I went over to Avenida do Uruguai
A woman there, Dona Rosa,
helps me out now and again
She lives on the seventh floor
I ring the bell, and the door of the building opens
I walk in, and my face drops
“Elevator out of order”
Imagine walking up six flights
On crutches…
I had to walk up six flights
I was fucked
Absolutely exhausted
I finally get there
I ring the bell
“Dona Rosa, how are you?”
“Very well, thanks”
“And your husband?”
“Fine, thanks be to God”
“Could you help me out a bit?”
“I'll see what I can do”
She comes back and hands me two yogurts
Handed you what?
Two yogurts
Two fuckin' yogurts
I was fuming
I was expecting money
Anyway, I put the yogurts in my bag
and prayed the whole way down
that they'd be strawberry
Pedro Costa, In Vanda's room

Je suis étendue devant Franz ; c'est l'hiver, ou la fin de l'automne, les branches nues des aubépines devant la fenêtre laissent passer librement à travers les rideaux la lumière blanche du réverbère. Je suis couchée sans protection devant Franz, qui suit soigneusement les lignes de mon corps, caresse du bout des doigts les gerçures et cicatrices, la poitrine impudemment molle et en prétendant que je suis belle, me précipite dans un embarras extrême. Que voit Franz quand il me voit ? Il est possible que ma beauté, pour les petits yeux gris-bleu de Franz, n'ait d'autre origine que sa myopie, car naturellement, quand nous sommes tous les deux au lit, Franz ne porte pas de lunettes. Mais je vois encore très bien, c'est seulement quand je suis très fatiguée que de temps en temps la lecture me devient difficile, et c'est pourquoi, quelques semaines avant de rencontrer Franz, je me suis fait faire des lunettes, mais je ne les porte jamais en présence de Franz. Bien que je sois plus jeune que Franz de quelques années et que je voie encore bien, je trouve aussi que Franz est beau. Franz semble croire aussi peu à sa beauté présente que moi à la mienne, mais tout comme moi, il fait volontiers allusion à sa beauté passée. Dès que je célèbre une partie de son corps, ses longues cuisses semblable à des colonnes, ou bien ses épaules, puissantes même si elles ne sont pas particulièrement larges, Franz dit : Tu aurais du me voir il y a trente ans, quand je lançais encore le disque. Et moi, quand Franz parle de ma beauté, je dis : Ah, bah, autrefois, oui. À présent j'ai cent ans, et Franz, Dieu merci, ne peut plus voir ma chair pendre à mes os comme des chiffons. Moi seule, je vois toujours Franz. Les bras croisés sous la tête, les yeux fixés droit au plafond, il est couché parmi les plantes carnivores comme dans une prairie d'été, et moi, comme il y a trente ou quarante ans, je sais exactement à quoi il ressemblait quand il avait dix-sept ou dix-huit ans.
Monika Maron, Animal triste (tr. Nicole Casanova)


Paris, 2009 (Strasbourg Saint-Denis)

J'ai découvert que j'étais fatigué d'être quelqu'un. Pas seulement celui que j'étais, mais n'importe qui d'autre. J'aime regarder les gens mais je n'apprécie pas de leur parler, d'interagir avec eux, de leur faire plaisir ou de les offenser. (…) Je suis éreinté. Je voudrais être une montagne, un arbre, une pierre.
Susan Sontag, « Le mannequin » (tr. Florence Cabaret)


Séoul, 2017 (non-woven)

I talked for hours on the telephone, telling my friends that I was home, and I sat up late at the kitchen table, drinking coffee, reading, and smoking. Most of the city slept. In the quiet, I heard police sirens as far away as Houston Street. Sometimes, I was awakened around noon or later by the smells of my mother's cooking which, like sunlight, became more subtle as the hours passed. Days were much alike. I didn't know Monday from Wednesday until I saw it in the newspaper. I'd forget immediately. After my parents had gone to bed, I'd step out to buy The Times, then stare at the columns of want ads. Among thousands upon thousands of jobs, none said my name. I wanted to do something. I didn't want something to do. Across the darkened living room, down the hall, in the big bed with my mother, my father lay snoring.
Leonard Michaels, Sylvia



