Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre :
L’un d’eux, s’ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L’autre lui dit : « Qu’allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L’absence est le plus grand des maux :
Non pas pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
Encore, si la saison s’avançait davantage !
Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? un corbeau
Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
Que faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
Bon soupé, bon gîte, et le reste ? »
Ce discours ébranla le cœur
De notre imprudent voyageur ;
Mais le désir de voir et l’humeur inquiète
L’emportèrent enfin. Il dit : « Ne pleurez point ;
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite :
Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère ;
Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère
N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d’un plaisir extrême.
Je dirai : J’étais là ; telle chose m’advint :
Vous y croirez être vous-même. »
 Jean de la Fontaine, « Les deux pigeons »





Finlande, L'Atlas des Voyages (photographies Jean Mohr)

À son bureau, elle aimait les discussions avec ses collègues. Elles étaient mariées, elles racontaient leur vie de couple et les problèmes que les enfants leur posaient.  Elle avait l'impression d'absorber leur existence à petites gorgées. Lorsqu'un détail lui paraissait obscur, elle réclamait des explications, emmagasinant tout dans sa mémoire comme des souvenirs personnels.
Déjeuner à la cantine était pour elle une grande joie. Elle raffolait des conciliabules dans la queue du libre-service. Elle aimait prendre un plateau, y poser un hors-d'œuvre, un yaourt, une petite bouteille d'eau minérale. Elle regardait les plats du jour inscrits sur le tableau, le vendredi elle prenait une truite. Elles s'asseyaient par petits groupes d'affinités. Quand la conversation réclamait des réparties immédiates, elles mangeaient sans prendre le temps de mâcher. Le dessert terminé, elles buvaient un café hâtif avant de reprendre le travail. Elles profitaient de ces derniers instants de liberté pour achever de vider leur sac.
Elle aurait apprécié qu'à la sortie du bureau elles aillent en chœur prendre une consommation et papoter dans un bar.  Elle le leur avait suggéré plusieurs fois, mais celles qui avaient des enfants étaient pressées d'aller les chercher à la sortie de l'école, les autres n'avaient pas une minute à perdre non plus. Une fois, une femme presque sexagénaire avait accepté son invitation. La salle était enfumée, elles avaient bu leur chocolat face à face, intimidées de se trouver ensemble loin du bureau. La femme lui avait touché un mot de son fils, il venait de divorcer. Puis, elle avait tenu à régler les consommations et elle s'était levée.
– À demain.
Elle n'avait pas eu la présence d'esprit de lui répondre.  Elle l'avait vu s'en aller avec sa chevelure teinte en noir et ses bottines.
Elle était restée seule, elle avait commandé une bière. Elle regardait les gens qui parlaient entre eux autour du comptoir, elle avait envie de les rejoindre. Elle restait à sa place, elle commandait d'autres verres. Elle aimait voir trouble, et entendre de cette façon un peu molle, lointaine. Elle ne distinguait plus les visages des gens, ils avaient à la place une tache brouillée, dans les blancs, les ocres et les gris.
Régis Jauffret, Fragments de la vie des gens

