__ Quand j'ai emménagé en 1977 dans l'appartement de Bochum à la Königsallee, il y avait une petit plaque électrique AEG. Quelque chose de crade, de vieux, de délabré. C'est là-dessus que je faisais toujours cuire mes spaghettis. J'ai emporté la plaque avec moi à Berlin, car ici il n'y a pas de cuisinière encastrée. Depuis 1980, la plaque est à Wedding. C'est là-dessus que je fais bouillir mon eau tous les jours. Auparavant, je me faisais encore du thé, depuis quelques années, je suis trop paresseux et je bois simplement de l'eau chaude. Et voilà qu'hier, le vieil engin empoussiéré a soudain émis un soupir, une sorte de rot ou un renvoi – et a rendu l'âme. Une chose qui a environ soixante ans. J'étais tout ému. Comme s'il avait exhalé son âme. Je l'ai dévissé. À l'intérieur, il a l'air propre et inspire encore confiance. On pourrait probablement le réparer. C'était une merveille, la façon dont les choses étaient fabriquées, autrefois. Avec des fils épais, pour l'éternité.
Matthias Zschokke, Courriers de Berlin (trad. Isabelle Rüf)


Berlin, 2014 (Max-Beer-Straße)

__ La paresse se manifeste par de petites omissions dans la vie quotidienne, pareilles aux picotements dans la gorge avant un refroidissement. On n’a plus envie, soudain, de tourner une page de son livre, parce que l’on n’arrive plus à imaginer quelque chose de franchement nouveau à la page suivante. Au petit-déjeuner, on laisse sa cuillère de café inutilisée à côté de sa tasse pour ne pas avoir à la laver après ; on remue avec son couteau. On ne va plus à la poste pour expédier une lettre ; on attend qu’une seconde vienne s’y ajouter, puis une troisième, afin que le trajet jusqu’à la poste en vaille la peine. Le matin, on ne retend plus son drap après être sorti du lit. On est assis sur sa chaise et l’on prend conscience qu’un certain temps s’est écoulé durant lequel on n’a rien fait ou rien pensé. Quand le téléphone sonne, on se sent dérangé par ce son perçant. De petites gouttes de sueur se forment sur la lèvre supérieure tandis qu’on attend que la sonnerie s’arrête. Enfin, le calme revient. On tremble encore un moment d’énervement. L’idée que quelque chose puisse changer génère un malaise. Une fois devenu paresseux, on est perdu pour la plupart des choses. À côté vit peut-être une mère de famille qui élève des enfants, suit des cours de formation continue, va voir des expositions de peinture, lit ceci, étudie cela. Soi-même, on regarde dans le vide. Les heures se dilatent, font des bulles. Dans le journal, on cherche des articles courts. Les longs, on ne veut plus faire l’effort de les lire. On craint d’y perdre trop de temps, du temps que l’on pourrait passer à regarder dans le vide, du temps passé à ne rien faire, qui est devenu l’unique trésor que l’on possède, que l’on thésaurise et que l’on accroît, sans que l’on ait saisi quand et comment il nous est échu.
Matthias Zschokke, Maurice à la poule (trad. Patricia Zurcher)

__ Aujourd’hui, je ne parviens plus qu’ici ou là, dans un accès d’audace, ne serait-ce qu’à m’approcher du contenu d’un mot. Alors, je longe la berge d’un canal et c’est véritablement la berge d’un canal ; je m’assieds dans le jardin d’un restaurant et c’est véritablement le jardin d’un restaurant ; je suis assis sur une chaise, je regarde la verdure, je vois un nuage dans le ciel qui s’en va lentement et me fait penser ceci ou cela, et ce sont véritablement un jardin, une chaise, un nuage. Je sens un parfum d’œillet, je vois par terre la feuille tombée d’un arbre que le vent fait tourbillonner, et toutes ces choses ne sont ni plus ni moins que ce qu’elles représentent. Ça me plaît. J’ai le sentiment alors d’être au cœur même du monde, de moi, de ma vie. Pourtant, la plupart du temps, j’ai l’impression que les mots et les choses s’éloignent de plus en plus les uns des autres ; que les mots courent loin devant ou derrière ma réalité ; que je suis tombé hors des connexions. Que les choses qui sont fabriquées sont appelées, certes, comme ceci ou comme cela, mais qu’elles représentent tout autre chose et qu’elles devraient en conséquence porter un tout autre nom aussi.
*
__ Nous sommes deux ici à nous tenir devant vous : moi et mon chagrin. Il est assis sur mon épaule, comme une bosse, et me fait regarder de biais. La conséquence, c’est que j’ai une impression biaisée de tout et de tout le monde, et que je pense de biais, à mon propre sujet avant tout, naturellement. Je ne suis plus capable de regarder et de ressentir droit. 
Matthias Zschokke, L'homme qui avait deux yeux (trad. Patricia Zurcher)


