D’une manière générale, la vue d’un objet étincelant nous procure un certain malaise. Les Occidentaux usent, même pour la table, d’ustensiles d’argent, d’acier, de nickel, qu’ils polissent afin de les faire briller, alors que, nous autres, nous avons en horreur tout ce qui resplendit de la sorte. Il nous arrive certes, à nous aussi, de nous servir de bouilloires, de coupes, de flacons d'argent, mais nous nous gardons bien de les polir ainsi qu'ils le font. Bien au contraire, nous nous réjouissons de voir leur surface se ternir et, le temps aidant, noircir tout à fait ; il n'est guère de maison où quelque servante mal avisée ne se soit fait réprimander pour avoir astiqué un ustensile d'argent couvert d'une précieuse patine. (…)
Quoi qu'il en soit, il est indéniable que, dans le bon goût dont nous nous targuons, il entre des éléments d'une propreté douteuse et d'une hygiène discutable. Contrairement aux Occidentaux qui s'efforcent d'éliminer radicalement tout ce qui ressemble à une souillure, les Extrême-Orientaux la conservent précieusement, et telle quelle, pour en faire un ingrédient du beau. C'est une défaite, me direz-vous, et je vous l'accorde, mais il n'en est pas moins vrai que nous aimons les couleurs et le lustre d'un objet souillé par la crasse, la suie ou les intempéries, ou qui paraît l'être, et que vivre dans un bâtiment, ou parmi des ustensiles qui possèdent cette qualité-là, curieusement nous apaise le cœur et nous calme les nerfs.
Junichirô Tanizaki, Éloge de l'ombre (trad. René Sieffert)


Cracovie, 2016 (ABB)

Chaque objet que tu perçois est d’autant plus simple que plus simple est la phrase avec laquelle tu peux le décrire ; tel objet est un objet en ordre, si après une phrase courte et simple il ne se pose plus de questions à son sujet : un objet est en ordre si une phrase courte et simple suffit à tout expliquer à son sujet : pour un objet en ordre tu n’as besoin que d’une phrase de trois mots : tel objet est dans l’ordre, si tu ne dois pas commencer par raconter une histoire à son sujet. Pour un objet en ordre, tu n’as même pas besoin d’une phrase : pour un objet en ordre, le mot pour l’objet suffit. Ce n’est qu’avec un objet en désordre que commencent les histoires.
Peter Handke, Gaspard (trad. Thierry Garrel et Vania Vilers)




Fun / Not fun (first picture bought from a Berlin flea market, second found in a Paris bin) 

Qu'est-ce que j'aime ? J'ai le cœur en veilleuse.
Je suis à sec ; je suis un désert sans eau où je meurs de soif. Je vis seul, je mourrai seul, sans secours. On n'en saura rien. Un cadavre se décomposera lentement, là, dans un coin de cette chambre ; le téléphone sonnera lugubrement, personne ne répondra… Pas même un chien pour hurler à la mort.
Après ma chute dans la fosse, j'ai été conduit à Berck-Plage où je suis resté trois ans en traitement, dans le sel et le vent, dans les larmes. J'ai mal supporté la séparation. Il semble qu'il m'a pleuré dessus durant trois années ; je me suis érodé à Berck…

Petits enfants, prenez garde aux flots bleus…

C'est une romance que Dalbret avait chanté à l'Eldorado quand j'y allais encore.
Il m'est revenu que, pour acquitter les frais de pension, mes parents ont été contraints de perpétrer des actes délictueux – quelques escroqueries – sur une échelle d'ailleurs des plus modestes.
De là, je leur ai envoyé des cartes postales que j'ai retrouvées ; elles sont toutes affranchies à dix centimes : coucher de soleil, les adieux, pêcheuses de crevettes dans la baie de l'Authie, le carrefour de l'Entonnoir (en couleurs), panorama pris en cerf-volant Gomès et Cie à 150 mètres de haut, joyeux ébats sur la plage… Joyeux pour qui ?
Elles sont expédiées rue des Acacias, d'abord à M. et Mme (ce n'est pas moi qui rédigeais l'adresse), puis à  : Mme, seulement. Dans la partie réservée à la correspondance, j'écrivais toujours à peu près la même chose : j'accusais réception de mes illustrés, ou du chandail que ma mère avait tricoté, j'affirmais que je m'amusais bien (ce n'était pas vrai), et, comme pour en apporter la preuve, je rajoutais un « s » : je m'amussais bien.
De même que je mettais deux « s » à baisers, mais cela se comprend mieux, je les doublais ainsi, je les étirais afin qu'ils parussent plus longs, qu'ils n'en finissent pas. Sous ma plume, mille « baissers » en faisaient deux mille, au minimum.
Se peut-il que j'aie jamais rien dit d'une petite infirmité dont j'ai souffert jusqu'à l'âge de huit ans ? Il n'est pas trop tard. J'avais, au bord de l'oreille, une minuscule excroissance de chair que j'appelais ma sonnette. Lorsque quelqu'un voulait bien appuyer dessus, je contrefaisais la sonnerie, avec la langue. On en riait beaucoup, moi aussi ; mais, en moi-même, je devais être un peu triste (…).
Henri Calet, Les grandes largeurs