Ici, quand il y a un feu, les pompiers, tous volontaires, nettoyeurs de rues ou de cadavres, fous ou simples idiots sans travail, à l'appel de la cloche du curé, qu'un observateur trop nonchalant aura prévenu avec retard, revêtent leurs salopettes de pompiers, leurs bottes, et se retrouvent devant les citernes ambulantes d'eau ou de neige. La nuit tombe, le feu a déjà pris tout le versant de la colline, le camion se dirige dans sa direction, puis bifurque. Les femmes sont réquisitionnées pour dresser une table et faire fondre la glace des nourritures surgelées. Les pompiers s'asseyent en ligne face au feu et se mettent à bâfrer, ils dévorent des poulpes farcis et des carnes rances, ils boivent un vin résiné et maudissent le feu tout en le chérissant, ils prétendent qu'ils ne peuvent l'atteindre car il a pris à un endroit où leurs lourds camions n'ont pas accès, et parce qu'il est d'un usage barbare et démodé de l'étouffer à la serpe sur ses bords. Quand ils vont se coucher, le feu a pris toute la colline, il fait jour. Un hélicoptère les relaie : il tire à sa traîne un container de couleur rouge qu'il projette dans les piscines des hôtels avoisinants, et dont il puise l'eau qui éteint le feu en quelques instants.
Hervé Guibert, « Ici », La piqûre d'amour


Berlin, 2008 (111)

It happened that green and crazy summer when Frankie was twelve years old. This was the summer when for a long time she had not been a member. She belonged to no club and was a member of nothing in the world. Frankie had become an unjoined person who hung around in doorways, and she was afraid. In June the trees were bright dizzy green, but later the leaves darkened, and the town turned black and shrunken under the glare of the sun. At first Frankie walked around doing one thing and another. The sidewalks of the town were gray in the early morning and at night, but the noon sun put a glaze on them, so that the cement burned and glittered like glass. The sidewalks finally became too hot for Frankie's feet, and also she got herself in trouble. She was in so much secret trouble that she thought it was better to stay at home – and at home there was only Berenice Sadie Brown and John Henry West. The three of them sat at the kitchen table, saying the same things over and over, so that by August the words began to rhyme with each other and sound strange. The world seemed to die each afternoon and nothing moved any longer. At last the summer was like a green sick dream, or like a silent crazy jungle under glass. And then, on the last Friday of August, all this was changed: it was so sudden that Frankie puzzled the whole blank afternoon, and still she did not understand.
Carson McCullers, The Member of the Wedding


Séoul, 2017 (Seven Café)