Of course, even I with my lack of human contact still have people I “know”. Their hobbies, their skills, their hometowns, their alma maters, their lovemaking preferences are all mysteries to me, but I do “know” them, and they do “know” me. The woman at the supermarket counter would be one such case, and the owner of the local convenience store, too. If I walk into the convenience store, located about twenty meters away from my one-room, and silently hand the owner two bank notes, he hands me back a pack of slim ‘Esse’ cigarettes. An exchange of looks and two bank notes are all he needs to know what it is I want. The super of my apartment building is a similar case. If I miss a package delivery because I'm out, all I have to do is open his office door and walk in. Without a word, he hands me whatever package arrived that day for B105. If I leave my trash outside my front door, the super comes and picks it up twice a week. No words ever pass between these people and myself. For these interactions between those of us who never stray from the radius of our daily lives, it's not our hobbies, skills, hometowns, alma maters, or lovemaking preferences that are important. It's the brand of cigarettes I smoke, the express packages that have arrived for me, the trash bags I've left outside my door. My relationship with the landlord, too, is naturally the same. Other than the day we signed the contract, we've never met in person, and the only time we spoke was when my rent was two months overdue. To him, my existence has meaning only insofar as the rent for B105 gets deposited into his bank account via standing order on the 24th of each month. In 21st century Seoul, wanted criminals view the one-room as the ultimate hideout, and loners who commit suicide in their one-rooms are only discovered after their corpses have deteriorated past the point of recognition. One-roomers never have any idea what's happening next door and even a dying scream isn't enough to move them to look out their doors. These are the things I like about one-rooms. As long as I'm in here, not a single soul can threaten my comfort zone.
Ha Jae-young, “Snails” (tr. Maya West)






Berlin, 2005/2006 (Birkbuschstrasse)

Nous restâmes un moment sans mot dire. Un moment, pour nous, cela pouvait représenter plusieurs minutes, ou quelques semaines, ou encore nettement plus. D’après Myriam, d’après ce qu’elle nous avait exposé beaucoup plus tôt, le temps autour de nous s’écoulait par paquets incohérents, sans échelle de durée, par petites ou grosses vomissures dont nous ne pouvions pas avoir conscience. Selon sa théorie, nous étions entrés non seulement dans un monde de mort, mais dans un temps qui fonctionnait par à-coups et qui, surtout, n’aboutissait pas. Comme nous ne saisissions pas bien ce qu’elle entendait par là, elle insistait sur l’absence de continuité, sur les ruptures brutales, l’inachèvement de quelque moment que ce fût, long ou court. L’inachèvement était le seul rythme auquel nous pouvions nous raccrocher pour mesurer ce qui subsistait de notre existence, l’unique forme de mesure à l’intérieur de l’espace noir. Plus elle tentait de nous décrire en détail le système temporel qu’elle avait en tête, moins nous en comprenions les bases. Elle avait repris plusieurs fois ses explications, puis, découragée, elle avait renoncé à essayer de nous convaincre. Pourtant, après un moment, disons après un an ou deux, ou peut-être moins, ou peut-être plus, nous avions mis en pratique ses suggestions. Nous le faisions par amitié, par désœuvrement et par curiosité collective.
Lutz Bassmann, Black Village



Paris, 2007 (Buffon)

It’s jam-packed, I thought, and could think of no other word to describe it, so jam-packed was this shop I was seeing for the first time.
The old man who works there is in his seventies, with a full head of hair though it has long since turned grey. He has a wooden chair and a wooden desk, where he sits with his back to a shelf crammed full of corrugated cardboard boxes. He sits there lost in thought, gazing absent-mindedly at something or other, until a customer comes in and asks for a certain type of bulb. Then, without hurrying, but without dithering either, he slowly pushes his chair back and gets to his feet, gropes along the shelf until he gets to the right section, slides one of the boxes out as though removing a brick from a wall, sets it down on the desk and flips back the worn-out lid, then shuffles over to a different shelf to fetch a small plastic pouch which he opens with care, taking his time, then slips his right hand into the cardboard box and grabs a handful of fingernail-sized bulbs which he drops one by one into the plastic pouch, its round opening ready to receive, like putting rice puffs into the mouths of an eager baby sparrow, as I happened to hear another customer remark one time when I was waiting my turn.
Even if you rushed over to Omusa on urgent business and hurriedly told the old man what you needed, time flowed at his pace only, so customers would end up having to kill time by ogling Omusa’s jam-packed interior or snacking on some boiled eggs from the shop next door. The old man, though slow, moved with great concentration, and this measured economy of his kept the customers from trying to rush him. Those who were particularly impatient might grumble a little, but they never asked him to hurry up, and they never took their business elsewhere. The boxes at Omusa had been there for so long, they contained bulbs that could no longer be found anywhere else. If you looked closely enough you could see that some of the boxes had little pen marks on them, but the majority were unmarked, yet somehow the old man at Omusa was never thrown; no matter what kind of bulb you asked for, his slow steps would take him in a direct line to the correct section of shelf.
Hwang Jung-eun, One Hundred Shadows (tr. Jung Yewon)