National Geographic (March 1974)

'I find it hard to pinpoint the exact moment when Nigel Short first began to loathe Gary Kasparov,' Dominic Lawson, editor of the Spectator and a close friend of Short's, wrote in his own magazine. He made a pretty good job of it nonetheless, identifying an incident during a tournament in Andalucia in 1991, when Short had played a certain move against Kasparov and the world champion had responded by laughing. The Russian, Lawson revealed, also 'glares' at opponents and, according to Nigel, walks up and down in their line of vision 'deliberately… like a baboon.' Not that Short needed his friend as a mouthpiece. He was already on record as calling the champion an 'Asiatic despot', saying that Kasparov 'wasn't enough spanked as a child,' labelling his seconds 'lackeys and slaves' and pugilistically lamenting that when it came to the World Championship final, 'I don't want to sink to the level of the animal to beat the animal.' At the pre-match press conference, Short was asked about the fact that he had once called Kasparov an 'ape'. Although the journalist gave him an out by admitting that it was an 'old quote', Short replied with schoolboy jauntiness: 'Anyone who has seen Kasparov by the swimming-pool will know that he is very hairy.' When this drew a chuckle, Short backed up his 'old quote' by pointing out that 'the Norwegian women's team refer to Kasparov as "the Rug".'

Julian Barnes, "Trap. Dominate. Fuck." (Granta 47, Spring 1994)


Smithsonian (August 2006)

they smile and bring the food 
they smile and bow 
as a light hurricane rattles the 
blinds

as the scarlet ibis appears 
and dances in the guano 
on my plate

I’m not hungry anyhow

Leda, Tyndareus, Clytemnestra, 
Castor, Pollux or anybody else 
I know wouldn’t 
eat this stuff.

I ask for a doggy bag. 
they smile and scoop the meal 
into there.

later in my kitchen I divide 
the meal onto their plates 
place them upon the floor

as my 3 cats remain motionless 
staring up at me 
as I ask them, “What’s the matter? 
What’s the matter? Eat it!”

the hurricane scratches 
branches against the window 
as I switch out the kitchen 
light 
walk out of there and into 
the other room 
switch on the tv 
just as a cop shoots a 
man at the top of a fire escape 
and he falls and falls 
toppling and flattening in the 
street:

he will never have to eat 
Szechwan shrimp with Chinese 
peas 
again.


Charles Bukowski, "windy night", War all the time. Poems 1981-1984







Tour du Monde. La Grande-Bretagne

__ On ne pouvait pas ne pas remarquer que les différents membres de la famille erraient constamment dans les couloirs et les cages d'escaliers. Il était rare qu'on les vît assis, séparément ou ensemble, goûtant un moment de détente relative. Même les repas, ils les prenaient le plus souvent debout. Il n'y avait ni plan ni dessein dans les tâches qu'ils accomplissaient, si bien qu'elles paraissaient moins être l'expression d'une quotidienneté toute naturelle que celle d'une obsession étrange, voire d'une perturbation profonde devenue chronique. Edmond, le plus jeune, s'occupait à assembler, depuis qu'on l'avait renvoyé de l'école, en 1974, la charpente d'un bateau ventru d'au moins dix mètres de long, bien qu'il n'eût pas la moindre notion en matière de construction de bateau, ainsi qu'il me le révéla en passant, pas plus d'ailleurs qu'il n'avait l'intention de jamais sortir en mer à bord de cette embarcation informe. It's not going to be launched. It's just something I do. I have to have something to do. Mrs Ashbury recueillait des graines de fleurs dans des cornets de papier préalablement munis par elle d'inscriptions telles que nom, date, lieu, couleur et autres indications ; dans les plates-bandes délaissées, parfois aussi plus loin, dans les prés, je la voyais coiffer précautionneusement de ses cornets les têtes de fleurs fanées et les nouer autour de la tige à l'aide d'un fil. Ensuite elle coupait les tiges, les rapportait à la maison et les accrochait à une ficelle faite de nombreux bouts attachés les uns aux autres et tendue en long et en large à travers ce qui avait été autrefois la bibliothèque. Les tiges, dans leur emballage blanc, étaient accrochées en si grand nombre sous le plafond de la bibliothèque qu'elles formaient une sorte de nuage de papier dans lequel Mrs Ashbury, telle une sainte montant au ciel, disparaissait à moitié lorsqu'elle était occupée, perchée sur l'escabeau de la bibliothèque, à accrocher ou à décrocher les enveloppes bruissantes de graines. (…) Je ne crois pas que Mrs Ashbury sût dans quels champs les semences recueillies par elle devaient un jour lever, pas plus que Catherine et ses deux sœurs Clarissa et Christina ne savaient pourquoi elles passaient plusieurs heures par jour, dans l'une des chambres exposées au nord où elles avaient accumulé un monceau de chutes de tissu, à confectionner des taies, des couvre-lits et toutes sortes d'ouvrages multicolores.
W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne (trad. Bernard Kreiss)