L’homme vieux au café qui repousse son petit verre de rosé pour me laisser la place : il me regarde de haut en bas et en s’attardant sur ma poche qui recèle ma main crispée il me dit : « Vous êtes gelé, chauffez-vous là, mettez votre main là », et il part d’un éclat de rire car le radiateur où il vient de poser sa main est absolument froid. Il veut que je mette ma main sur la théière où bout mon infusion, il veut que je rajoute des sucres dans ma tasse. Il dit que le travail intellectuel use davantage de calories que le travail manuel. Il dit que chaque homme, avant tout, veut être un artiste. Un de ses yeux ne voit plus, ses rares cheveux gris sont rabattus en mèche sur son front, il porte un manteau gris avec le sigle de la poste, et sous son veston, un étrange tricot très coloré, bleu et rose, pelucheux, comme un tricot d’enfant, une vilaine petite cravate jaune à pois. Il me dit que peut-être un jour nous nous rencontrerons sur le pont Saint-Michel, et je serai avec des amis, mais je le saluerai quand même, je lui dirai : « Bonjour, Lucien », et peut-être même je le présenterai à mes amis, et moi qui suis entré par hasard dans ce café, et qui m’appelle peut-être Daniel, je rentrerai de nouveau dans le café, et je m’adresserai à Mme Rose, la patronne, je lui dirai : « Vous direz à Lulu que Daniel est passé »…
*
Suzanne et Louise : elles dorment ensemble, désormais, mais Louise est persuadée la nuit que sa sœur jumelle, Andrée, dort entre elles deux. Quand Suzanne lui demande quelque chose, elle réplique sans s’éveiller vraiment : « Demande à Dédée de te retourner. » Suzanne aussi est persuadée de la présence d’une troisième personne, qui est dans le lit au milieu, mais elle n’arrive pas à l’identifier.
*
Suzanne vit désormais entourée de mots étranges inscrits sur des bouts de papier dont elle parsème les recoins des deux étages, sur l’un elle a écrit : « Héliotrope, chèvrefeuille », sur un autre : « Chaliapine, Arcachon » ; ce sont des mots qu’elle a recherchés en vain plusieurs jours, dont elle se venge en les remettant ainsi à chaque instant à sa disposition. D’autre part, accrochées aux fenêtres dans de petites housses de plastique, pendent les nourritures qu’on ne peut pas mettre au réfrigérateur, comme le croissant que mange chaque matin Suzanne, pour les sauver des grignotages du loir qu’une légende fait à présent vivre dans cet appartement.
Hervé Guibert, Le Mausolée des amants. Journal 1976-1991

Ce soir-là, tandis que ma mère faisait manger Suzanne, momentanément paralysée, sur une chaise au bas de son lit, mes yeux balayaient l'appartement à peine éclairé : les tableaux, toutes les glaces, les lustres, je remarquais que la peinture était en bon état, blanche au plafond et un peu plus chaude aux murs, je me penchais pour regarder l'interstice entre le dos du lit et le mur, car j'ai toujours peur que cette obscurité n'abrite de petits animaux malfaisants, comme les araignées ou les cafards, et je ne vis rien qu'une obscurité nette, avec quelques fils électriques emmêlés, et je pensais aussitôt : je pourrais dormir dans ce lit, je pourrais vivre ici, une fois Suzanne morte, avec son accord, et je ne bougerai rien, je n'ajouterai aucun objet personnel, je laisserai comme elle les volets fermés, je ne viderai par les tiroirs, j'ai peur des araignées, mais je n'ai pas peur de la présence des morts, je vivrai avec ce souvenir vaquant à mes côtés. Et le soir, j'hésite à écrire ce vœu, car j'ai peur, tout à coup, qu'il ne devienne un sort.
Hervé Guibert, Suzanne et Louise

Le temps pour moi passait et ne passait pas, c’était comme s’il passait ailleurs, hors du lieu où je me trouvais.
*
Parfois j’allais me baigner tout seul, sur des petites plages isolées où il n’y avait personne. J’y arrivais en voiture au long de ces virages lents où de temps à autre surgissait l’éblouissante apparition de la dalle marine. J’arrêtais la voiture, je descendais à pied sur des sentiers envahis d’une végétation dure et épineuse. Je me déshabillais, je me couchais sur le sable brûlant. Je pénétrais dans l’eau, je nageais un moment vers le large, je faisais la planche sur le ventre, le visage plongé dans la bouillie chaude de la mer. Je revenais m’écrouler sur la petite plage déserte, face à la déclivité de l’eau. Son éclat gélatineux traversait le voile de mes paupières fermées tandis que je restais ainsi, hors d’atteinte, seul, hébété.
Le siège de la voiture était brûlant, quand je revenais m’y asseoir. Je devais conduire en ne touchant le volant que par intermittence et à des endroits toujours différents, pour ne pas me griller les mains. La sueur trempait instantanément tout mon corps dans la conque du siège, et coulait sur mon front, je devais passer sans arrêt ma main sur les yeux pour voir où j’allais alors que je roulais au long des lacets éblouis de lumière, on apercevait parfois au bord de la route, au milieu des buissons couverts de poussière et dans les maigres bosquets desséchés, de minuscules incendies circonscrits et immobiles, de petits ronciers qui avaient soudainement pris feu, des zones de végétation qui s’enflammaient comme par magie, çà et là, sous l’éclat du ciel.
Antonio Moresco, Les Incendiés (tr. Laurent Lombard)

