trois cent vingt-sept ans auparavant : Patricia Yashree et Tchinguiz Black.
Je les hélai, tous les trois, ils se retournèrent, aussitôt gesticulèrent.
Nous nous embrassâmes. Sophie Gironde avait grossi. Elle avait l'air triste. Elle vint se frotter avec impudeur contre moi pendant plusieurs minutes, comme si nous étions seuls au monde ; elle me soufflait sur le visage une haleine capiteuse de chamane fatale, elle me touchait les omoplates et les hanches, et nous restâmes ainsi, suspendus dans la lumière imprécise, incapables de prononcer la moindre syllabe et même de formuler une pensée nostalgique ou constructive, seulement conscients de notre absence de passion et conscients qu'autour de nous les secondes s'égrenaient et que des corbeaux atterrissaient sur le bitume et s'assommaient, des vautours moines, des hornbills, des mainates, des pigeons.
Antoine Volodine, Des anges mineurs

Ses seins avaient causé sur moi une impression, mais je ne me rappelle plus exactement laquelle.
Antoine Volodine, Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze





Here and there, I sketch out films I may never make. I am aware of moments, not of days. Words, not sentences.
*
Watching has become the essence of my being. Not in search of a plot, a story. It is the image of a man that's running that fascinates me. Not why he runs, or where to. The plot, the intrigue, I prefer it out of sight.


David Perlov, Diary 1973-1983

Le soleil entrait tout de même dans la pièce de devant. De la grandeur d'un carré d'étoffe le matin, il prenait la taille d'un mouchoir l'après-midi avant de disparaître. Il va de soi que la pièce de derrière était la mienne, là où le soleil ne pénètre jamais. Je ne me rappelle pas qui de nous deux, de moi ou ma femme, avait décidé que la pièce ensoleillée serait la sienne et l'autre la mienne. Mais je ne m'en plains pas.
Dès que ma femme était sortie, je courais vite vers la pièce de devant et j'ouvrais la petite lucarne donnant à l'est. Je regardais les rayons du soleil qui éclairaient la coiffeuse, qui chatoyaient sur les flacons de multiples couleurs et les faisaient étinceler. C'était mon passe-temps préféré. Je sortais une petite loupe et un mouchoir en papier réservé à la toilette de ma femme, et je m'amusais à jouer avec le feu en faisant lentement brûler le mouchoir. Les rayons d'abord se courbaient, et convergeaient vers un point précis ; puis ce point chauffait peut à peu, noircissait ; c'est alors que du mouchoir commençait à monter un mince filet de fumée qui finissait par faire un trou : la sensation d'angoisse qui emplissait ce bref instant était délicieuse à mourir.
Quand je me lassais de ce jeu, je m'amusais avec le miroir à main, de diverses manières. Le miroir n'est un objet utile que lorsqu'on y regarde. Hors de cette fonction, il n'était pour moi qu'un jouet.
Mais de ce jeu aussi je me lassais vite. Mon intention de jouer sautait du corps à l'esprit. J'abandonnais le miroir, je m'approchais de la coiffeuse, et je regardais de près tous les flacons posés côte à côte. Choses attrayantes plus que tout au monde. Je choisissais l'un d'entre eux, j'ouvrais délicatement le bouchon, j'en amenais l'embouchure sous mon nez, j'aspirais doucement en bloquant ma respiration. Le parfum exotique et sensuel s'immisçait dans mes poumons et je sentais mes yeux se fermer d'eux-mêmes. Débris d'odeur de ma femme, sûrement. Je refermais le flacon et réfléchissais. Sur quelle partie du corps de ma femme avais-je senti cette odeur… Ce n'était pas très clair. Pourquoi ? Peut-être parce que l'odeur de ma femme était la somme de tous les parfums posés ici.
Yi Sang, « Les ailes » (trad. Jean-Pierre Zubiate et Mihae Son)

