Szczecin, 2014 (170)

Aujourd'hui encore, il m'est insupportable de me sentir dévisagé par des inconnus. C'est une sorte de nouvel instinct que j'ai acquis : dès que l'on me regarde, j'ai un petit mouvement de recul, et je ne peux me retenir de baisser les yeux. D'une façon générale, je ne sais plus regarder les personnes bien en face ; j'ai peur d'être reconnu.
Pendant dix ans, j'ai ressenti à intervalles irréguliers, mais toujours subitement, dans les rues de n'importe quelles ville, un malaise très particulier, comme si une poigne vigoureuse, qui devait être celle de la justice, m'eût étreint la poitrine. C'est la même sensation que j'ai eue, plus tard dans le métro, à la station Cambronne…
En bref, j'ai cessé d'exister entre vingt-deux et trente-deux ans ; j'ai été mort ou à peu près, ou absent. J'ai dix années de vie qui ne comptent pas, qui m'ont servi à amortir ma dette, minute à minute. Cela me fait aussi l'impression d'un trou d'air dans quoi je serais tombé. À d'autres moments, il me semble qu'il me manque un grand morceau de moi-même, dans le milieu, ainsi qu'après une ablation, les deux parties ne se rejoignent pas. Le trou d'air est en moi. (…)
Dix ans pendant lesquelles j'ai toujours été mal à mon aise, comme si j'avais continuellement porté les vêtements d'un autre, dix ans dans un état d'infériorité, comme lorsque l'on a sur soi une chemise douteuse au col et aux manchettes retournées, comme quand on est accoutré d'un veston aux coudes luisants, au bord des manches rentré, un pantalon qui a des boules à l'endroit des genoux et qui est aussi rafistolé dans le bas, que les chaussettes et que le caleçon glissent, que tout va tomber, que plus rien ne tient, que l'on est dans un monde où il fait trop froid, où les fenêtres ferment mal, où tout est plus ou moins déglingué, où l'on se cogne les coudes à chaque coin de table, où l'on n'est jamais sans avoir une petite blessure ouverte…

Henri Calet, Monsieur Paul


Paris, 2006 (Gare du Nord)

Dans son épuisement, elle tendait le bras à côté des objets, les mains lui glissaient du corps. Elle s'étendait un petit peu sur le divan de la cuisine après la vaisselle, l'après-midi, il faisait trop froid dans la chambre. La migraine était si violente parfois qu'elle ne reconnaissait personne. Elle ne voulait plus rien voir. Comme cela bourdonnait dans sa tête, il fallait aussi lui parler très fort. Elle perdait toute sensation de son corps, se cognait aux rebords, manquait des marches. Rire lui faisait mal, elle grimaçait seulement quelquefois. Le médecin disait qu'un nerf était probablement coincé. Elle ne parlait qu'à voix basse, était si mal en point qu'elle ne pouvait même plus gémir. Elle inclinait la tête sur son épaule mais la douleur l'y poursuivait.
*
En plein été, elle partit en Yougoslavie pour quatre semaines. Les premiers temps, elle restait dans sa chambre d'hôtel plongée dans l'ombre et se palpait la tête. Elle ne pouvait rien lire parce que ses propres idées s'interposaient aussitôt. Sans cesse elle allait dans la salle de bains et se lavait. Puis elle osa au moins sortir et barbota un peu dans la mer. Pour la première fois, elle connaissait les vacances, et pour la première fois, le bord de mer. La mer lui plaisait, il y avait souvent de la tempête la nuit, rester éveillée n'avait plus d'importance. Elle acheta un chapeau de paille à cause du soleil et le revendit le jour de son départ. Tous les après-midi elle s'asseyait au bar et buvait un espresso. Elle écrivit des cartes et des lettres à toutes ses connaissances et elle n'y parlait d'elle-même que parmi d'autres choses.
Elle retrouva le sens de l'heure et du milieu. Elle écoutait avec curiosité les conversations aux tables voisines, essayait de deviner quels étaient les rapports des gens entre eux.
Le soir, quand il faisait déjà moins chaud, elle allait dans les villages des environs et regardait à l'intérieur des maisons sans porte. Elle s'étonnait objectivement ; car jamais encore elle n'avait vu de pauvreté aussi viscérale. Les migraines cessaient. Elle n'avait plus à penser à rien, était momentanément hors du monde. Elle éprouvait un agréable ennui.
Peter Handke, Le malheur indifférent (trad. Anne Gaudu)