Some hours before dawn Henry Perowne, a neurosurgeon, wakes to find himself already in motion, pushing back the covers from a sitting position, and then rising to his feet. It's not clear to him when exactly he became conscious, nor does it seem relevant. He's never done such a thing before, but he isn't alarmed or even faintly surprised, for the movement is easy, and pleasurable in his limbs, and his back and legs feel unusually strong. He stands there, naked by the bed—he always sleeps naked—feeling his full height, aware of his wife's patient breathing and of the wintry bedroom air on his skin. That too is a pleasurable sensation. His bedside clock shows three forty. He has no idea what he's doing out of bed: he has no need to relieve himself, nor is he disturbed by a dream or some element of the day before, or even by the state of the world. It's as if, standing there in the darkness, he's materialized out of nothing, fully formed, unencumbered.
Ian McEwan, Saturday



Berlin, 2006 (Dahlem)

I went to my bedroom, took off my shoes and socks and lay down on the bed. Through my window I could see a clear square of pale-blue sky, not one cloud. After less than a minute I sat up and stared about me. On the floor were Coca Cola tins, dirty clothes, fish and chip wrappers, several wire coat-hangers, a box that once contained rubber bands. I stood up and looked at where I had been lying, the folds and rucks in the yellowish-grey sheets, large stains with distinct edges. I felt stifled. Everything I looked at reminded me of myself. I opened wide the doors of my wardrobe and threw in all the debris from the floor. I pulled the sheets, blankets and pillows off my bed and put those in too. I ripped down pictures from the wall that I had once cut out of magazines. Under the bed I found plates and cups covered in green mould. I took every loose object and put it in the wardrobe till the room was bare. I even took down the light bulb and light shade. Then I took my clothes off, threw them in and closed the doors. The room was empty like a cell. I lay down on the bed again and stared at my patch of clear sky till I fell asleep. 
Ian McEwan, The Cement Garden

Placemats aren’t really my thing to be perfectly honest but it looks as if I’m going to have to buy some to put beneath the bowls on the windowsill. Evidently the stone there has become rather too cold and possibly a bit damp because the other day an orange went off very quickly and I see today that the aubergine has developed some moist fluff in the shape and hue of an oyster. I ought to go down to the compost bin, it seems I have been putting it off. I think I’ve lost interest in it actually, it’s got very boring. Someone told me the other day that they had worms escaping from theirs, which I thought sounded quite momentous. I like worms and have no problem picking them up, which is unusual and thus gives me a clear advantage in certain situations because it means I can fling them at people if I feel like it and that never fails to cheer me up. There’s a blue plastic bowl in the kitchen on the worktop where I collect scraps and skins and teabags and rinds and stalks and weeping leaves and shells etc for the compost bin and the idea was to use a smallish bowl so that I would empty it often, daily in fact, but I don’t do that. I don’t do that and it piles up, it all piles up and sometimes, though this happens rarely, I tip it all into a bigger bowl and just carry on.
Carry on with what? Well, for your information, there are always things that must be done – this, for one thing, after the fire has been lit of course. The birds need feeding at least once a day this time of year. And after a while I make the bed. I go up the steps and take a look in the post box. I like a coffee first thing. Sometimes I have a banana along with it. Sometimes that’s all I need. And the blue bowl gets emptied, or not, into the compost bin. And the enamel bucket taken without fail to the side of the cottage and filled up with coal again and again. And because there is no step everything gets in here so there is never a time when the floor couldn’t do with a good sweep. And of course there is always something to fold.
Claire-Louise Bennett, “Morning, Noon & Night”