Berlin, 2016 (Sauerkirschen, süße Brombeeren)

Les événements ici sont de cet ordre : en faisant son gâteau au vin, en laissant couler le vin rouge sur l’énorme boule de pâte mélangée aux pignons et aux raisins, le boulanger, comme chaque mercredi, s’est retrouvé ivre, grisé par les vapeurs de l’alcool. On a pêché, à Rio Marina, un espadon de plusieurs mètres, les hommes l’ont d’abord fatigué en l’encerclant avec leurs barques, toujours plus près, puis en le poussant jusqu’à la côté pour qu’il s’échoue ; réjouis par son agonie, les nageurs ont alors fait autour de lui une meute bruyante et excitée ; l’étranger qui passait là, surplombant sur la promenade le cercle noir et agité, a d’abord pensé à une noyade, puis il s’est approché ; il fallait deux hommes pour maintenir la bête, et elle se débattait encore ; l’étranger s’est identifié à sa souffrance et il a cherché dans son œil la marque, la preuve de cette souffrance, comme si son regard à lui pouvait l’en délester un peu, mais il n’a vu dans les yeux de l’animal que deux gros ronds opaques et concentriques, comme deux pierres argentées, qui ne lui disaient rien de ce qu’il en attendait ; alors la foule a emporté l’espadon à bout de bras, en procession à travers le village, son énorme éperon comme une figure de proue dentelée.
Hervé Guibert, « L’arrière-saison »

Tout de suite, en traversant le hall de la gare, j’eus cette impression de me recouvrer, de me reposséder, de me retrouver riche de moi-même. Et tout de suite, dans le train, tout me semblait rare : ce ciel si rose, cette brume bleutée qui s’accrochait à tout, cette escalope de dinde tropicale et ce diabolique-stromboli que le menu proposait, ces couverts en inox enfermés sous vide, le graffiti au stylo déjà barbouillé qui montrait, sur la banquette devant moi, une femme les jambes écartées et relevées entre lesquelles rampait un sexe dessiné comme un escargot, cette moutarde que je mettais sur mon camembert (et je me demandai si c’était parce que le camembert était fade, ou parce que j’avais eu envie d’ouvrir ce sachet de moutarde), cette glace écœurante à la pistache qui devait finir le repas, tout me semblait ineffable, et propre à l’observation. Je pensais déjà à ces comptes rendus de la vie d’un voyageur, d’un solitaire : ici il fait nuit à six heures, je me couche tôt et je dors bien, j’ai gardé pour le voyage un costume terne, malpratique ; mes mocassins noirs, jamais cirés, sont poussiéreux. Soudain je ne comprenais pas pourquoi le train était un moyen aussi sûr, pourquoi il n’y avait pas plus d’insensés pour placer la nuit des troncs d’arbre en travers des rails.
Hervé Guibert, « Surtainville, le 13 octobre »




Photos trouvées

Et si je suis un auteur (…), je le dois je pense à des choses plus fondamentales mais extérieurement plus minimes : une manière d’être à demi présent, une capacité à l’hébétude ; une organisation des perceptions qui leur permet, aisément, de se cristalliser en formes figées ; une faiblesse d’ordre néoténique qui me rend nécessaire, plus qu’à un autre, chaque matin, de réapprendre à vivre.
Michel Houellebecq, Ennemis publics




Berlin, 2005/2006 (Steglitz)

