Notre voiture est constamment en mouvement. Dans les rues par lesquelles on glisse, il pleut, et voilà un nouvel agrément. Il est, pour certaines personnes, follement délicieux de constater qu'il pleut tout en pouvant sentir, en même temps, que l'on n'est pas mouillé soi-même. Le tableau que donne une rue grise, mouillée, a quelque chose de réconfortant et de rêveur, et l'on est donc là à regarder droit devant soi, debout sur la plate-forme arrière du véhicule qui progresse, grinçant et bougonnant. Regarder droit devant soi, c'est ce que font presque tous les gens qui sont assis ou debout dans le tram.
Car on s'ennuie un peu pendant ce genre de voyages, qui durent vingt ou trente minutes, ou encore plus, et que fait-on, pour se procurer quelque distraction ? On regarde tout droit. Montrer par son regard et ses gestes que l'on se barbe un peu, cela procure un plaisir tout à fait remarquable. Tantôt on étudie le visage du contrôleur de service, tantôt on revient au simple regard droit dans le vide. N'est-ce pas joli ? Tantôt l'un, tantôt l'autre. Je dois le reconnaître : pour ce qui est de regarder droit dans le vide, j'y ai déjà acquis une certaine perfection technique.
Il est interdit au contrôleur de s'entretenir avec les voyageurs. Et quoi alors, si les interdictions sont contournées, les lois bafouées, les avertissements de nature aussi subtile et philanthropique, ignorés ? Cela arrive très souvent. Un brin de causette avec le contrôleur promet la diversion la plus charmante, et précisément, je trouve presque toujours un prétexte pour me lancer dans une conversation amusante et salutaire avec l'employé du tramway. Cela vaut la peine de négliger certaines prescriptions, et cela contribue à détendre l'atmosphère, de tout mettre en œuvre pour faire causer les uniformes.
De temps en temps, pourtant, on regarde à nouveau droit devant soi. Quand on en a terminé avec cet exercice tout simple, on peut éventuellement autoriser son regard à faire une petite ronde. L'œil parcourt l'intérieur de la voiture, effleure d'épaisses moustaches pendantes, le visage d'une femme âgée, fatiguée, les deux yeux jeunes et espiègles d'une jeune fille, jusqu'à ce que rassasié d'études du quotidien, on en vienne lentement à l'examen de nos propres chaussures, qui ont besoin d'être réparées. Et toujours se succèdent de nouveaux arrêts, de nouvelles rues, et ça continue sur des places et des ponts, devant le ministère de la guerre et le grand bazar, et il pleut toujours, et on fait toujours semblant de s'ennuyer un tout petit peu, et on trouve cela, encore, le plus convenable.
Mais on a peut-être, tout en roulant de la sorte, entendu ou vu quelque chose de beau, de gai ou de triste, que l'on n'oublie pas.
Robert Walser, « En tramway », L'enfant du bonheur et autres proses pour Berlin (trad. Marion Graf)