Londres, 2006

Quand je m'éveille, ma bouche est ouverte. Mes dents sont grasses : les brosser le soir serait mieux, mais je n'en ai jamais le courage. Des larmes ont séché aux coins de mes paupières. Mes épaules ne me font plus mal. Des cheveux raides couvrent mon front. De mes doigts écartés je les rejette en arrière. C'est inutile : comme les pages d'un livre neuf, ils se dressent et retombent sur mes yeux.
En baissant la tête, je sens que ma barbe a poussé : elle pique mon cou.
La nuque chauffée, je reste sur le dos, les yeux ouverts, les draps jusqu'au menton pour que le lit ne se refroidisse pas.
Le plafond est taché d'humidité : il est si près du toit. Par endroits, il y a de l'air sous le papier-tenture. Mes meubles ressemblent à ceux des brocanteurs, sur les trottoirs. Le tuyau de mon petit poêle est bandé avec un chiffon, comme un genou. En haut de la fenêtre, un store qui ne peut plus servir pend de travers.
En m'allongeant, je sens contre la plante des pieds – un peu comme un danseur de corde – les barreaux verticaux du lit-cage.
Les habits, qui pèsent sur mes mollets sont plats, tièdes d'un côté seulement. Les lacets de mes souliers n'ont plus de ferrets.
Dès qu'il pleut, la chambre et froide. On croirait que personne n'y a couché. L'eau, qui glisse sur toute la largeur des carreaux, ronge le mastic et forme une flaque, par terre.
Lorsque le soleil, tout seul dans le ciel, flamboie, il projette sa lumière dorée au milieu de la pièce. Alors, les mouches tracent sur le plancher mille lignes droites.
Emmanuel Bove, Mes amis


Berlin, 2013 (Buch+Film)

Dès que je me lève (quatre heures et demie, cinq heures), je prends mon bol sur la table de la cuisine. Je l’ai posé là la veille, pour ne pas trop bouger dans la cuisine, pour minimiser le bruit de mes déplacements.
Je continue de le faire, jour après jour, moins par habitude que par refus de la mort d’une habitude. Être silencieux n’a plus la moindre importance.
Je verse un fond de café en poudre, de la marque ZAMA filtre, que j’achète en grands verres de 200 grammes au supermarché FRANPRIX, en face du métro Saint-Paul. Pour le même poids, cela coûte à peu près un tiers de moins que les marques plus fameuses, Nescafé, ou Maxwell. Le goût lui-même est largement un tiers pire que celui du nescafé le plus grossier non lyophilisé, qui n’est déjà par mal dans son genre.
Je remplis mon bol au robinet d’eau chaude de l’évier.
Je porte le bol lentement sur la table, le tenant entre mes deux mains qui tremblent le moins possible, et je m’assieds sur la chaise de la cuisine, le dos à la fenêtre, face au frigidaire et à la porte, face au fauteuil, laid et vide, qui est de l’autre côté de la table.
À la surface du liquide, des archipels de poudre brune deviennent des îles noires bordées d’une boue crémeuse qui sombrent lentement, horribles.
Je pense : « Et l’affreuse crème/Près des bois flottants/. »
Je ne mange rien, je bois seulement le grand bol d’eau à peine plus que tiède et caféinée. Le liquide est un peu amer, un peu caramélisé, pas agréable.
Je l’avale et je reste un moment immobile à regarder, au fond du bol, la tache noire d’un reste de poudre mal dissoute.
Jacques Roubaud, « Dès que je me lève », Quelque chose noir


Berlin, 2006 (Hussitenstrasse)

