Napoli, Vesuvio

Quand un guerrier a acquis la patience il est sur la voie de la volonté. Il sait comment attendre. Sa mort est avec lui assise sur sa natte. Ils deviennent amis. Sa mort lui conseille par des voies mystérieuses comment choisir, comment vivre de manière stratégique. Et le guerrier attend ! Je pourrais dire que le guerrier apprend sans se presser parce qu'il sait qu'il attend sa volonté. Et un beau jour il accompli un acte pratiquement impossible à accomplir ordinairement. Il se peut qu'il ne se rende pas lui-même compte de son extraordinaire exploit. Mais comme il continue à accomplir des actes impossibles, ou comme des choses impossibles continuent à lui arriver, il finit par prendre conscience qu'une sorte de pouvoir est en train d'émerger. Un pouvoir qui sort de son corps au fur et à mesure qu'il s'avance sur la chemin de la connaissance. Au début, c'est comme une démangeaison au ventre, ou un point chaud, qui ne peut pas être soigné ; puis il éprouve une douleur, un grand malaise. Parfois la douleur et le malaise sont tels que le guerrier est pris de convulsions qui peuvent durer des mois. Plus les convulsions sont sévères, mieux cela vaut. Un excellent pouvoir s'annonce par de grandes souffrances.
Carlos Castaneda, Voir. Les enseignements d'un sorcier yaqui (tr. Marcel Kahn)


 Berlin, 2008 (Schläfer)

Je ne peux pas dormir. Seulement des rêves pas de sommeil. Aujourd'hui j'ai trouvé en rêve un nouveau moyen de transport pour un parc très pentu. On prend une branche, qui n'a pas besoin d'être très grosse, on l'appuie de biais contre le sol, on en garde une extrémité en main on s'assoit le plus doucement possible dessus comme sur une selle de dame, tout le rameau dévale alors bien sûr la pente, comme on est assis sur la branche on est emporté avec elle et on se balance confortablement à toute vitesse sur le bois élastique.
Franz Kafka, Journaux, 8e cahier (tr. Robert Kahn)

Giotto, The Resurrection

Nous avons tous observé le sommeil de certains voyageurs. Ils arrivent à s'endormir « dignement » en appuyant la tête dans le coin ou dans l'angle prévu du compartiment. Souvent les mains croisées tiennent encore le livre qu'ils avaient en lecture. Ils sont en sommeil lent.
Le temps passe ; voici le dormeur qui « s'effondre », bouche ouverte, bras ballants, sur l'épaule de son voisin ou de sa voisine. Les convenances mondaines ne comptent plus ; il est excusé d'avance : il est entré dans le R.E.M., le sommeil rapide. À son réveil, seul son livre sera tombé, aux pages froissées dans la chute, en restera le témoin.
Jeannette Bouton, Bons et mauvais dormeurs

La nuit s’est encore assombrie, elle bruisse de mille crissements, de clignotements, un ballet de lueurs et de frottements indécis dont nous sommes les partenaires et les complices. À la lisière de la ville, de petites troupes doivent surveiller les alentours ou boire des canettes sur le talus en contemplant les fumées phosphorescentes de l’usine. Des phares balayent par intermittence la pièce où nous sommes réunis et découpent sur nos visages l’ombre des mauvaises herbes qui séparent ma maison de la route. Nous sommes livides et mouvants sous les lumières blanches. Sturm est affalé sur son siège, Macha a pris sa tête dans les mains, Gell somnole.
Olivia Rosenthal, Éloge des bâtards


 Guka (Stockholm, 2017)