Szczecin, 2014

Je vous écris pour vous communiquer quelques succinctes informations relatives à ma pratique du journal.
J'ai tenu un journal strictement quotidien de l'âge de 13 ans à celui de 16 ans 1/2. Il se compose de six gros cahiers, chaque journée occupant en moyenne une page. Chaque année s'achevait par un « bilan » assez développé.
Par la suite, la tenue de mon journal s'est faite de plus en plus espacée, limitée seulement aux moments importants (passions amoureuses, deuil, service militaire…). J'ai cependant presque toujours tenu un cahier de bord de mes voyages à l'étranger. Enfin depuis un an, je note sur un agenda, tous les quinze jours environ mes sorties, mes voyages et quelques brèves remarques intimes.
Je me suis mis à tenir mon journal à une époque où ma vie intérieure se faisait sensiblement riche : camaraderie scoute, premières amours et aussi suicide d'un camarade. Mais j'allais également jusqu'à noter des détails banals de mon emploi du temps afin de ne rien perdre de cette période qui m'apparaissait – à juste titre – comme exceptionnelle ; j'étais très sensible au temps qui passe et je voulais en quelque sorte fixer pour plus tard cette période de ma vie. Par la suite, mon journal s'est fait de moins en moins intéressant, il devenait parfois presque une corvée : il est vrai qu'entre 15 et 18 ans ma vie était très monotone, sans guère de moments forts, tout entière dans la routine scolaire d'un ennuyeux lycée catholique.
En fin de compte – et ceci est encore valable aujourd'hui – ma pratique de l'écriture intime est directement fonction de l'intensité de mon existence. Remarque sans doute fort banale.
Je n'ai jamais donné à lire mon journal à qui que ce soit, au contraire il a toujours été soigneusement enfermé à clef dans un tiroir pour l'abriter des regards indiscrets de ma famille. J'en ai relu quelques pages à 22 ans, mais jamais depuis.
« Homme, 28 ans, profession non précisée, province », in Philippe Lejeune, « Cher cahier… »



Rome, 2016 (via Isonzo)

Hier dans la chaleur toujours plus étouffante du jour les objets dans les poches se faisaient lourds, même les plus légers (27 avril)
*
Les lézards avant-hier sur le mur sud ensoleillé de l'église de Hix, Cerdanya : c'est tout un peuple de sauriens qui grouille là, de sorte que je les ai pris d'abord, à la lettre, pour des reptiles, géants aussi bien que primitifs, le mur tel un grand tableau ; et à chaque instant l'un de ces reptiles jaillissait de dessous la dalle funéraire blanche fixée au mur et cherchait à attraper les mouches (lesquelles à vrai dire ne se laissaient que rarement attraper), ou alors il restaient simplement collés là, absorbant l'air, parfaitement immobiles sinon, sur le mur bien chaud, les pattes ou les griffes enfoncées dans les interstices de la pierre granitique, souvent dans une posture biscornue, pareils à des alpinistes, à plusieurs aussi ici ou là, à cinq, à six, les uns sur les autres, se chevauchant en tous sens, leurs pattes de dragon, doigts aux griffes acérées, posées sur la tête, sur le ventre, le cœur du voisin, en une posture ou gestuelle d'une grâce merveilleuse, laquelle pouvait être aussi bien une prise de pouvoir, certains des lézards sans queue, la plupart toutefois pourvus de queues démesurées, d'une longueur tout à fait inquiétante, et chacune de ces bêtes qui, de temps en temps, comme dans une fosse, s'entremêlaient, grouillantes, se confondaient, se dissociaient vives puis se réassemblaient, était d'une couleur différente, même le motif des corps chaque fois différent, sur la bête d'à côté pour ainsi dire le même dessin mais en négatif, ou tantôt de très petits, tantôt de très grands losanges tracés sur le corps, et pour couleur toutes les nuances de gris, de brun, de jaune et de vert, cependant qu'au fil du temps, à mesure que le motif de ces centaines et centaines de lézards, autour de la dalle funéraire, dans le soleil, s'apaisait, non, se figeait, pareil à un blason, on n'entendait rien de plus que les excréments de reptile qui tombaient à la frontière du silence, ou dans les secondes d'effroi le surgissement d'un lézard isolé pour saisir au vol une mouche, fulguration de la langue, petit grésillement – et ce qu'il y avait là de singulier, de persistant, ce qui s'imprimait en vous, c'était la superposition toujours changeante de ce peuple de lézards, aiguilles d'un cadran cent fois recoupées autour de la dalle funéraire blanche et vide, à la hauteur des yeux, et il suffisait d'un infime tressaillement d'épaule de l'observateur pour que tous ces corps, « en un rien », disparaissent dans l'espace intermédiaire entre le mur de l'église et la dalle, puis il est vrai, en un rien toujours, ici et là, une tête de lézard jaillissait de nouveau, ou une patte griffue, patte de dinosaure, de saurien primitif, sortait du « nid » et s'avançait au soleil ; et pendant tout ce temps une seule des bêtes resta à l'écart de la mêlée ou de ce tableau vivant, loin de la masse des lézards, demeurant au-dessus de celle-ci tout en haut du mur, croisant aussi de temps en temps, en solitaire, vers le bord du toit, effleurant alors de sa longue queue sagittée les têtes de pierre de la corniche, les visages romans-archaïques (noté enfin ceci, sur un bloc rocheux au bord du río Sègre à La Seu d'Urgell)
Peter Handke, Hier en chemin. Carnets, novembre 1987-juillet 1990 (trad. Olivier Le Lay)