Liverpool, 2007 (Huntly road)

__ Ta chambre est le centre du monde. Cet antre, ce galetas en soupente qui garde à jamais ton odeur, ce lit où tu te glisses seul, cette étagère, ce linoléum, ce plafond dont tu as comparé cent mille fois les fissures, les écailles, les taches, les reliefs, ce lavabo si petit qu'il ressemble à un meuble de poupée, cette bassine, cette fenêtre, ce papier dont tu connais chaque fleur, chaque tige, chaque entrelacs, et dont tu es le seul à pouvoir affirmer que, malgé la perfection presque infaillible des procédés d'impression, ils ne se ressemblent jamais tout à fait, ces journaux que tu as lus et relus, que tu liras et reliras encore, cette glace fêlée qui n'a jamais réfléchi que ton visage morcelé en trois portions de surfaces inégales, légèrement superposables, que l'habitude te permet presque d'ignorer, oubliant l'ébauche d'un œil frontal, le nez fendu, la bouche perpétuellement tordue, pour ne plus retenir qu'une zébrure en forme de Y comme la marque presque oubliée, presque effacée, d'une blessure ancienne, coup de sabre ou coup de fouet, ces livres rangés, ce radiateur à ailettes, cette mallette-électrophone gainée de pégamoïd grenat : ainsi commence et finit ton royaume, qu'entourent en cercles concentriques, amis ou ennemis, les bruits toujours présents qui te relient seuls au monde : la goutte d'eau qui perle au robinet du poste d'eau sur le palier, les bruits de ton voisin, ses raclements de gorge, les tiroirs qu'il ouvre et ferme, ses quintes de toux, le sifflement de sa bouilloire, les bruits de la rue Saint-Honoré, le murmure incessant de la ville. De très loin, la sirène d'une voiture de pompiers semble venir sur toi, s'éloigner, revenir. Au croisement de la rue Saint-Honoré et de la rue des Pyramides, l'alternance réglée des coups de frein, des arrêts, des reprises, des accélérations, rythme le temps presque aussi sûrement que la goutte inlassable, que le clocher de Saint-Roch.
Georges Perec, Un homme qui dort 


From a found booklet

__ I decided to wait and go to the bookstore to find the quote. I'd follow my usual plan for the middle of the day—until the light turned right for photographing the moors and the ponds I was interested in. I'd read the Times, checking for signs of hope. I'd deadhead the perennials and fairy roses. I'd go to the beach at four. I'd sit under the umbrella and read the parts of the Times I'd skipped. When most people left the beach, I'd go swimming, I'd work on removing the polo player from some bathing trunks I'd bought for my husband, I'd go to three farms to find the best corn. I thought about what I'd read in the obituary of the Nobel Prize geneticist Barbara McClintock: "She spent her life working on corn." Then I'd go home and take another shower and put on more mascara. I'd take my camera in my bicycle basket and go for a long ride. On the ride I'd stop and take the photographs I'd been waiting for. On the way back, it would be cool enough to go to the bookstore.
*
__ Part of his charm was that he'd laugh at everything. "Doesn't he look like a fat old lady in a housedress in the Ozarks?", I asked on one visit. The baby's parents took this to be a compliment, which it certainly was. His eyes were such a light blue that he had a really Christian look, as if his ancestors had run after and thrown rocks at Jews, although I knew this was impossible because he was Swedish, not Polish, and the Swedes were so tolerant of minorities and so perfect in every way. Mai Britt had married Sammy Davis Jr. That was an example often given of Swedish liberalism, I recalled, or maybe not—it was an example of something, I couldn't remember what, as I looked at the baby's light-blue eyes and tried to picture his ancestors. His name happened to be Christian, too—a choice I couldn't understand, because his father was half Jewish, and it was almost like being named Jesus.
Julie Hecht, "The Thrill Is Gone" + "That's No Fun", Do the windows open?