Anselm les rejoignit à Passau. Il était de nouveau sur le quai, jeune et dispos. Il semblait ne pas vieillir. Et pourtant, il n'avait pas la vie facile, surtout avec lui-même. Il s'occupait de la maison, se qualifiait lui-même de cuisinier familial et parlait de ses enfants qui lui disaient : « Toi, tu es quoi ? Tu n'es rien. Tu n'es arrivé à rien. » Sa femme dirigeait un service au ministère de l'agriculture et envisageait d'embrasser une carrière politique, car elle était également capable de prononcer des discours. Le soir, elle se consacrait à ses enfants et souhaitait que son mari tînt sa place dans le cercle familial, ce qu'il faisait volontiers, car sa famille devait le protéger, lui qui était comme l'écrivain Eugen devant les injustices de la vie, parmi les gens. Quand les enfants étaient partis pour l'école après le petit-déjeuner, il s'asseyait à sa table de travail dans sa mansarde au-dessus du vieux Munich et, en trois ou quatre heures, faisait du bon travail. Il préparait ensuite le déjeuner pour lequel il avait fait les courses la veille ; puis ses enfants, ouvrant brutalement les portes et réglant la radio à son maximum de puissance, peuplaient la maison, parfois avec des camarades de classe, ou bien, quand ils avaient des devoirs à faire, ils entraient dans son bureau prendre des livres sur une étagère. « Ils ne pensent même pas à frapper », disait-il, ajoutant qu'ils laissaient la plupart du temps la porte ouverte en partant.
Hermann Lenz, Le promeneur (trad. Michel-François Demet)




Liverpool, 2006 (Huntly road)

L'homme au manteau de cuir disait hier : « Je vais bientôt couler. » Et : « Je vais te descendre, parce que tu es faible. » Des postillons constellaient la table toute entière, projetés par son discours presque incompréhensible. Il est chômeur et n'a pas couché avec une femme depuis deux ans et demi. Et il a peur que son frère ne le laisse plus rentrer à la maison. « J'ai renoncé. » Belles mains, solides, douces – peintre en bâtiment –, et qui n'ont plus travaillé depuis des années. « À vingt ans, j'étais grand. » Et il montrait comment il dansait alors, plein d'élégance dans son ivresse, évitant élégamment de chuter. « De Frankenmarkt. » Son mot préféré : « Fini ! »
*
La nuit dernière j'ai marché dans le brouillard mouillé de pluie et j'ai senti presque chacune des petites gouttes ; comme s'il lui poussait d'autres yeux, un sixième sens. Les gouttes de brouillard, l'eau la plus subtile qui soit, touchait le très dur, l'os du front, et ce très dur alors commençait à sentir, n'était plus que sensation
*
Hier, derrière l'aéroport, dans le silence et l'anonymat, face aux grands oiseaux qui là-haut dans les arbres chantaient plaintivement – « Que se passe-t-il ? », leur ai-je demandé –, j'étais libre, c'est-à-dire que l'herbe ondulait dans le vent. Pourquoi ne suis-je pas toujours libre, aussi libre ?
Peter Handke, À ma fenêtre le matin. Carnets du rocher 1982-1987 (trad. Olivier Le Lay)

Le dimanche, Wasik alla à vélo chez Kemmler. Les environs sous la canicule et les lointains étaient silencieux. Il allait vite sur sa bicyclette et parfois une mouche lui cognait la joue.
Hermann Lenz, Les yeux d'un serviteur (trad. Michel-François Demet)

Je ne sais pas vers quoi ces gens orientent leur vie, voilà ! et plus je les côtoie, moins je le sais. Ils sont sérieux, ils sont capables, ils travaillent comme aucune autre nation dans le monde, ils parviennent à faire des choses incroyables – mais il n'y a aucun plaisir à vivre parmi eux. Partir pendant dix-huit ans et, une fois de retour, être obligé d'écrire de telles choses ! Est-ce que je me trompe ? Comme j'aimerais me tromper ! Je négocie, je rencontre des gens, je suis reçu de façon aimable, je suis convié à des dîner, je suis invité à la campagne, je rencontre des hommes jeunes et vieux, des gens qui sont arrivés et des gens de bonne famille, des hommes qui travaillent dans les administrations et des gens qui ont fait fortune, des gens qui attendent encore beaucoup de la vie et des gens qui ont fait une croix dessus, et je ne peux me réjouir de me retrouver avec eux. Pourtant j'aime tellement me retrouver avec quelqu'un ! J'aime ressentir de l'estime. Ne va pas croire que je n'ai aucune estime pour ce qu'ils arrivent à faire ; il faudrait que je sois bien bête. Mais eux, ces gens – les Allemands ! Je me sens très mal à l'aise avec ça : je n'arrive pas à les saisir. Non qu'ils soient fermés ou faux ; j'ai vu bien des exemplaires de ce type sous d'autres latitudes, dans le Sud – mais malgré tout : un visage fermé et un visage sournois ont aussi leur langage, et c'est justement parce que ce genre d'individu ne veut pas se laisser saisir que je parviens à le saisir. Mais ici – aucune trace de dissimulation, aucune trace d'intention, et c'est ce qui est pire que tout. (…) Et il en va de leurs discours comme de leurs visages. Là aussi il y a quelque chose de précaire, d'incertain. Là aussi j'ai l'impression qu'ils pourraient dire autre chose et que ça leur est égal de dire ceci ou cela. J'ai l'impression qu'ils pensent à plusieurs choses en même temps. Mais la grande pensée en arrière-plan, jamais formulée, celle qui donne sa substance et sa sonorité à tout ce qui vient de la bouche d'un homme et qui fait que des propos deviennent des propos humains (…) ? (…) Et si les hommes ne doivent pas devenir inquiétants à mes yeux, je dois pouvoir sentir chez eux ce vers quoi ils orientent leur vie. Je ne demande pas que l'on colporte les secrets de sa vie et parle avec moi de la vie et de la mort et des choses ultimes, mais on doit me dire ça sans mots, c'est le timbre de la voix qui doit me le dire, la façon d'être, le visage, les faits et gestes.
Hugo von Hoffmanstahl, Les lettres du voyageur à son retour (trad. Pierre Deshusses)