Lorsque l'on ouvre la porte, le lit est presque tout de suite à gauche. C'est un lit très étroit, et la chambre aussi est très étroite (à quelques centimètres près, la largeur du lit plus la largeur de la porte, soit guère plus d'un mètre cinquante) et elle n'est pas beaucoup plus longue que large. Dans le prolongement du lit, il y a une petite armoire-penderie. Tout au fond une fenêtre à guillotine. A droite, une table de toilette à dessus de marbre, avec une cuvette et un pot à eau, dont je ne crois pas m'être beaucoup servi.
Je suis presque sûr qu’il y avait une reproduction encadrée sur le mur de gauche, en face du lit : non pas n’importe quel chromo, mais peut-être un Renoir ou un Sisley. 
Il y avait du linoléum sur le sol. Il n’y avait ni table ni fauteuil, mais peut-être une chaise, sur le mur de gauche : j’y jetais mes vêtements avant de me coucher ; je ne pense pas m’y être assis : je ne venais dans cette chambre que pour dormir. Elle était au troisième et dernier étage de la maison, je devais faire attention en montant les escaliers quand je rentrais tard pour ne pas réveiller ma logeuse et sa famille. 
J’étais en vacances, je venais de passer mon bac ; je devais, en principe, habiter dans une pension qui rassemblait des lycéens français dont les parents souhaitaient qu’ils se perfectionnent dans le maniement de la langue anglaise. Mais la pension étant pleine, j’avais été logé chez l’habitant.
Tous les matins, ma logeuse ouvrait ma porte et déposait au pied de mon lit un bol fumant de morning tea qu'invariablement je buvais froid. Je me levais toujours trop tard, et je n'ai réussi qu'une ou deux fois à arriver à temps pour prendre le copieux breakfast qui était servi à la pension. (…)
Les souvenirs s’accrochent à l’étroitesse de ce lit, à l’étroitesse de cette chambre, à l’âcreté tenace de ce thé trop fort et trop froid : cet été-là, j’ai bu des pinks, rasades de gin agrémentées d’une goutte d’angustura, j’ai flirté, plutôt infructueusement, avec la fille d’un filateur récemment rentré d’Alexandrie, j’ai décidé de devenir écrivain, je me suis acharné à jouer, sur des harmoniums de campagne, le seul air que j'aie jamais réussi à apprendre : les 54 premières notes – à la main droite, la gauche renonçant le plus souvent à suivre – d'un prélude de Jean-Sébastien Bach…
Georges Perec, « La chambre », Espèces d'espaces


Cologne, 2010 (21 h 27)

__ Le fait que je n'arrive plus vraiment à dormir me pousse souvent, la nuit, à laisser errer mon regard au-dessus des toits de la ville. Il m'arrive d'aller voir des médecins à cause de ça. J'en ai testé beaucoup, des naturopathes, des iridologues, des spécialistes allopathes dans des cliniques de choix à renommée internationale. Je leur suis reconnaissante de m'examiner aussi attentivement, mais ils ne découvrent rien, d'ailleurs, ils ne peuvent pas découvrir quelque chose, car je suis en parfaite santé, c'est juste que je n'arrive plus à dormir. Je suis assise là, le regard fixe, je suis nerveuse, je me lève, bois quelque chose, je sors sur le balcon, je regarde, je connais les étoiles, je connais la lune, je les salue distraitement d'un mouvement de tête, elles me saluent à leur tour, je vois les chauve-souris battre des ailes autour de la couronne des platanes, au loin, j'entends les pas d'un homme qui rentre tard, quelque part, une corneille rote dans son sommeil, mais je ne l'entends pas vraiment, que d'une oreille distraite, et je ne m'en réjouis pas, je retourne à l'intérieur, je lis quelque chose, les livres ne me disent rien, je me dis que je les connais déjà, je suis nerveuse, infiniment nerveuse, comme l'être le plus sain du monde est bien obligé de le devenir, plus il est sain, plus il doit devenir nerveux, parce que les choses sont ce qu'elles sont, je m'assois dans les différents fauteuils, la fatigue ne vient pas, je me lève, je me brosse les dents, qui sont déjà brossées, je me rassois, je contemple mes doigts dans la lumière de ma lampe de lecture, ces mains dont je ne sais rien faire, qui ne savent pas jouer du piano, qui ne savent pas empoigner, d'année en année, la peau sur le dos de mes mains se fait un peu plus sèche, mais je suis en parfaite santé, et le matin, je me sens juste lasse, pas fatiguée, juste lasse. La fatigue, je ne sais pas ce que c'est. Cette fatigue qui s'emparait de moi parfois quand j'étais enfant ; quand on pouvait me coucher dans mon lit et que je m'étais déjà endormie avant même qu'on ait eu le temps de me couvrir ; quand je pouvais dormir jusqu'à l'aube d'un sommeil si profond que lorsque je me réveillais, j'étais fermement convaincue que je n'avais pas encore dormi, que j'avais juste fermé les yeux un instant, que c'était la nuit tombante qui m'enveloppait et qu'il allait falloir bientôt m'endormir.
Matthias Zschokke, La commissaire chantante (trad. Patricia Zurcher)



Berlin, 2015 (Bode-Museum)