Berlin, 2015 (In liebevolle Hände abzugeben)

Mats répara la fenêtre et l'écoulement des eaux. Il déblaya la neige, coupa du bois et alluma de grands feux dans les jolis poêles de faïence d'Anna. Mais le plus souvent, il ne venait que pour emprunter des livres. Une amitié précautionneuse, presque timide, débuta entre Anna et Mats. Ils ne parlaient que de leurs livres, de récits où les mêmes héros revenaient d'un livre à l'autre, ils en discutaient et, sans plus de précisions, pouvaient parler de Jack ou de Tom ou de Jane qui venait se comporter comme ceci ou comme cela, en une sorte de commérage inoffensif sur des connaissances. Ils critiquaient ou portaient aux nues, poussaient les hauts cris et vivaient intensément les fins heureuses avec leur lot égal d'héritages, de mariages et de disparitions des traîtres. Anna redécouvrait les livres qu'elle avait déjà lus et avait l'impression de posséder un grand cercle d'amis qui vivaient tous plus ou moins dangereusement. Son humeur devint plus gaie. Quand Mats passait le soir, ils buvaient le thé en lisant et en parlant de leurs livres. Si Katri entrait, ils se taisaient et attendaient qu'elle fût ressortie. On entendait le portillon de la cour se refermer, Katri rentrait chez elle.
Anna demanda :
– Est-ce que ta sœur lit nos livres ?
– Non. Elle lit de la littérature.
Tove Jansson, L'honnête tricheuse (trad. Marc de Gouvenain)


Berlin, 2015 (Ricoh)