Mεrε [le double] est ce qui est immortel dans l'homme. Il lui est remis par Dieu (la bunkunu) dans le sein de la mère, c'est-à-dire au moment de la pousse des cheveux. Comme nyìni, ce n'est pas une composante propre à l'homme et à lui seul. Les plantes, particulièrement les grands arbres et les céréales, les animaux, certains éléments inertes, comme l'argile et le fer, ont aussi un mεrε. La Terre également. Le mεrε quitte le corps de l'homme endormi chaque nuit pour des pérégrinations qui lui font connaître des aventures dont il communique la substance à l'homme par l'intermédiaire du rêve. Il se réinsère naturellement dans le corps, à condition que l'on n'ait pas modifié la position du dormeur ou qu'il n'ait pas été réveillé en sursaut. Pendant ces sorties, il contracte les maladies qu'il transmet ensuite au corps et il est aussi l'objet des attaques des sorciers, sortis également sous leur forme de mεrε. L'attaque de sorcellerie est l'emprise d'un mεrε fort sur un mεrε faible. Il quitte définitivement l'homme trois ou quatre ans avant la mort réelle, selon le sexe, dans tous les cas qui ne relèvent pas de la mort brutale (accidents, guerre, foudroiement, etc.). Il peut alors être vu de jour, pendant qu'il chemine pour rejoindre la route du village des morts, par ceux que l'on appelle « clairvoyants » (ye diεndie uleno). Il a la même apparence que l'homme vivant, apparence vêtue d'apparences de vêtements, mais sa chair est consistante si on le touche et son sang coule si on le frappe (les meurtrissures qu'il pourrait subir sont transposées ipso facto au corps). Mais il n'a pas la parole et ses poings sont fermés. Ce sont ces signes distinctifs qui permettent aux clairvoyants de connaître sa nature de mεrε. S'ils s'approchent et lui ouvrent la main, ils y trouveront soit des excréments, ce qui veut dire que le voyage en début d'accomplissement est sans retour possible, soit des objets qui indiquent la nature du sacrifice que l'homme, averti par le clairvoyant, doit faire pour que son mεrε le réintègre. Tout homme ayant obtenu de la sorte un sursis porte un bracelet spécial, le dwázane, littéralement le « bracelet qui attache », dit aussi « bracelet de retour d'âme ». Les clairvoyants sont fréquemment des enfants. Certains animaux, les chevaux, les bœufs et surtout les chats, ont aussi ce pouvoir de sentir et reconnaître la présence des mεrε sur leur route, ou, pour le chat, de reconnaître l'absence de mεrε des gens de la maison. Il s'enfuit alors.
Françoise Héritier, « L'identité samo », in Claude-Lévi-Strauss, L'identité

L'hétérotopie est un lieu ouvert, mais qui a cette propriété de vous maintenir au dehors. Par exemple, en Amérique du Sud, dans les maisons du XVIIIe siècle, il y avait toujours, ménagée à côté de la porte d'entrée, mais avant la porte d'entrée, une petite chambre qui ouvrait directement sur le monde extérieur et qui était destinée aux visiteurs de passage ; c'est-à-dire que n'importe qui, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, pouvait entrer dans cette chambre, pouvait s'y reposer, pouvait y faire ce qu'il voulait, pouvait partir le lendemain matin sans être vu ni reconnu par personne ; mais, dans la mesure où cette chambre n'ouvrait d'aucune manière sur la maison elle-même, l'individu qui y était reçu ne pouvait jamais pénétrer à l'intérieur de la demeure familiale même.
Michel Foucault, Les hétérotopies


 Bonn, 2010 (Englisch für Kinder)

I loved being left in the house alone, to do my work at leisure. The kitchen was all white and bright yellow, with fluorescent lights. That was before they ever thought of making the appliances all different colors and doing the cupboards like dark old wood and hiding the lighting. I loved light. I loved the double sink. So would anybody new-come from washing dishes in a dishpan with a rag-plugged hole on an oilcloth-covered table by light of a coal-oil lamp. I kept everything shining.
The bathroom too. I had a bath in there once a week. They wouldn't have minded if I took one oftener, but to me it seemed like asking too much, or maybe risking making it less wonderful. The basin and the tub and the toilet were all pink, and there were glass doors with flamingoes painted on them, to shut off the tub. The light had a rosy cast and the mat sank under your feet like snow, except that it was warm. The mirror was three-way. With the mirror all steamed up and the air like a perfume cloud, from things I was allowed to use, I stood up on the side of the tub and admired myself naked, from three directions. Sometimes I thought about the way we lived out at home and the way we lived here and how one way was so hard to imagine when you were living the other way. But I thought it was still a lot easier, living the way we lived at home, to picture something like this, the painted flamingoes and the warmth and the soft mat, than it was anybody knowing only things like this to picture how it was the other way. And why was that?
Alice Munro, « How I met my husband »