That's how a day starts: light the fire, get dressed, sit in front of the fire. Sweep up, coffee, morning Madeira, wind the clock, brush your teeth, have a look at the boat, measure the height of the water. Cut firewood, worktime Madeira. Then comes the main body of the day. Not till sundown do the rituals begin again. Sundown Madeira, take in the flag, see to the slop-pail, light the lamp, food. Then comes the whole evening. Every day must be written up before dark, including the height of the water, the direction of the wind and the temperature, and the shopping list on the doorpost: new batteries, stockings but not knitted, all kinds of vegetables, embrocation, spare glass shade for lamp, saw-blade, butter, Madeira, sheer-pins for the propeller.
*
“Explosion” is a beautiful word and a very big one. Later I learned others, the kind you can whisper only when you’re alone. “Inexorable”. “Ornamentation”. “Profile”. “Catastrophic”. “Electrical”. “District Nurse”.
They get bigger and bigger if you say them over and over again. You whisper and whisper and let the world grow until nothing exists except the word.
Tove Jansson, “The squirrel” (tr. Silvester Mazzarella) / “The Dark” (tr. Kingsley Hart), A Winter Book


Séoul, 2017 (refus d'enlèvement)

J'ai aussi trouvé au fond de la valise un petit carnet vierge. J'ai décidé de l'utiliser moi-même pour noter tout ce que je sais sur Jayne, pas pour la police, mais pour moi, puisque j'en sais si peu, et j'ai l'impression que plus sa mort s'éloigne de moi plus je l'aime, elle, Jayne, je ne vois pas comment je pourrais aimer jamais une autre femme, Jayne était si belle, si intelligente, si fantaisiste, et elle baisait tellement bien. Je n'aurai pas de deuxième carnet à remplir. Il faut s'y mettre. Par où commencer ? Jayne doit avoir vingt-six, vingt-sept ans. Elle est très grand grande, je dirais au moins un mètre quatre-vingt-deux. Elle disait : « Avant toi je ne sortais qu'avec des nains, des nains aux cheveux argentés. » Après la compétition de natation, elle a été mannequin pendant quelques mois à Amsterdam, elle a fait connaissance au cours d'un défilé d'un Yougoslave, un certain Yazo, dont elle parlait avec beaucoup d'affection, une pédale. Elle a vite abandonné le métier de mannequin. Elle abandonnait tout. C'est peut-être pour cela qu'il fallait changer toujours d'endroit, pour abandonner chaque jour quelque chose. Je peux me demander quand elle m'aurait abandonné. Elle l'a fait en filant vers la barrière de corail, malgré mes supplications. Jayne a un petit frère qui a fait de la prison pour des histoires de drogue, une baraque, un buveur de bière, qui grossit chaque semaine un peu plus. Jayne a une passion, comme un reliquat d'enfance, pour les Simpson, cette famille d'affreux jojos qui passe à la télé en dessin animé. Nous avions un petit poste couleurs imbriqué dans le tableau de bord de la Mercedes, uniquement pour regarder les Simpson. Elle arrêtait la voiture n'importe où, pour ne pas les manquer. Ça semblait être pour elle la même nécessité, la même urgence que faire l'amour. Elle achetait des magazines de télé des bleds où nous passions pour chercher les heures de programmation. Elle collectionnait les Simpson sous toutes leurs formes, en tee-shirts achetés dans des Prisunic, en confiseries, moulés en gélatine acidulée dont elle se gâtait lentement les dents.
Hervé Guibert, Le paradis




« Vue aérienne des thermes gallo-romains à Ribemont-sur-Ancre »