Dès le matin, je m’étais senti rongé par une sorte de trouble surprenant. Il me sembla soudain que moi, le solitaire, ils m’abandonnaient tous, oui, tous se détournaient de moi. Ici, certes, chacun est en droit de poser une question : qui sont-ils donc, ces « tous » ? parce que voici huit ans que j’habite à Petersbourg et que je n’ai su m’y faire presque aucune relation. Mais qu’ai-je à faire des relations ? Je connais déjà tout Petersbourg ; voilà pourquoi j’eus l’impression qu’ils m’abandonnaient tous quand Petersbourg, comme un seul homme, se leva tout entier pour gagner brusquement ses maisons de campagne. Je fus pris de frayeur à l’idée de rester seul, et j’errai dans la ville, trois jours durant, dans un trouble profond, sans rien comprendre à ce qui m’arrivait. Allais-je sur le Nevski, allais-je au Jardin, errais-je le long des quais — aucun de ces visages que j’avais coutume de retrouver au même endroit, à telle heure, toute l’année. Ils ne me connaissent pas, bien sûr, mais moi, je les connais. Je les connais de près ; j’ai presque fait l’étude de leurs expressions — je les admire quand ils sont gais, je me sens triste quand ils s’embrument. Je suis devenu presque un ami du petit vieux que je rencontre, chaque jour que Dieu fait, à une heure précise, sur la Fontanka. Une expression fort grave, méditative ; il grommelle toujours dans sa barbe et agite le bras gauche, tout en tenant dans la main droite une longue canne noueuse à pommeau doré. Même, il m’a remarqué, et je crois que nos âmes se répondent. Si, par exemple, je ne venais pas, à l’heure précise, à cet endroit de la Fontanka, je suis persuadé qu’il se sentirait triste. Voilà pourquoi, de temps en temps, nous nous faisons un signe de la tête, surtout lorsque nous sommes de bonne humeur. Tout à l’heure, cela faisait deux jours que nous ne nous étions pas vus, nous nous retrouvions au troisième — nous avions déjà même voulu saisir nos chapeaux, mais nous nous sommes réveillés à temps, avons baissé le bras et sommes passés l’un près de l’autre avec compréhension.
Fédor Dostoïevski, Les nuits blanches (trad. André Markowicz)



Berlin, 2006 (Zoo)

Je ne me peigne jamais ; je frotte mes cheveux mouillés dans une serviette puis je les ratisse avec mes doigts pour les mettre en forme. Hier, je ne sais pas pourquoi, j’ai remarqué le petit peigne que m’a offert Vincent isolé sur la tablette de la salle de bain (il m’a offert si peu de choses), je l’ai pris, me suis peigné, le peigne est devenu un attribut magique. Vincent avait abandonné dans le peigne la clef de sa formule : « Si un jour tu as besoin de moi, peigne-toi, et j’arriverai. » Je tends l’oreille, mais le téléphone ne sonne pas. Le lendemain : je me repeigne, le peigne ne devenait magique qu’au bout de la deuxième manipulation. Le surlendemain je me repeigne encore : il ne devenait magique qu’au bout de la troisième, etc.
Hervé Guibert, Fou de Vincent