__ De tout cela je voudrais retenir pour l'instant ceci : avec ce dispositif des placets, des lettres de cachet, de l'internement, de la police, une infinité de discours va naître qui traverse en tous sens le quotidien et prend en charge, mais sur un mode absolument différent de l'aveu, le mal minuscule des vies sans importance. Dans les filets du pouvoir, le long de circuits assez complexes, viennent se prendre les disputes de voisinage, les querelles des parents et des enfants, les mésententes des ménages, les excès du vin et du sexe, les chamailleries publiques et bien des passions secrètes. Il y a eu là comme un immense et omniprésent appel pour la mise en discours de toutes ces agitations et de chacune de ces petites souffrances. Un murmure commence à monter qui ne s'arrêtera pas : celui par lequel les variations individuelles de la conduite, les hontes et les secrets sont offerts par le discours aux prises du pouvoir. Le quelconque cesse d'appartenir au silence, à la rumeur qui passe ou à l'aveu fugitif. Toutes ces choses qui font l'ordinaire, le détail sans importance, l'obscurité, les journées sans gloire, la vie commune, peuvent et doivent être dites – mieux, écrites. Elles sont devenues descriptibles et transcriptibles, dans la mesure même où elles sont traversées par les mécanismes d'un pouvoir politique. Longtemps n'avaient mérité d'être dits sans moquerie que les gestes des grands ; le sang, la naissance et l'exploit, seuls, donnaient droit à l'histoire. Et s'il arrivait que parfois les plus humbles accèdent à une sorte de gloire, c'était par quelque fait extraordinaire – l'éclat d'une sainteté ou l'énormité d'un forfait. Qu'il puisse y avoir dans l'ordre de tous les jours quelque chose comme un secret à lever, que l'inessentiel puisse être, d'une certaine manière, important, cela est demeuré exclu jusqu'à ce que vienne se poser, sur ces turbulences minuscules, le regard blanc du pouvoir.
Michel Foucault, « La vie des hommes infâmes »

__ Je ne souhaite rien tant qu'une chose : revenir à la solitude, l'anonymat, l'indifférence au monde, retrouver l'irresponsabilité de l'enfance, les après-midi dans le jardin, les oiseaux, quand je rêvais d'aller dans les pays lointains, connaître le monde, qu'ils m'arrive des choses. Tout cela m'est arrivé, et m'arrivera encore, peut-être, et pourtant je n'aime que retrouver ce temps où rien n'était arrivé. Non pour retrouver mon désir et mon rêve, mais ce que justement je n'aimais ni ne détestais, c'est-à-dire ce qui était ma vie réelle : la campagne, les bruits lointains des voitures, d'une scie à bois, la voix de mon père, les cris des chiens, la sonnette de l'épicerie.
Annie Ernaux, « Photojournal »


? (p. 405)

__ Pei-jong Tseu a dormi longtemps, mais une seule parole a suffi pour le réveiller. 
Lie-tseu, Le Vrai Classique du vide parfait (trad. Benedykt Grynpas et Liou Kia-hway)


Berlin, 2014 (Rosa-Luxemburg-Platz)

__ Ces temps-ci, je n'ai plus aucun plaisir. Quand je me réveille le matin, la nuque me fait mal et mes yeux sont collés. Je suis couchée là, coincée. Le soleil pénètre dans la chambre. Le parquet doré est chauffé par les rayons qui s'y posent. Prudemment, je me dénoue. Mes cheveux se dressent pêle-mêle sur ma tête, comme s'il m'était arrivé quelque chose durant la nuit. Avec une grimace d'horreur, je me hisse hors de mon lit, je titube sur le bois chaud, les gambettes en bas sont blanches et lointaines. Je traverse mes pièces magnifiques et chancelle jusqu'à la salle de bains, je fais couler de l'eau froide dans mes mains et m'en asperge le visage, je geins, gémis, souffle et soupire. Puis je me frotte avec un linge, je vais aux toilettes, je m'assieds, le regard fixe, tandis qu'en bas, l'urine de la nuit s'écoule dans la cuvette – et ainsi de suite, vous connaissez tout ça. La maison où je vis est splendide, vous le savez, les fenêtres sont nettoyées, les pièces entretenues par une gentille dame italienne. Ce qui vous ne savez pas, c'est combien je suis devenue triste là-dedans. Nous grandissons, les fruits que nous portons mûrissent, l'amour, la colère, la joie, la crainte, le désespoir, et voilà qu'il s'est produit chez moi un déséquilibre avec les années, la mélancolie est devenue gigantesque, elle a détourné toute la sève à son profit, tandis que la joie, le désir, le plaisir, la gaieté sont demeurés tout petits et fripés et sont tombés de l'arbre les uns après les autres. Ne reste plus aujourd'hui, dorée et sucrée, que la poire de la mélancolie, du désespoir, attachée à moi, petite branche qui croule presque sous la charge, que l'on pourrait briser sans peine, sectionner entre les ongles du pouce et de l'index comme la tête d'une fourmi.
Matthias Zschokke, Bonheur flottant (trad. Patricia Zurcher)