 Berlin, 2019 (Griegstrasse)

Quelqu’un dans le jardin retarde le passage du temps.
Alejandra Pizarnik, « La table verte » (tr. Silvia Baron Supervielle)

J’entends le cri craquetant d’une pie. De plusieurs pies, dehors. Et dedans le son continu du chauffage. Un son qui reste tout l’hiver et qui remplit le silence. Je ne sais pas d’où vient ce son. Dehors les pies se sont tues. J’entends une voiture sur la route de Soulce. Je regarde dehors et je me demande ce qui fait cet attrait. Il y a beaucoup à voir mais presque rien ne bouge. L’ombre bleue de la montagne reste là sur le champ recouvert de neige, au fond du jardin, le grand sapin reste là et d’autres arbres dont j’ignore le nom restent là, dans le froid, il n’y a pas de vent. La pie s’est posée. Je vois du blanc et du noir à travers les branches. Le poitrail de l’oiseau brille au soleil. Elle s’envole et je ne la vois plus. Au-dessus du champ,  hors de l’ombre, deux corneilles se poursuivent. La cloche de l’église sonne trois coups. Un tout petit oiseau (un moineau ?) sautille sur une branche. Est-ce que les oiseaux regardent le paysage ? Et pourquoi moi je le fais ? Et pourquoi je le fais tout en écrivant ? Ou est-ce que je le fais justement pour écrire ? Pourquoi dire ce que je vois ? Est-ce que je le vois mieux quand je l’écris ? Écrire donne corps à ce qui se déroule dedans pendant que je regarde dehors. Et sur ma page, la pie rejoint la cloche et mes questions.
Isabelle Sbrissa, « Dehors », Ici là voir ailleurs

Beyond the hand holding this book that I'm reading, I see another hand lying idle and slightly out of focus – my extra hand.
Lydia Davis, « Hand »

Le futur chaman se singularise progressivement par un comportement étrange ; il cherche la solitude, devient rêveur, aime flâner dans les bois ou les lieux déserts, a des visions, chante pendant son sommeil, etc. Parfois, cette période d'incubation se caractérise par des symptômes assez graves : chez les Yakoutes, il arrive que le jeune homme devienne furieux et perde facilement connaissance, se réfugie dans les forêts, se nourrisse d'écorces d'arbres, se jette dans l'eau et le feu, se blesse avec des couteaux. D'après Shirokogorov, les futurs chamans tongouses traversent, à l'approche de la maturité, une crise hystérique ou hystéroïde, mais la vocation peut se manifester à un âge plus tendre : le garçon s'enfuit dans les montagnes et reste là sept jours ou davantage, se nourrissant d'animaux « capturés par lui directement avec ses dents » et rentrant dans le village, sale, sanglant, les vêtements déchirés et les cheveux en désordre, « comme un sauvage ».
Mircea Eliade, Mythes, rêves et mystères


Berlin, 2008 (Pfau)

And yet there was something a bit odd. He faced me as he spoke, was oriented towards me, and yet there was something the matter – it was difficult to formulate. He faced me with his ears, I came to think, but not with his eyes. These, instead of looking, gazing, at me, ‘taking me in’, in the normal way, made sudden strange fixations – on my nose, on my right ear, down to my chin, up to my right eye – as if noting (even studying) these individual features, but not seeing my whole face, its changing expressions, ‘me’, as a whole. I am not sure that I fully realized this at the time – there was just a teasing strangeness, some failure in the normal interplay of gaze and expression. He saw me, he scanned me, and yet…
‘What seems to be the matter?’ I asked him at length.
‘Nothing that I know of,’ he replied with a smile, ‘but people seem to think there’s something wrong with my eyes.’
Oliver Sacks, The Man Who Mistook His Wife For a Hat

« Le scribe du Louvre »

Je ne réfléchis pas : je regarde et laisse les choses me toucher les yeux.
Jules Renard, Journal (22 novembre 1893)



Berlin, 2015 (Amsel)