For Vincent it was a holiday. No one had come by the gallery all morning, which, considering the arctic weather, was not unusual. He sat at his desk devouring tangerines, and enjoying immensely a Thurber story in an old New Yorker. Laughing loudly, he did not hear the girl enter, see her cross the dark carpet, notice her at all, in fact, until the telephone rang. “Garland Gallery, hello.” She was odd, most certainly, that indecent haircut, those depthless eyes—“Oh, Paul. Comme ci, comme ça and you?”—and dressed like a freak: no coat, just a lumberjack’s shirt, navy-blue slacks and—was it a joke?—pink ankle socks, a pair of huaraches. “The ballet? Who’s dancing? Oh, her!” Under an arm she carried a flat parcel wrapped in sheets of funny-paper—“Look, Paul, what say I call back? There’s someone here…” and, anchoring the receiver, assuming a commercial smile, he stood up. “Yes?”
Her lips, crusty with chap, trembled with unrealized words as though she had possibly a defect of speech, and her eyes rolled in their sockets like loose marbles. It was the kind of disturbed shyness one associates with children. “I’ve a picture,” she said. “You buy pictures?”
At this, Vincent’s smile became fixed. “We exhibit.”
“I painted it myself,” she said, and her voice, hoarse and slurred, was Southern. “My picture—I painted it. A lady told me there were places around here that bought pictures.”
Vincent said, “Yes, of course, but the truth is”—and he made a helpless gesture—“the truth is I’ve no authority whatever. Mr. Garland—this is his gallery, you know—is out of town.” Standing there on the expanse of fine carpet, her body sagging sideways with the weight of her package, she looked like a sad rag doll. “Maybe,” he began, “maybe Henry Krueger up the street at Sixty-five…” but she was not listening.
“I did it myself,” she insisted softly. “Tuesdays and Thursdays were our painting days, and a whole year I worked. The others, they kept messing it up, and Mr. Destronelli…” Suddenly, as though aware of an indiscretion, she stopped and bit her lip. Her eyes narrowed. “He’s not a friend of yours?”
“Who?” said Vincent, confused.
“Mr. Destronelli.”
Truman Capote, “The Headless Hawk”


Berlin, 2006 (Treppen)

There are a number of objects in the room, and on each one a strip of white tape has been affixed to the surface, bearing a single word written out in block letters. On the bedside table, for example, the word is TABLE. On the lamp, the word is LAMP. Even on the wall, which is not strictly speaking an object, there is a strip of tape that reads WALL. The old man looks up for a moment, sees the wall, sees the strip of tape attached to the wall, and pronounces the word wall in a soft voice. What cannot be known at this point is whether he is reading the word on the strip of tape or simply referring to the wall itself. It could be that he has forgotten how to read but still recognizes things for what they are and can call them by their names, or, conversely, that he has lost the ability to recognize things for what they are but still knows how to read.
Paul Auster, Travels in the Scriptorium


Paris, 2007 (Forum des Halles)

Une nuit, alors que je descendais le long de cette même route, aussitôt après un tournant où l’obscurité est encore plus dense, j’ai entendu un léger bruit dans le feuillage. J’ai tourné la tête pour regarder. C’étaient deux blaireaux. Ils me fixaient de leurs yeux cerclés de blanc, comme réfléchissants dans l’obscurité. Je me suis arrêté de stupeur. Un des deux blaireaux a traversé rapidement la route, achevant un mouvement qu’il avait probablement commencé avant de me voir apparaître. L’autre s’est figé et a continué à me regarder fixement, terrorisé par cette présence humaine sur son territoire.
Je suis resté immobile moi aussi, pour lui donner le temps de traverser à son tour et de rejoindre le premier blaireau qui était déjà de l’autre côté. Mais il ne bougeait pas. Il continuait à me fixer de ses grands yeux cerclés de blanc, toujours sur le talus de la route, à découvert, tellement affolé qu’il ne parvenait même pas à se dissimuler dans le feuillage.
— Allez, je l’ai exhorté à voix basse. Traverse toi aussi ! Il y a quelqu’un qui t’attend de l’autre côté. Moi, je ne bouge pas, n’aie pas peur, je ne te ferai aucun mal.
Mais le blaireau ne bougeait pas. Je continuais à voir ces deux cercles blancs dans le noir. Alors j’ai fait quelques pas en arrière pour agrandir la distance entre nous et le rassurer. Mais on aurait dit qu’il était cloué sur place. J’ai reculé encore plus. Ça n’a pas suffi. Je suis remonté avant le tournant, pour qu’il ne me voie plus et qu’il se décide à traverser. Je me penchais pour regarder, de temps en temps, pour voir s’il s’était enfin décidé. Mais il y avait toujours ces deux grands cercles blancs et, au milieu des cercles, deux yeux brillants qui regardaient fixement vers moi, devinant ma présence dans l’obscurité.
Cette nuit-là, j’ai dû revenir en arrière jusqu’au hameau pour que le blaireau, entendant le bruit de mes pas qui s’éloignaient de plus en plus, se décide enfin à rejoindre l’autre blaireau, qui l’attendait tapi dans le feuillage.
Antonio Moresco, La petite lumière (trad. Laurent Lombard)