We have plenty of matches in our house.
We keep them on hand always.
Currently our favorite brand is Ohio Blue Tip,
though we used to prefer Diamond brand.
That was before we discovered Ohio Blue Tip matches.
They are excellently packaged, sturdy
little boxes with dark and light blue and white labels
with words lettered in the shape of a megaphone,
as if to say even louder to the world,
“Here is the most beautiful match in the world,
its one and a half inch soft pine stem capped
by a grainy dark purple head, so sober and furious
and stubbornly ready to burst into flame,
lighting, perhaps, the cigarette of the woman you love,
for the first time, and it was never really the same
after that. All this will we give you.”
That is what you gave me, I
became the cigarette and you the match, or I
the match and you the cigarette, blazing
with kisses that smolder toward heaven.
Ron Padgett, “Love Poem”


Marseille, 2016

– Il n'y a rien d'assez important, ô homme, pour me faire lever de mon lit.
C'était un refus catégorique. Mais l'oncle Mustapha était trop habitué à ces théories néfastes et barbares, issues du sommeil, pour en être choqué. Sa patience s'en était accommodée à la longue. Aussi, il ne désespéra point d'arriver à son but. Il attendit un instant, puis dit d'un ton grave :
– Ton père va être fâché.
– Qu'il se fâche. Ce sera tant mieux. Comme cela, il me laissera en paix !
– Écoute, Galal, mon fils ! Ce n'est rien qu'un petit moment. Je t'en conjure, fais-le pour moi.
– Tu veux que je meure pour toi, ô homme ! Quelles sont ces façons ! Venir me réveiller à l'aube, pour que j'attrape froid ! Tu n'as donc pas de pitié !
– Il est onze heures du matin, dit l'oncle Mustapha. Tu n'attraperas pas froid. Le temps est très doux. Allons ! Galal, mon fils, c'est l'affaire de quelques minutes. Et puis, ce changement d'air te donnera de l'appétit. Le déjeuner sera bientôt prêt.
– Et l'escalier, gémit Galal. Que dis-tu de l'escalier, ô homme !
– L'escalier ?
– Oui, l'escalier pour monter là-haut !
– Et alors ?
– Tu me prends pour un maçon ! Jamais je ne pourrai monter cet escalier.
– Ne t'en fais pas, dit l'oncle Mustapha. Je te soutiendrai. Tu ne feras aucun effort.
– Je ne monterai que si tu me portes, dit Galal.
– Je ferai tout mon possible, promit l'oncle Mustapha.
L'oncle Mustapha était content de son succès ; il ne s'attendait pas à cette facilité. Il enfonça son tarbouche sur la tête et s'apprêta à sortir Galal de son lit. Mais le jeune homme ne semblait pas vouloir bouger ; une pénible transformation s'opérait en lui. Il lui fallut longtemps avant d'accéder à la conscience de l'état de veille ; chaque fois qu'il ouvrait les yeux, ils se refermaient immanquablement. Il n'arrivait pas à les garder ouverts. À la fin, il se lassa, ne fit plus d'efforts pour les ouvrir, et s'agrippa à son oncle comme un aveugle
Albert Cossery, Les fainéants dans la vallée fertile

Ainsi, sans vivre je vivais d’une certaine manière, assez peu mais pleinement parce que c’est étrange, mais il n’y a peut-être pas de jours que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre.
Noémi Lefebvre, L'enfance politique