« La bocca della verità »

__ Deuxièmement, cet équipement (paraskeuê), de quoi est-il fait ? Eh bien, cet équipement dont on doit se doter qui permet de répondre aussitôt qu'il le faut, et avec les moyens à la fois les plus simples et les plus efficaces, est constitué par des logoi (des discours). Et là, il faut faire bien attention. Par logoi il ne suffit pas d'entendre simplement un équipement de propositions, de principes, d'axiomes, etc., qui sont vrais. Il faut entendre des discours en tant que ce sont des énoncés matériellement existants. Le bon athlète, qui a la paraskeuê suffisante, ce n'est pas simplement celui qui sait telle ou telle chose concernant l'ordre général de la nature ou les préceptes particuliers correspondant à telle ou telle circonstance, c'est celui qui a – je dis : « dans la tête » pour l'instant, il faudra revenir de plus près sur ce sujet – fiché en lui, implanté en lui (ce sont des phrases de Sénèque dans la lettre 50), qui a quoi ? Eh bien : des phrases effectivement prononcées, des phrases qu'il a effectivement entendues ou lues, des phrases qu'il s'est incrustées lui-même dans l'esprit, en les répétant, les répétant dans sa mémoire par des exercices quotidiens, en les écrivant, les écrivant pour lui dans des notes comme celles par exemple que Marc Aurèle prenait : vous savez que, dans les textes de Marc Aurèle, il est très difficile de savoir ce qui est de lui et ce qui est citation d'autre chose. Peu importe. Le problème, c'est que l'athlète est celui qui se dote donc de phrases effectivement entendues ou lues, par lui effectivement remémorées, reprononcées, écrites et réécrites. Ce sont les leçons du maître, les phrases qu'il a entendues, ce sont les phrases qu'il a dites, qu'il s'est dites à lui-même. C'est de cet équipement matériel de logos, à prendre en ce sens-là, qu'est constitué l'armature nécessaire à celui qui doit être le bon athlète de l'événement, le bon athlète de la fortune.
Michel Foucault, L'herméneutique du sujet


Düsseldorf, 2011 (Gold Ankauf)

__ Your body in small rooms and large rooms, your body walking up and down stairs, your body swimming in ponds, lakes, rivers and oceans, your body traipsing across muddy fields, your body lying in the tall grass of empty meadows, your body walking along city streets, your body laboring up hills and mountains, your body sitting down in chairs, lying down on beds, stretching out on beaches, cycling down country roads, walking through forests, pastures, and deserts, running on cinder tracks, jumping up and down on hardwood floors, standing in showers, stepping into warm baths, sitting on toilets, waiting in airports and train stations, riding up and down in elevators, squirming in the seats of cars and buses, walking through rainstorms without an umbrella, sitting in classrooms, browsing in bookstores and record shops (R.I.P.), sitting in auditoriums, movie theaters, and concert halls, dancing with girls in school gymnasiums, paddling canoes in rivers, rowing boats across lakes, eating at kitchen tables, eating at dining room tables, eating in restaurants, shopping in department stores, appliance stores, furniture stores, shoe stores, hardware stores, grocery stores, and clothing stores, standing in line for passports and driving licences, leaning back in chairs with your legs propped up on desks and tables as you write in notebooks, hunching over typewriters, walking through snowstorms without a hat, entering synagogues and churches, dressing and undressing in bedrooms, hotel rooms, and locker rooms, standing on escalators lying in hospital beds, sitting on doctors' examination tables, sitting in barbers' chairs and dentists' chairs, doing somersaults on the grass, standing on your head on the grass, jumping into swimming pools, walking slowly through museums, dribbling basketballs in playgrounds, throwing baseballs and footballs in public parks, feeling the different sensations of putting your feet on sand, dirt, and grass, but most of all the sensation of sidewalks, for that is how you see yourself whenever you stop to think about who you are: a man who walks, a man who has spent his life walking through the streets of cities.
Paul Auster, Winter journal


Berlin, 2014 (Der fremde Freund)