Je ne sais si c'est un effet subtil de lumière, un bruit vague, le souvenir d'une odeur, ou une musique résonant sous quelque influence extérieure, qui m'a apporté soudain, alors que je marchais en pleine rue, ces divagations que j'enregistre sans hâte, tout en m'asseyant dans un café, distraitement. Je ne sais trop où j'allais conduire ces pensées, ni dans quelle direction j'aurais aimé le faire. La journée est faite d'une brume légère, humide et tiède, triste sans être menaçante, monotone sans raison. Je ressens douloureusement un certain sentiment, dont j'ignore le nom ; je sens que me manque un certain argument, sur je ne sais quoi ; je n'ai pas de volonté dans les nerfs. Je me sens triste au-dessous de la conscience. Si j'écris ces lignes, à vrai dire à peine rédigées, ce n'est pas pour dire tout cela, ni même pour dire quoi que ce soit, mais uniquement pour occuper mon inattention. Je remplis peu à peu, à traits lents et mous d'un crayon émoussé (que je n'ai pas la sentimentalité de tailler), le papier blanc qui sert à envelopper les sandwichs et que l'on m'a fourni dans ce café, parce que je n'avais pas besoin d'en avoir de meilleur et que n'importe lequel faisait l'affaire, pourvu qu'il soit blanc. Et je m'estime satisfait. Je m'adosse confortablement. C'est la tombée du jour, monotone et sans pluie, dans une lumière à la tonalité morose et incertaine… Et je cesse écrire, simplement parce que je cesse d'écrire.
*
Je vois fleurir bien haut, dans la solitude nocturne, une lampe inconnue derrière une fenêtre. Tout le reste de la ville est obscur, sauf aux endroits où de vagues reflets de la clarté des rues montent simplement et posent ici et là, très pâle, un clair de lune inversé. Dans le noir de la nuit, les maisons elles-mêmes font peu ressortir leurs couleurs diverses, leurs nuances : seules de vagues différences, comme abstraites, irrégularisent cet amoncellement de toits.
Un fil invisible me relie au propriétaire anonyme de cette lampe. Ce n'est pas la circonstance commune de nous trouver tous deux éveillés : il n'y a pas de réciprocité possible car, me tenant moi-même à la fenêtre dans le noir, il ne pourrait en aucun cas m'apercevoir. C'est quelque chose d'autre et qui n'appartient qu'à moi, qui a quelque lien avec ma sensation isolement, qui participe de la nuit et du silence, qui choisit cette langue comme point d'appui, parce que c'est le seul qui existe. Il semble que ce soit cette lampe allumée qui rende la nuit si sombre. Il semble que ce soit parce que je suis là, éveillé et rêvant dans les ténèbres, que cette lampe éclaire.
Peut-être que tout ce qui existe n'existe que si autre chose existe. Rien n'est par soi-même, tout coexiste : peut-être est-ce bien ainsi. Je sais que je n'existerais pas, en cette heure – ou du moins que je n'existerais pas de cette façon, avec cette conscience immédiate de moi-même qui, étant conscience, et immédiate, est en ce moment moi tout entier –, si cette lampe n'était pas allumée là-bas, quelque part, phare qui ne signale rien dans son privilège fictif d'altitude. C'est ce que je ressens parce que je ne ressens rien. Je pense tout cela parce que tout cela n'est rien. Rien, rien, une partie de la nuit, du silence et de ce qu'avec eux je suis de nul, de négatif, d'intercalaire, espace entre moi et moi-même, chose-oubli de quelques dieu…
Fernando Pessoa, Le Livre de l'intranquillité (trad. Françoise Laye) 



Berlin, 2015 (Golücke Optiker / Probst Optik)

As soon as I open the door, Coing is there. She follows me from corner to corner. She sleeps beside me on the divan. When she's relaxed she spends hours attending to her toilette. Dirty cats are like drunkards, my aunt used to mutter. She is learning how to live with me. At night she jumps up on to the divan only after I switch off the light, never before. When I put a plate for her on the floor, she noses it and then demonstrably waits – waits for me to sit down at the table – before she starts eating. She knows before I do, when I'm going to get up and drink the tap.
She has her own special toilette ritual. She licks persistently one held-up white paw until it's shiny with her spit, then she moves her face away sideways and rubs one side of her neck and later one side of her shoulder against the held-up paw that doesn't budge. It's there like a hitching post for horses. Afterwards she repeats the exercise with her other front paw that doesn't budge. And I watch. Do you know what I watch? I watch your absence washing itself with its rough tongue.
John Berger, From A to X


Marseille, 2016 (Petit Bateau)