Prague, 2015                         

La cuisine.
La salle où se tiennent les gens qui forment la suite du maître.
Un balai neuf.
De petites tables carrées.
De jeunes servantes, des serviteurs.
Un paravent d’une seule feuille.
Un écran de trois pieds.
Un sac de provisions bien décoré.
Un parapluie.
Un tableau noir où l’on note ce que l’on a peur d’oublier.
De petites armoires à étages.
Les vases pour verser le vin de riz et pour le faire chauffer.
Une table de hauteur moyenne.
Un coussin rond, garni de paille.
Un corridor coudé à angle droit.
Un brasier rond, orné d’un dessin.
(« Choses qui sont à propos dans une maison »)
*
Les pages doivent être petits, avoir de beaux cheveux dont l'extrémité vienne frôler doucement leur cou. Il faut qu'ils aient une jolie voix, et parlent très respectueusement.
(« Choses qui égayent le cœur »)
*
La fraise. La fleur d’un jour. Le lotus épineux. La noix. Un professeur de style. Le Vice-chef des services qui gouvernent le palais de l’Impératrice souveraine. Le myrte rouge.
(« Choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard, et qui prennent une importance exagérée quand on écrit leur nom en caractères chinois »)
*
On a, toute la nuit, attendu un ami qui, pensait-on, devait sûrement venir. À l’aube, on oublie un moment cet homme, on s’endort ; mais tout près, un corbeau croasse : « kô », et l’on se réveille brusquement. Le jour est venu. On est frappé de stupeur.
(« Choses qui frappent de stupeur »)
Sei Shônagon, Notes de chevet (trad. André Beaujard)


National Geographic (September 1973)

D’une manière générale, la vue d’un objet étincelant nous procure un certain malaise. Les Occidentaux usent, même pour la table, d’ustensiles d’argent, d’acier, de nickel, qu’ils polissent afin de les faire briller, alors que, nous autres, nous avons en horreur tout ce qui resplendit de la sorte. Il nous arrive certes, à nous aussi, de nous servir de bouilloires, de coupes, de flacons d'argent, mais nous nous gardons bien de les polir ainsi qu'ils le font. Bien au contraire, nous nous réjouissons de voir leur surface se ternir et, le temps aidant, noircir tout à fait ; il n'est guère de maison où quelque servante mal avisée ne se soit fait réprimander pour avoir astiqué un ustensile d'argent couvert d'une précieuse patine. (…)
Quoi qu'il en soit, il est indéniable que, dans le bon goût dont nous nous targuons, il entre des éléments d'une propreté douteuse et d'une hygiène discutable. Contrairement aux Occidentaux qui s'efforcent d'éliminer radicalement tout ce qui ressemble à une souillure, les Extrême-Orientaux la conservent précieusement, et telle quelle, pour en faire un ingrédient du beau. C'est une défaite, me direz-vous, et je vous l'accorde, mais il n'en est pas moins vrai que nous aimons les couleurs et le lustre d'un objet souillé par la crasse, la suie ou les intempéries, ou qui paraît l'être, et que vivre dans un bâtiment, ou parmi des ustensiles qui possèdent cette qualité-là, curieusement nous apaise le cœur et nous calme les nerfs.
Junichirô Tanizaki, Éloge de l'ombre (trad. René Sieffert)


Cracovie, 2016 (ABB)             

Chaque objet que tu perçois est d’autant plus simple que plus simple est la phrase avec laquelle tu peux le décrire ; tel objet est un objet en ordre, si après une phrase courte et simple il ne se pose plus de questions à son sujet : un objet est en ordre si une phrase courte et simple suffit à tout expliquer à son sujet : pour un objet en ordre tu n’as besoin que d’une phrase de trois mots : tel objet est dans l’ordre, si tu ne dois pas commencer par raconter une histoire à son sujet. Pour un objet en ordre, tu n’as même pas besoin d’une phrase : pour un objet en ordre, le mot pour l’objet suffit. Ce n’est qu’avec un objet en désordre que commencent les histoires.
Peter Handke, Gaspard (trad. Thierry Garrel et Vania Vilers)




Fun / Not fun (first picture bought from a Berlin flea market, second found in a Paris bin) 

Qu'est-ce que j'aime ? J'ai le cœur en veilleuse.
Je suis à sec ; je suis un désert sans eau où je meurs de soif. Je vis seul, je mourrai seul, sans secours. On n'en saura rien. Un cadavre se décomposera lentement, là, dans un coin de cette chambre ; le téléphone sonnera lugubrement, personne ne répondra… Pas même un chien pour hurler à la mort.
Après ma chute dans la fosse, j'ai été conduit à Berck-Plage où je suis resté trois ans en traitement, dans le sel et le vent, dans les larmes. J'ai mal supporté la séparation. Il semble qu'il m'a pleuré dessus durant trois années ; je me suis érodé à Berck…