__ J'ôtai mon pardessus, puis mon chapeau. Je fermai la fenêtre. Je m'assurai que les objets m'appartenant étaient à leur place. C'était une habitude. Toutes mes habitudes m'attendaient. Elles m'avaient suivi dans cette chambre. Elles sont devenues, chaque année, plus nombreuses. Il suffirait de si peu de chose pour que je puisse m'en libérer. Il suffirait d'un événement qui me soustrairait à la vie quotidienne. Je ne me décidais pas à me coucher. Il fallait que je restasse habillé pour bouger, pour marcher, pour me défendre.
*
__ Je rentrais. Enfin je retrouvais la paix. Le dîner, la soirée, le sommeil rendaient tellement lointaine la journée du lendemain. J'avais un répit. Je ne pouvais plus perdre de terrain. La journée terminée, le monde est meilleur. La lutte est interrompue. Ceux qui ne participent pas ne souffrent plus de leur inaction.
*
__ Bien que je n'aie rien pris depuis le matin (exactitude des repas, qu'êtes-vous devenue !), je n'ai pas faim ni soif. Je ressens une sorte de pression aux tempes, quelque chose comme une douleur qui ne veut pas se déclarer. Et quand je les touche, cette sensation disparaît. La journée est belle. Je regarde le soleil. Je peux fixer mon regard une seconde, à un seul endroit, au cœur du foyer qui est moins aveuglant que le feu qu'il dégage. Et cela me surprend. La foule se renouvelle sans cesse sans qu'un visage me soit connu et sans qu'elle me paraisse étrangère. Je pense que la vie est admirable. Les souvenirs lointains qui m'oppressent de bonheur, il me semble que je vais les revivre dans l'avenir.
__ Je m'assois à la terrasse d'un café, au premier rang, par une subite volonté de me singulariser. Je me frotte les mains avec une rapidité extraordinaire, comme si ce geste avait une utilité immédiate. Je me sens la force de casser quelque chose. Je bous. Je suis prêt à éclater. Je désigne du doigt un journal qui sort un peu trop d'une poche.
__ « Votre journal va tomber, Monsieur. »
_ J'interviens de cette façon de plus en plus fréquemment. Je serre les mâchoires. Je n'ai besoin de personne. Je ne demande rien à personne. Je suis. Par conséquent j'ai le droit de me contracter, d'interpeller les gens, de frapper le sol du talon.
__ « Monsieur ! »
__ Un gros homme se retourne.
__ « Pardon, pardon, vous ressemblez à un de mes amis. »
__ Cette fois, je serre les poings. J'ai un tremblement qui n'a rien de commun avec celui que donne la peur, l'angoisse, ou la nervosité. Je tremble de force. Je tremble comme un fleuret. L'avenir est toujours éblouissant devant mes yeux. C'est une façon d'être heureux. J'entrevois confusément la réalisation de mes rêves et je suis transporté de joie.
Emmanuel Bove, Mémoires d'un homme singulier