Des hordes de gens avec des skis se pressaient sur le quai. Ils riaient et s'apostrophaient. Lorsque les premiers commencèrent à monter dans le wagon, Kathrine fila se réfugier dans son compartiment, ferma la porte et tira les rideaux. Elle entendit les skieurs passer dehors en faisant du raffut. Puis la porte s'ouvrit, et trois femmes entrèrent. Elles avaient chacune une canette de bière à la main. Elles riaient. Leurs tenues de ski sentaient l'antimite.
Les trois femmes partaient en vacances faire du ski à Narvik. Tout en buvant leurs bières, elles racontèrent qu'elles habitaient Stockholm, parlèrent de leurs maris ou de leurs petits amis qui, à les entendre, étaient tous des idiots. En apprenant que Kathrine venait du Finnmark, elles lui posèrent des questions sur Narvik et les hommes norvégiens. Elles voulaient savoir si à Narvik il y avait des bistrots sympa, des discothèques. Il y a un cinéma et une bibliothèque, dit Kathrine, et les trois femmes la regardèrent d'un œil attendri, et ne s'adressèrent plus à elle que comme à un enfant, ou à un infirme. Elles demandèrent à Kathrine où elle habitait, quel était son travail, si elle avait un petit ami, un mari. Kathrine raconta qu'elle avait un enfant, un métier, et qu'elle avait été mariée deux fois, qu'elle était mariée pour la seconde fois. Les femmes devinrent alors plus amicales. Aucune des trois, Inger, Johanna et Linn, n'avait d'enfant. Elles travaillaient dans le même cabinet d'avocats.
Les quatre femmes se déshabillèrent. Au début Kathrine fut gênée devant les autres, mais Johanna dit quelque chose de rigolo à propos du ventre d'Inger et toutes trois entreprirent de comparer leurs ventres et leurs cuisses et s'étonnèrent que Kathrine fût si mince et qu'elle n'ait gardé aucune trace de sa grossesse. C'était il y a si longtemps, dit Kathrine. Et elle se remuait beaucoup dans son travail.
« Tu pourrais te mettre plus en valeur, lui dit Linn, qui était allongée sur la couchette à côté de Kathrine.
– Mon mari s'en fiche, lui répondit-elle tout bas. Ça n'a aucune importance.
– C'est toi qui le dis. En plus c'est pour soi qu'on le fait.
– Je ne veux pas me mettre en valeur », dit Kathrine.
Johanna, qui était au-dessus d'elles, leur dit qu'elles devaient se taire, qu'elle voulait dormir, pour être en forme pour les hommes norvégiens. (…)
Linn s'était levée.
« Pousse-toi », dit-elle tout bas, « tu n'as pas envie de dormir ? »
Kathrine se poussa vers le mur et Linn se glissa près d'elle sous la couverture. Kathrine ne s'était jamais retrouvée dans un lit à côté d'une femme. Elle n'avait jamais eu beaucoup d'amies, et le village était si petit qu'il n'y avait vraiment aucune raison de rester à dormir chez quelqu'un. On allait en visite, on recevait des visites, on restait jusqu'à point d'heure, mais ensuite on rentrait à la maison.
Kathrine était couchée sur le côté et Linn lui faisait face. Elles avaient toutes les deux la tête calée dans leur paume. Leurs visages étaient très proches et Kathrine baissait les yeux et tripotait l'oreiller avec sa main.
« Tu t'es enfuie ? » chuchota Linn, tellement bas que seule Kathrine pouvait l'entendre.
Peter Stamm, Paysages aléatoires (trad. Nicole Roethel)


Prague, 2015 (IBM)

Au mariage de ma sœur, c'est moi qui portais la boîte de chocolats, je passais entre les groupes, un homme s'est approché de moi, je lui ai demandé : vous voulez un chocolat ? Il m'a répondu : non, j'en veux deux, et il les a pris. Je l'avais oublié mais je l'ai revu sur les photos qui avaient été faites du mariage, il se tenait toujours derrière moi ou à côté. Un soir, il téléphone à la maison, il me dit : je suis très malheureux, il faut que je te parle. Je lui ai expliqué que ce n'était pas possible, il m'a convaincue qu'il allait passer me chercher. Je n'avais de bien qu'une culotte noire en jersey, j'ai laissé le fer dessus, elle a été brûlée, je me pressais, je me suis lavée, on m'avait offert des mois plus tôt une savonnette Rexona, je la gardais intacte entre le linge dans l'armoire. La Lomborghini gris métallisé, la seule de la ville, a freiné devant la maison, l'homme en est sorti et a dit à ma mère qu'il me ramènerait avant dix heures. Dans la voiture il m'a dit : est-ce qu'une femme peut disparaître comme ça avec un autre homme sans rien dire, sans prévenir ? Je lui ai dit : pourquoi vous me demandez ça à moi ? Il a répondu : parce que les enfants ont un sentiment juste. Et il m'a demandé où je voulais aller. Je ne savais pas. Il m'a dit : chez Ernest. Je croyais que c'était un de ses amis, j'ignorais que c'était le bar à la mode, j'ai dit : oh non ! Alors dans la forêt, il a dit. Oh non, surtout pas ! ai-je supplié. Alors c'est moi qui choisis, a-t-il dit.
Hervé Guibert, « Jon comme un diable, Johny comme un garçon », L'Autre Journal