Berlin, 2014/2017 (Schwedter Steg)

Le mardi 3 avril, à 3 h du matin, Henri-Alexis Baatsch se présente avec cinq heures d'avance sur l'horaire. Il attend en ma compagnie le réveil des deux femmes qui le précèdent. À 7 h 30 je les réveille avec un petit-déjeuner. À 8 h, il entre dans la chambre. Il leur demande en italien si elles ont bien dormi. Puis il sort et attend leur départ.
À 8 h 20 il prend la relève. Je lui indique les draps propres. Je le laisse seul. À 8 h 30, je reviens. Il est couché. Il n'a pas changé les draps. Il dit qu'il est épuisé, il n'a pas dormi la nuit précédente. Il s'endort.
Pourtant, il semblerait qu'il a conscience de ma présence. Il me gêne. J'ose à peine le photographier. Il a gardé sa chemise blanche. Son pied nu dépasse de l'édredon. Son sommeil est lourd. Je le regarde. J'évite de bouger.
À 15 h, je le réveille. Silence. Je lui parle très doucement :
– Que comptez-vous faire en partant d'ici ?
« Aller dormir dans un autre lit. Je regrette assez amèrement de devoir quitter celui-ci. »
Il s'exprime tout bas lui aussi. Je lui propose de répondre à quelques questions.
– Comment s'appelle-t-il ? Quel âge a-t-il ?
« Moi, je m'appelle Henri-Alexis Baatsch. J'ai trente ans. J'ai trente ans. Je suis dans une situation fort embrouillée. Fort embrouillée. J'ai fait des rêves affreux. Oui, des rêves assez symptomatiques de ce qui ne va pas. Des rêves d'amour… on fait toujours des rêves d'amour. Enfin pas d'amour, mais disons, qui contiennent des potentialités amoureuses. Je ne me souviens pas du rêve précisément. Ça n'était pas exceptionnel comme tonalité extérieure… un rêve de vertiges ou quelque chose de la sorte. »
– Donc, c'est ça votre situation ?
« Le passé était assez sombre. Le présent extrêmement embrouillé. Et le futur demandera beaucoup d'énergie. » (…)
– Peut-il dormir avec de la lumière ?
« Non, mais parfois j'ai besoin de veilleuses tellement mes cauchemars sont effroyables. Alors, pour éviter d'être égorgé, j'allume. »
– Parle t-il durant son sommeil ? Pousse-t-il des cris ?
« On me l'a dit, oui, et je l'ai déjà remarqué. Ce sont plutôt des vagissements. »
– Dans quelles positions pense-t-il dormir ?
« Cela varie complètement. Ça passe du couché en boule, à vautré comme un canard sans plumes. »
– Y a-t-il un objet dans cette chambre qui risque de gêner son sommeil ?
« Je n'ai pas eu le temps de regarder. Je me suis jeté dans le lit. Mais je n'ai rien remarqué d'inquiétant, même en rêve. J'aurais pu rêver à cet égard. Elle est fort agréable cette chambre. » (…)
– A-t-il déjà dormi debout ?
« Dormir debout ? Mais c'est ce qui arrive quand on est très fatigué. Ce n'est pas une histoire. Ce n'est pas une chose que l'on raconte. Cela arrive de dormir debout. Comme je n'ai pas fait la guerre de 40, que je ne suis pas rentré de Russie à pied, je n'ai pas encore vraiment dormi debout, mais j'ai fait des choses à peu près équivalentes. Il y a bien longtemps, bien longtemps… à Francfort… Debout… »
Sophie Calle, Les dormeurs