Berlin, 2015 (Saarbrücker Str.)

In diesem Herbst ist die Zeit fast ohne mich vergangen
und mein Leben stand so still wie damals
als ich aus Missmut Schreibmaschine lernen wollte
und abends in dem fensterlosen Vorraum auf den Beginn des Kurses
wartete]
Die Neonröhren haben gedröhnt
und am Ende der Stunde wurden die Plastikhüllen wieder über die
Schreibmaschinen gezogen]
Ich bin gekommen und gegangen und hätte nichts über mich sagen
können]
Ich nahm mich so ernst dass mir das auffiel
Ich war nicht verzweifelt nur unzufrieden
Ich hatte kein Selbstgefühl und kein Gefühl für etwas anderes
Ich ging und stand unentschieden herum
wechselte oft den Schritt und die Richtung
Ein Tagebuch das ich schreiben wollte bestand aus einem einzigen
Satz]
»Ich möchte mich in einen Regenschirm stürzen«
und das noch versteckte ich in Kurzschrift
Vier Wochen lang hat jetzt die Sonne geschienen
und ich bin auf der Terrasse gesessen
und zu allem was mir durch den Kopf ging
und zu allem was ich sah
habe ich nur »ja, ja« gesagt
(…)
Ich lebte den Tag hinein und zum Tag hinaus
hatte Augen für nichts
Ich beneidete auch niemanden um seine Tätigkeit
nicht aus Faulheit
nicht aus Gleichgültigkeit
sondern weil mir mein Nichtstun im Vergleich
noch vernünftig vorkam
In meinem Stumpfsinn habe ich mich den anderen überlegen gefühlt
ohne dass mir das freilich half
denn obwohl ich meinen Zustand für ein Symptom hielt
ging es nur um mich
und darum dass ich nicht wusste was ich wollte
und dass ich den ganzen Tag nur ein schlechtes Gefühl hatte —
Vor allem habe ich die Augen zu Boden geschlagen
Der Kopf hat mir immer wieder die alten Gedanken vorgespielt
»Basel SBB« las ich auf einer Zuganzeigetafel im Hauptbahnhof
»Scheiss-Basel« habe ich sofort gedacht und bin mit der Rolltreppe
zur Post hinauf gefahren]
ohne auch einen einzigen eigenen Schritt zu tun

Peter Handke, “Leben ohne Poesie”, Als das Wünschen noch geholfen hat


Rome, 2016 (Tubi)

Je ne supporte plus, dans la littérature, les histoires, aussi colorées et imaginatives soient-elles ; chaque histoire me semble même d’autant plus insupportable qu’elle est plus imaginative. Je préfère entendre les histoires que l’on dit, qu’on se raconte dans le métro, dans les cafés, au coin du feu s’il le faut. (…) La fiction, l’invention d’une action pour véhiculer mon information sur le monde, ne me semble plus nécessaire, elle ne peut que gêner. De manière générale, il me semble que le progrès de la littérature soit d’abandonner progressivement les fictions inutiles. Les véhicules disparaissent de plus en plus, l’histoire devient inutile, l’imagination aussi, il s’agit plutôt de transmettre des expériences, de langage ou autres, et, pour cela, il n’est plus nécessaire d’inventer une histoire.
*
Je n’ai pas de thème que j’aimerais traiter, je n’ai qu’un thème : me clarifier à mes propres yeux, devenir plus clair, faire connaissance ou non avec moi-même, découvrir mes erreurs, mes erreurs de pensées, mes pensées irréfléchies, mes paroles irréfléchies, mes paroles automatiques, et aussi ce que les autres font, pensent, disent, sans réfléchir : devenir et se rendre plus attentif, plus sensible, plus précis, pour que nous puissions, moi et les autres, exister de façon plus sensible et plus précise, pour mieux m’entendre avec les autres, pour mieux les traiter.
Peter Handke, « Je suis un habitant de la tour d’ivoire », Oracl nº 21/22 (trad. Anne-Sophie Astrup)