Il y a peut-être une image qui convient à mon idéal : c'est le fleuve avec ses méandres et ses déviations. Que je puisse décrire au cours du récit quelque chose qui n'a rien à voir avec mon sujet, voilà mon plus grand bonheur, et ma justification. Un stand où l'on vend des saucisses, ou cette petite image de lumière de l'ambulance sur les dents de la femme, ce sont des déviations pour rien. Quand je crée dans mon récit cet espace qui peut accueillir la déviation, je me sens sur la voie juste. On trouve dans la philosophie chinoise des exemples à ce propos : des moines qui parlent de la mort, de la terreur, de la guerre, et il y a un moine qui « détourne » les autres. Quand l'un parle de beauté du ciel, l'autre dit, pour le dévier : « regarde cet escargot jaune, ou noir ». Il ne veut rien exprimer avec ça, il veut juste détourner le regard de l'autre de la beauté du ciel.
Peter Handke (Hervé Guibert, « Entretien avec Peter Handke », L'Autre Journal)


Prague, 2015 (Smile)

Le Japon connaît une forme ludique et banale de disparition de soi au fil de la vie quotidienne, un loisir commun : le pachinko, une pratique qui s'est développée au Japon après la reddition du pays. D'abord destiné aux enfants après la guerre, le jeu est vite devenu populaire et touchant tous les âges et toutes les conditions sociales. Les salles sont nombreuses dans tout le pays. Le joueur achète à l'entrée une provision de billes pour une somme modique et il s'assied sur un tabouret devant une machine. D'une main il tire la manette qui projette les billes sur un tableau vertical, et elles descendent selon un parcours chaotique déterminée par des chicanes, leur progression libère sous leur poids d'autres billes que le joueur récupère pour les remettre en jeu, à l'infini. Il y a une certaine analogie entre le pachinko et le flipper, même si, à la différence du flipper que le joueur peut empoigner, secouer, frapper, l'adepte du pachinko est face à sa machine sans autre mouvement que de tirer la manette pour nourrir le plan vertical avec de nouvelles billes. Le joueur est concentré sur la manette à laquelle il tente de donner l'impulsion juste. Les joueurs sont assis côte à côte, indifférents les uns aux autres,  immergés dans la contemplation du mouvement des billes, plongés dans un autisme collectif dont ils sortiront plus tard. Les gains sont dérisoires et ne sont pas la finalité du jeu. Ce sont surtout des lieux socialement légitimes de dissolution provisoire de l'identité, sans pourtant quitter le lien social. Au milieu des autres, mais pourtant seul, le joueur s'absente pour une durée plus ou moins longue dans la lancinante répétition des mêmes gestes. Il est dans une position de vertige à travers l'hypnose du mouvement des billes et de son geste régulier sur le clapet, les lumières clignotantes de la machine et le cliquetis des billes, il ne voit plus rien autour de lui, ses soucis sont effacés. Il n'est plus personne, mais sous une forme socialement reconnue. Certaines personnes y restent des heures et y reviennent quotidiennement.
David Le Breton, Disparaître de soi. Une tentation contemporaine


Rome, 2016 (Giornata)