Petits enfants, prenez garde aux flots bleus…

C'est une romance que Dalbret avait chanté à l'Eldorado quand j'y allais encore.
Il m'est revenu que, pour acquitter les frais de pension, mes parents ont été contraints de perpétrer des actes délictueux – quelques escroqueries – sur une échelle d'ailleurs des plus modestes.
De là, je leur ai envoyé des cartes postales que j'ai retrouvées ; elles sont toutes affranchies à dix centimes : coucher de soleil, les adieux, pêcheuses de crevettes dans la baie de l'Authie, le carrefour de l'Entonnoir (en couleurs), panorama pris en cerf-volant Gomès et Cie à 150 mètres de haut, joyeux ébats sur la plage… Joyeux pour qui ?
Elles sont expédiées rue des Acacias, d'abord à M. et Mme (ce n'est pas moi qui rédigeais l'adresse), puis à  : Mme, seulement. Dans la partie réservée à la correspondance, j'écrivais toujours à peu près la même chose : j'accusais réception de mes illustrés, ou du chandail que ma mère avait tricoté, j'affirmais que je m'amusais bien (ce n'était pas vrai), et, comme pour en apporter la preuve, je rajoutais un « s » : je m'amussais bien.
De même que je mettais deux « s » à baisers, mais cela se comprend mieux, je les doublais ainsi, je les étirais afin qu'ils parussent plus longs, qu'ils n'en finissent pas. Sous ma plume, mille « baissers » en faisaient deux mille, au minimum.
Se peut-il que j'aie jamais rien dit d'une petite infirmité dont j'ai souffert jusqu'à l'âge de huit ans ? Il n'est pas trop tard. J'avais, au bord de l'oreille, une minuscule excroissance de chair que j'appelais ma sonnette. Lorsque quelqu'un voulait bien appuyer dessus, je contrefaisais la sonnerie, avec la langue. On en riait beaucoup, moi aussi ; mais, en moi-même, je devais être un peu triste (…).
Henri Calet, Les grandes largeurs




Londres, 2006

Quand je m'éveille, ma bouche est ouverte. Mes dents sont grasses : les brosser le soir serait mieux, mais je n'en ai jamais le courage. Des larmes ont séché aux coins de mes paupières. Mes épaules ne me font plus mal. Des cheveux raides couvrent mon front. De mes doigts écartés je les rejette en arrière. C'est inutile : comme les pages d'un livre neuf, ils se dressent et retombent sur mes yeux.
En baissant la tête, je sens que ma barbe a poussé : elle pique mon cou.
La nuque chauffée, je reste sur le dos, les yeux ouverts, les draps jusqu'au menton pour que le lit ne se refroidisse pas.
Le plafond est taché d'humidité : il est si près du toit. Par endroits, il y a de l'air sous le papier-tenture. Mes meubles ressemblent à ceux des brocanteurs, sur les trottoirs. Le tuyau de mon petit poêle est bandé avec un chiffon, comme un genou. En haut de la fenêtre, un store qui ne peut plus servir pend de travers.
En m'allongeant, je sens contre la plante des pieds – un peu comme un danseur de corde – les barreaux verticaux du lit-cage.
Les habits, qui pèsent sur mes mollets sont plats, tièdes d'un côté seulement. Les lacets de mes souliers n'ont plus de ferrets.
Dès qu'il pleut, la chambre et froide. On croirait que personne n'y a couché. L'eau, qui glisse sur toute la largeur des carreaux, ronge le mastic et forme une flaque, par terre.
Lorsque le soleil, tout seul dans le ciel, flamboie, il projette sa lumière dorée au milieu de la pièce. Alors, les mouches tracent sur le plancher mille lignes droites.
Emmanuel Bove, Mes amis


Berlin, 2013 (Buch+Film)