Brochure trouvée

__ La fin du film, étirée comme une naissance, a pour sujet le processus de la fonte de la cloche. Le seigneur féodal veut une nouvelle cloche, mais une épidémie a décimé la population et le fondeur est mort. Les hommes du seigneur féodal vont le chercher, mais ne trouvent qu'une maison en ruine et l'unique survivant, son fils. L'adolescent essaie de les convaincre qu'il sait comment on fait une cloche. Après quelques moments de doute, les sbires du seigneur l'emmènent avec eux, non sans l'avertir auparavant qu'il paiera de sa vie si la cloche est défectueuse.
__ Le moine, qui a volontairement cessé de peindre et qui s'est imposé un vœu de silence, passe de temps à autre à travers le champ où les travailleurs travaillent à la cloche. Quelque fois l'adolescent le voit et se moque de lui (l'adolescent se moque de tout). Il lui pose des questions auxquelles le moine ne répond pas. Il rit de lui. Dans les environs de la ville fortifiée, en même temps que le labeur de fonte de la cloche avance, une sorte de pèlerinage populaire va croissant à l'ombre des échafaudages où l'on travaille (…).
__ Et les jours passent ainsi. Parfois le seigneur féodal et ses nobles s'approchent de la fonderie improvisée pour voir les travaux de la cloche. Ils ne parlent pas avec l'adolescent, mais avec un sbire du seigneur féodal qui sert d'intermédiaire. Le moine passe aussi et observe, avec un intérêt croissant, les travaux. L'intérêt du moine, le moine lui-même ne le comprend pas. D'autre part, l'équipe d'artisans qui est sous les ordres de l'adolescent s'inquiète pour lui. Ils le nourrissent. Ils plaisantent avec lui. La fréquentation quotidienne le leur a rendu sympathique. Et enfin arrive le grand jour. Ils lèvent la cloche. Tout le monde se réunit autour de l'échafaudage en bois auquel elle pend et d'où on la fera tinter pour la première fois. Le village entier est sorti de l'autre côté de la muraille. Le seigneur féodal et ses nobles et même un jeune ambassadeur italien, qui trouve que les Russes sont des sauvages, attendent. On fait sonner la cloche. Le timbre est parfait. La cloche ne se fêle pas, le son ne s'éteint pas. Tout le monde félicite le seigneur féodal, même l'Italien. Le village est en fête.
__ Quand tout est fini, sur ce qui était auparavant une fête populaire, et est maintenant un grand espace couvert de détritus, il ne reste que deux personnes auprès de la fonderie abandonnée, l'adolescent et le moine. L'adolescent est assis par terre et pleure comme une fontaine. Le moine est debout auprès de lui et l'observe. L'adolescent regarde le moine et lui dit que son père, ce cochon d'ivrogne, ne lui a jamais appris l'art de la fonte des cloches, qu'il avait préféré mourir en emportant le secret avec lui, que, lui, avait appris seul, en le regardant. Et ensuite il se remet à pleurer. Alors le moine se baisse et, rompant un vœu de silence qu'il avait juré respecter toute sa vie, lui dit : Viens avec moi au monastère, moi je recommencerai à peindre et toi tu feras des cloches pour les églises, ne pleure plus.
__ Et c'est là que finit le film.
Roberto Bolaño, « Jours de 1978 », Des putains meurtrières (trad. Robert Amutio)
www.youtube.com/watch?v=JIcgpwOjZmE


(National Geographic)

__ J'étais désemparé, dans un état extrême, j'avais perdu tous mes moyens ; ma conversation, lorsque nous parlions, était souvent plate, crispée, et exprimer ce qui me travaillait, cela m'était impossible. Elle aussi était un peu malade et dormait très mal. Il se passait ainsi des moments étranges, que je ne comprends toujours pas. Une fois, je m'en souviens, pris dans nos insomnies respectives, nos yeux se croisèrent, et nous nous regardâmes longtemps, sans sourire, sans parler. Une autre fois, dans un moment semblable, où la perte du sommeil semblait la faire souffrir autant que moi, je lui tendis la main d'un lit à l'autre, et elle la prit jusqu'à ce qu'elle se rendormît. Le dernier soir de notre séjour à K…, elle s'était couchée avant moi, je m'assis sur le bord de mon lit, face à elle, et lui pris la main ; accablé de fatigue et de tristesse, j'embrassai cette main, je la caressai, et posai enfin la tête dessus un long moment. Je ne sais pas si nous nous sommes parlé, ou je me suis simplement laissé aller à cette main. Elle la reprit enfin. Fou de douleur, presque en larmes, je me penchai sur elle et l'embrassai sur les lèvres, doucement. Puis je me couchai. La nuit fut aussi mauvaise que les autres.
Jonathan Littell, « Entre deux avions », Études

__ In considering the phenomenon of throwing, one cannot pass over the remarkable difference in the manner of throwing of the two sexes. (…) The girl of five does not make any use of lateral space. She does not stretch her arms sidewards ; she does not twist her trunk ; she does not move her legs, which remain side by side. All she does in preparation for throwing is to lift her right arm forward to the horizontal and to bend the forearm backward in a pronate position. In the final motion, action is limited to the triceps and flexors of the hand. (…) The ball is released without force, speed, or accurate aim. It enters almost immediately the descending branch of a steep parabola. At the age of six, the girl tilts her right shoulder slightly and moves the left foot forward one small step, but shows no further progress. A boy of the same age, when preparing to throw, stretches his right arm sidewards and backwards ; supinates the forearm ; twists, turns, and bends his trunk ; and moves his right foot backwards. From this stance, he can support his throwing almost with the full strength of his total motorium. The excursion of his final motion reaches an angle of 180°. It moves around the left standing leg as its central axis. The radius of this semi-circle exceeds by far the full length of the arm. The ball leaves the hand with considerable acceleration ; it moves toward its goal in a long flat curve.
Erwin Straus, "The upright posture", Phenomenological Psychology (trad. Erling Eng)