By day, heat gushes from the radiators at full blast. Even now, in coldest winter, he is forced to keep the window open. At night, however, there is no heat at all. He sleeps fully clothed, with two or three sweaters, curled up tightly in a sleeping bag. During the weekends, the heat is off altogether, both day and night, and there have been times lately when he has sat at his table, trying to write, and could not feel the pen in his hand anymore. In itself, this lack of comfort does not disturb him. But it has the effect of keeping him off balance, of prodding him into a state of constant inner watchfulness. In spite of what it might seem to be, this room is not a retreat from the world. There is nothing here to welcome him, no promise of a soma holiday to woo him into oblivion. These four walls hold only the signs of his own disquiet, and in order to find some measure of peace in these surroundings, he must dig more and more deeply into himself. But the more he digs, the less there will be to go on digging into. This seems undeniable to him. Sooner or later, he is bound to use himself up.
When night comes, the electricity dims to half-strength, then goes up again, then comes down, for no apparent reason. It is as though the lights were controlled by some prankster deity. Con Edison has no record of the place, and no one has ever had to pay for power. At the same time, the phone company has refused to acknowledge A.’s existence. The phone has been here for nine months, functioning without a flaw, but he had not yet received a bill for it. When he called the other day to straighten out the problem, they insisted they had never heard of him. Somehow, he has managed to escape the clutches of the computer, and none of his calls has ever been recorded. His name is off the books. If he felt like it, he could spend his idle moments making free calls to faraway places. But the fact is, there is no one he wants to talk to. Not in California, not in Paris, not in China. The world has shrunk to the size of this room for him, and for as long as it takes him to understand it, he must stay where he is.
Paul Auster, The Invention of Solitude


Paris, 2008 (Musée du Louvre)

Dans la chambre voisine, j’entendais ma tante qui causait toute seule à mi-voix. Elle ne parlait jamais qu’assez bas parce qu’elle croyait avoir dans la tête quelque chose de cassé et de flottant qu’elle eût déplacé en parlant trop fort, mais elle ne restait jamais longtemps, même seule, sans dire quelque chose, parce qu’elle croyait que c’était salutaire pour sa gorge et qu’en empêchant le sang de s’y arrêter, cela rendrait moins fréquents les étouffements et les angoisses dont elle souffrait ; puis, dans l’inertie absolu où elle vivait, elle prêtait à ses moindres sensations une importance extraordinaire ; elle les douait d’une motilité qui lui rendait difficile de les garder pour elle, et à défaut de confident à qui les communiquer, elle se les annonçait à elle-même, en un perpétuel monologue qui était sa seule forme d’activité. Malheureusement, ayant pris l’habitude de penser tout haut, elle ne faisait pas toujours attention à ce qu’il n’y eût personne dans la chambre voisine, et je l’entendais souvent se dire à elle-même : « Il faut que je me rappelle bien que je n’ai pas dormi » (car ne jamais dormir était sa grande prétention dont notre langage à tous gardait le respect et la trace : le matin Françoise ne venait pas « l’éveiller », mais « entrait » chez elle ; quand ma tante voulait faire un somme dans la journée, on disait qu’elle voulait « réfléchir » ou « reposer » ; et quand il lui arrivait de s’oublier en causant jusqu’à dire : « Ce qui m’a réveillée » ou « j’ai rêvé que », elle rougissait et se reprenait au plus vite).
Marcel Proust, Du côté de chez Swann

J'avais moi aussi de grandes difficultés à me désigner quand j'étais enfant. Je ne pouvais dire ni atashi ni boku et je considérais comme inconvenant de devoir dire quelque chose de tel. Qu'autrui me traite comme une fille ou me confonde avec un garçon ne me posait pas de problème. Car chacun a de ma personne une image donnée. Mais je ne voulais pas m'exprimer moi-même en tant que fille ou en tant que garçon. Heureusement, en japonais, on n'emploie généralement pas de sujet du tout. Mais il y avait tout de même parfois des situations où je devais spécifier que je parlais de moi. J'utilisais alors le mot japonais kochi, qui signifie « ce côté-ci ». Je me sentais alors comme une rive s'adressant à la rive opposée. Arrivée à l'âge de vingt ans, je pus adopter le mot watashi qui, ignorant le sexe, indique seulement que l'on parle en adulte. J'acceptai ce mot, mais je demeurai prudente et gardai mes distances envers lui. Car ce mot aussi, dans certaines circonstances, pourrait bien me forcer à jouer un rôle.
Yoko Tawada, « Une bouteille vide », Narrateurs sans âmes (trad. Bernard Banoun)