Berlin, 2008 (MS »Europa«) / Rome, 2016 (Roma antica)

Après sa mort, Tamao avait continué d'être présent dans l'appartement de Yuna, qui percevait souvent son regard posé sur ses joues, sentait de loin ses excréments et entendait sa respiration. La mort telle qu'elle se l'était représentée n'atteignit jamais sa conscience. En revanche, de plus en plus souvent lui parvenait la nouvelle que quelqu'un avait perdu la vie. La mort d'un corps semble ne pas être un événement singulier. Elle signifie bien plutôt pour les vivants le commencement d'une sensibilité accrue. Elle oblige à discerner en maintes expressions du visage, anecdotes anodines, et jusque dans les mots qu'emploie une personne, une chaîne de la mort.
Yoko Tawada, Le voyage à Bordeaux (trad. Bernard Banoun)


Cologne, 2011 (Loreley-Apotheke)

Cette fatigue avait quelque chose d’une convalescence. (…) J’étais de nouveau là, dans le monde, et même – non pas parce que c’était Manhattan – en plein milieu. Mais des choses vinrent s’y ajouter, quelques-unes et même beaucoup, chacune plus avenante que l’autre. Je ne fis plus rien d’autre, jusqu’au soir, qu’être assis et regarder : c’était comme si je n’avais même plus besoin de reprendre mon souffle. Pas d’exercices respiratoires ou de postures de yoga qui se donnent à voir ou veulent être importantes : tu es assis et respires dans la lumière de la fatigue, correctement, en plus. Il passait constamment beaucoup de femmes, soudain d’une beauté inouïe – une beauté qui par intervalles me mouillait les yeux – et toutes, en passant, me recueillaient : je comptais. (Curieux que les belles femmes surtout prêtaient attention à ce regard de la fatigue, comme d’ailleurs beaucoup de vieux hommes et les enfants.) Mais à aucun moment l’idée que nous, l’une d’elles et moi, commencerions l’un avec l’autre quoi que ce soit de plus, je ne voulais rien d’elles, il me suffisait de pouvoir les regarder ainsi. Et c’était un vrai regard de bon spectateur, au cours d’une partie qui ne peut être jouée que s’il y a au moins un spectateur de cette sorte. Le regard de ce fatigué était une activité, cela agissait, intervenait : les joueurs de la partie en devenaient meilleurs, plus beaux encore – par exemple, en prenant leur temps devant de tels yeux. Ce lent battement de paupière les mettait en valeur. Celui qui regardait de cette façon-là, la fatigue de son côté lui enlevait comme par miracle ce moi-même, éternel fauteur de troubles : toutes les contorsions, les habitudes, les tics, les rides de l’inquiétude s’étaient détachés de lui (…).
*
Ce qu’un autre voyait, je le voyais avec lui et il le sentait : l’arbre sous lequel il était justement en train de marcher, le livre qu’il portait à la main, la lumière dans laquelle il se tenait et, même celle d’artificielle d’une boutique ; le vieux beau avec son habit clair et son œillet à la main ; le voyageur avec son bagage ; le géant y compris son enfant invisible sur les épaules ; moi-même y compris le feuillage qui sort en tourbillonnant du parc ; chacun de nous, le ciel au-dessus de la tête.
*
Et de plus : cette fatigue faisait que ces mille déroulements devant moi, sans rapport, allant en tous sens s’ordonnaient, par-delà la forme, en une suite ; chacune entrait en moi comme la partie exactement disposée d’un récit – merveilleusement agencé, subtilement construit ; et c’était ces déroulements qui se racontaient eux-mêmes, sans l’intermédiaire des mots. Grâce à ma fatigue, le monde était grand et débarrassé de ses noms.
Peter Handke, Essai sur la fatigue (trad. Georges-Arthur Goldschmidt)