Berlin, 2014 (Musik unserer Zeit)

__ Je suis donc assis à ma table, à Berlin, et je réfléchis... Il m'arrive souvent d'être assis à cette table et d'être à court d'idées. En fait, c'est là la description exacte de mon quotidien : être assis là, attendre. Dehors, des brigades d'ouvriers débarquent, rénovent l'immeuble dans lequel je suis assis. Leurs radios font des bruits de casserole. Des nouvelles d'ailleurs, de Genève, parviennent jusqu'à mes oreilles. J'entends le temps qu'il fait, qu'il a fait, qu'il devrait faire. Puis un beau jour, les ouvriers lèvent le camp et le calme revient. Quelques années plus tard, d'autres ouvriers débarquent, recommencent tout, font gueuler leurs radios, beuglent avec elles, assidus dans leur gaieté, et attendent qu'il soit quatre heures pour pouvoir rentrer chez eux. Puis un beau jour, eux aussi lèvent le camp et de nouveau, le calme règne pour un certain temps, jusqu'à ce qu'un troisième escadron fasse irruption dans la maison, arrache tout, recolle tout – et moi, je suis assis à ma table, au beau milieu de tout cela, et je n'ai pas l'ombre d'une idée. Parfois, je me demande si ce ne sont pas ces hordes d'ouvriers revenant sans cesse avec leurs radios qui sont à l'origine de mon manque d'idées ; mes pensées dérivent, rien ne se fixe, ça vient, ça s'en va, ça se volatilise... Je suis donc assis là et je réfléchis à ce que je pourrais avoir à dire à des gens vivant sur les rives du Léman, à des Berlinois, à ce que je pourrais avoir à dire tout court, moi, quelqu'un qui sa vie durant ne s'est toujours soucié que d'une seule chose, de lâcher du lest, rien d'autre que lâcher du lest afin d'atteindre des sphères supérieures, alors que la température baisse dans le ballon et que le gaz commence à se faire rare. Quelqu'un qui continue à faire couler du sable, qui ne s'élève pas, ne descend pas, qui glisse à l'horizontale, rasant le plancher de la réalité, voyant la vie de tous les jours, les murs, les sillons, les horreurs de la banalité, quelqu'un qui lâche clairement avec trop de retenue pour s'élever, qui doit redouter secrètement l'air raréfié que l'on respire plus haut et qui, avec une grande précision, ne lâche toujours que juste ce qu'il faut pour ne pas s'écraser, mais assez peu pour qu'il ne puisse être emporté vers les étoiles...
Matthias Zschokke, « Lettre aux Alémaniques », Berlin, l'éternel faubourg (trad. Patricia Zurcher)

__ À partir de ce moment-là, elle avait lu tout ce qui lui tombait entre les mains. Elle notait dans un cahier les impressions et les pensées que suscitaient en elle ses lectures. Elle lut des magazines et des vieux journaux, elle lut des programmes politiques, qu'à certains intervalles des jeunes gens moustachus en camionnette venaient balancer dans le village, et des journaux récents, elle avait lu le peu de livres qu'elle avait pu trouver et son mari, après chaque absence passée à négocier des animaux dans les villages voisins, s'était habitué à lui rapporter des livres, qu'il achetait en certaines occasions non à l'unité mais au poids. Cinq kilos de livres. Dix kilos. Une fois, il était arrivé avec vingt kilos de livres. Elle n'en avait pas laissé un de côté sans l'avoir lu, et de tous les livres, sans exception, elle avait tiré un enseignement. Elle avait lu parfois des magazines qui arrivaient de Mexico DF, elle avait lu parfois des livres grossiers qui la faisaient rougir, seule, assise à la table, les pages éclairées par un quinquet dont la lumière semblait danser ou prendre des formes démoniaques, elle avait lu parfois des livres techniques sur la culture de la vigne ou sur la construction de maisons préfabriquées, elle avait lu parfois des romans de terreur et de revenants, n'importe quel genre de lecture que la divine providence pouvait mettre à portée de sa main, et de tous ces livres elle avait appris quelque chose, parfois très peu, mais ce quelque chose était là, comme une pépite d'or dans une montagne d'ordures ou, pour affiner la métaphore, disait Florita, comme une poupée perdue et retrouvée dans une montagne d'ordures inconnues.
Roberto Bolaño, 2666 (trad. Robert Amutio)