National Geographic

Zum ersten Mal seit langem biß ich mir wieder in die Zunge
*
Leise sein wollen und dabei mit jeder der äußerst vorsichtig ausgeführten Bewegungen doch im Abschluß wieder Lärm machen
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Ich stützte die Ellenbogen auf den Tisch, auf dem in einem Glas Forsythien standen, und dann sah ich, daß die Blumen mitzitterten mit meinem Herzschlag; wenn die andern die Ellenbogen auf den Tisch legten, blieben die Forsythien unbewegt
*
Die zwei Jahre, die ich hier bin: was ist mir an dem gegenüberliegenden Großwohnhaus aufgefallen? Einmal ein Fest in einer Wohnung, und Leute standen auf dem Balkon; einmal sah ich einen Fernseher blau leuchten; einmal schüttelte eine Frau mit einem Turban einen Läufer aus; einmal ließ ein Kind an einem Strick etwas aus seinem Fenster zu einem anderen Kind hinunter
*
Ich sagte: »Statt mittagessen zu gehen, könnten wir uns doch ein paar Sachen mitnehmen und sie im Freien essen.« Sie sagte: »Du meinst ein Picknick.« Ich: »Sag nicht das Wort.« Sie sagte: »Komisch – du magst die Sache, aber nicht das Wort.« Ich: »Wenn du das Wort sagst, mag ich auch die Sache nicht mehr.« (Ähnlich mit Wörtern wie »wandern«, »Fleisch«…)
*
Ich vertiefe mich in das, was ich im Augenblick fühle, um es vor der drohenden Bedeutungslosigkeit zu retten, ihm eine Bedeutung zu geben, die niemand andern, keine andre Instanz nötig hätte als mich allein, jetzt im Garten in der Dämmerung, während über mir sich eine Frau räuspert und mir vom Überlegen die Füße auf eine schöne Weise warm werden
*
Sonntagabendgeräusche: das Klirren von Besteck, in losen, bedächtigen Abständen; das Knarren des Fußbodens unter den langsamen Schritten von Leuten, die sich anschicken, ins Bett zu gehen; Teller, die sacht aufeinandergeschlichtet werden (das Wort »schlichten«); der wiederholte Ruf eines Kindes: »Bonsoir, maman!« (es will gehört werden, will eine Antwort, nur heute einmal); und dann, nachdem man schon alle am Einschlafen geglaubt hat, plötzlich eine ganz wache, wenn auch sehr ruhige Stimme…; eine Klosettspülung; ein Lichtschalterknacken; eine Tür, die, endlich einmal in der schönen Müdigkeit, achtsam geschlossen wird (Achtsamkeit des Müden gegen sich selber), statt blindlings wie tags- und wochenüber (eine Fledermaus tauchte gerade vorbei); jetzt nur noch Frauenstimmen; mein Weineinschüttgeräusch; Vorhänge, die mit einer Bewegung zugezogen werden – Einzelgeräusche noch, ganz kurz, in langen Abständen, wie das Zu-Boden-Fallen von Gegenständen; das Umsetzen meiner Füße im Kies; jemand sagt: »Auf morgen!«, und Hunde weit weg fangen zu bellen an (man hört endlich etwas weiter weg); ich, Privatdetektiv, der auf nichts Bestimmtes aufmerksam sein muß, sondern auf alles aufmerksam sein dark, auf das Starten der letzten Autos, Reden der Hausbewohner nur noch wie im Schlaf, und jetzt schläft wirklich das ganze Haus…
Peter Handke, Das Gewicht der Welt. Ein Journal (November 1975 - März 1977)