Dès que je me lève (quatre heures et demie, cinq heures), je prends mon bol sur la table de la cuisine. Je l’ai posé là la veille, pour ne pas trop bouger dans la cuisine, pour minimiser le bruit de mes déplacements.
Je continue de le faire, jour après jour, moins par habitude que par refus de la mort d’une habitude. Être silencieux n’a plus la moindre importance.
Je verse un fond de café en poudre, de la marque ZAMA filtre, que j’achète en grands verres de 200 grammes au supermarché FRANPRIX, en face du métro Saint-Paul. Pour le même poids, cela coûte à peu près un tiers de moins que les marques plus fameuses, Nescafé, ou Maxwell. Le goût lui-même est largement un tiers pire que celui du nescafé le plus grossier non lyophilisé, qui n’est déjà par mal dans son genre.
Je remplis mon bol au robinet d’eau chaude de l’évier.
Je porte le bol lentement sur la table, le tenant entre mes deux mains qui tremblent le moins possible, et je m’assieds sur la chaise de la cuisine, le dos à la fenêtre, face au frigidaire et à la porte, face au fauteuil, laid et vide, qui est de l’autre côté de la table.
À la surface du liquide, des archipels de poudre brune deviennent des îles noires bordées d’une boue crémeuse qui sombrent lentement, horribles.
Je pense : « Et l’affreuse crème/Près des bois flottants/. »
Je ne mange rien, je bois seulement le grand bol d’eau à peine plus que tiède et caféinée. Le liquide est un peu amer, un peu caramélisé, pas agréable.
Je l’avale et je reste un moment immobile à regarder, au fond du bol, la tache noire d’un reste de poudre mal dissoute.
Jacques Roubaud, « Dès que je me lève », Quelque chose noir


Berlin, 2006 (Hussitenstrasse)

Anselm les rejoignit à Passau. Il était de nouveau sur le quai, jeune et dispos. Il semblait ne pas vieillir. Et pourtant, il n'avait pas la vie facile, surtout avec lui-même. Il s'occupait de la maison, se qualifiait lui-même de cuisinier familial et parlait de ses enfants qui lui disaient : « Toi, tu es quoi ? Tu n'es rien. Tu n'es arrivé à rien. » Sa femme dirigeait un service au ministère de l'agriculture et envisageait d'embrasser une carrière politique, car elle était également capable de prononcer des discours. Le soir, elle se consacrait à ses enfants et souhaitait que son mari tînt sa place dans le cercle familial, ce qu'il faisait volontiers, car sa famille devait le protéger, lui qui était comme l'écrivain Eugen devant les injustices de la vie, parmi les gens. Quand les enfants étaient partis pour l'école après le petit-déjeuner, il s'asseyait à sa table de travail dans sa mansarde au-dessus du vieux Munich et, en trois ou quatre heures, faisait du bon travail. Il préparait ensuite le déjeuner pour lequel il avait fait les courses la veille ; puis ses enfants, ouvrant brutalement les portes et réglant la radio à son maximum de puissance, peuplaient la maison, parfois avec des camarades de classe, ou bien, quand ils avaient des devoirs à faire, ils entraient dans son bureau prendre des livres sur une étagère. « Ils ne pensent même pas à frapper », disait-il, ajoutant qu'ils laissaient la plupart du temps la porte ouverte en partant.
Hermann Lenz, Le promeneur (trad. Michel-François Demet)




Liverpool, 2006 (Huntly road)

L'homme au manteau de cuir disait hier : « Je vais bientôt couler. » Et : « Je vais te descendre, parce que tu es faible. » Des postillons constellaient la table toute entière, projetés par son discours presque incompréhensible. Il est chômeur et n'a pas couché avec une femme depuis deux ans et demi. Et il a peur que son frère ne le laisse plus rentrer à la maison. « J'ai renoncé. » Belles mains, solides, douces – peintre en bâtiment –, et qui n'ont plus travaillé depuis des années. « À vingt ans, j'étais grand. » Et il montrait comment il dansait alors, plein d'élégance dans son ivresse, évitant élégamment de chuter. « De Frankenmarkt. » Son mot préféré : « Fini ! »
*
La nuit dernière j'ai marché dans le brouillard mouillé de pluie et j'ai senti presque chacune des petites gouttes ; comme s'il lui poussait d'autres yeux, un sixième sens. Les gouttes de brouillard, l'eau la plus subtile qui soit, touchait le très dur, l'os du front, et ce très dur alors commençait à sentir, n'était plus que sensation
*
Hier, derrière l'aéroport, dans le silence et l'anonymat, face aux grands oiseaux qui là-haut dans les arbres chantaient plaintivement – « Que se passe-t-il ? », leur ai-je demandé –, j'étais libre, c'est-à-dire que l'herbe ondulait dans le vent. Pourquoi ne suis-je pas toujours libre, aussi libre ?
Peter Handke, À ma fenêtre le matin. Carnets du rocher 1982-1987 (trad. Olivier Le Lay)