Pourquoi les aspirateurs-traîneaux se vendent-ils si mal ? Que pense-t-on, dans les milieux de modeste extraction, de la chicorée ? Aime-t-on la purée toute faite, et pourquoi ? Parce qu'elle est légère? Parce qu'elle est onctueuse ? Parce qu'elle est si facile à faire : un geste et hop ? Trouve-t-on vraiment que les voitures d'enfant sont chères ? N'est-on pas toujours prêt à faire un sacrifice pour le confort des petits ? Comment votera la Française ? Aime-t-on le fromage en tube? Est-on pour ou contre les transports en commun ? À quoi fait-on d'abord attention en mangeant un yaourt : à la couleur ? à la consistance ? au goût ? au parfum naturel ? Lisez-vous beaucoup, un peu, pas du tout ? Allez-vous au restaurant ? Aimeriez-vous, madame, donner en location votre chambre à un Noir ? Que pense-t-on, franchement, de la retraite des vieux ? Que pense la jeunesse ? Que pensent les cadres ? Que pense la femme de trente ans ? Que pensez-vous des vacances ? Où passez-vous vos vacances ? Aimez-vous les plats surgelés ? Combien pensez-vous que ça coûte, un briquet comme ça ? Quelles qualités demandez-vous à votre matelas ? Pouvez-vous me décrire un homme qui aime les pâtes ? Que pensez-vous de votre machine à laver ? Est-ce que vous en êtes satisfaite ? Est-ce qu'elle ne mousse pas trop ? Est-ce qu'elle lave bien ? Est-ce qu'elle déchire le linge ? Est-ce qu'elle sèche le linge ? Est-ce que vous préféreriez une machine à laver qui sécherait votre linge aussi ? Et la sécurité à la mine, est-elle bien faite, ou pas assez selon vous ? (Faire parler le sujet : demandez-lui de raconter des exemples personnels ; des choses qu'il a vues ; est-ce qu'il a déjà été blessé lui-même ? comment ça s'est passé ? Et son fils, est-ce qu'il sera mineur comme son père, ou bien quoi ?)
Georges Perec, Les choses


Paris, 2009 (rue de la Manutention)

We continued our daily round because little else seemed clear. We knew we had lost heart, we had lost our heart. We were loveless, or we had lost the trick of love, and we didn’t know how to begin talking about it. We slept in the same bed, but we didn’t embrace. We used the same bathroom, but we never saw each other naked. We were scrupulously casual because we knew that anything less, cold politeness for example, would have exposed the charade and led us into the conflict we longed to avoid. What had once seemed natural, like love-making or long talks or silent companionship, now appeared as robustly contrived as Harrison’s Fourth Sea Clock, impossible as well as anachronistic to recreate. When I looked at her, brushing her hair, or bending to retrieve a book from the floor, I remembered her beauty like some schoolbook fact got by heart. True, but not immediately relevant. And I could reconstruct myself in her own gaze as oafishly large and coarse, a biologically motivated bludgeon, a giant polyp of uninspired logic with which she was mistakenly associated. When I spoke to her my voice rang dull and flat in my skull, and not just every sentence, but every word was a lie. Muted anger, finely disseminated self-loathing, these were my elements, my colours. When our eyes met, it was as if our ghostly, meaner selves held up hands before our faces to block the possibility of understanding. But our gazes rarely met, and when they did it was only a second or two before they shrank nervously away.
Ian McEwan, Enduring Love

She was a ghostly figure, a gaunt and gentle sprite with tousled brown hair, who drifted about the house as she drifted through their childhoods, sometimes communicative and even affectionate, at others remote, absorbed in her hobbies and projects. She could be heard at any hour of the day, and even in the middle of the night, fumbling her way through the same simple piano pieces, always faltering in the same places. She was often in the garden pottering about the shapeless bed she had made right in the centre of the narrow lawn. Painting, especially watercolours – scenes of distant hills and church spire, framed by foreground trees – contributed much to the general disorder. She never washed a brush, or emptied the greenish water from the jam jars, or put away the paints and rags, or gathered up her various attempts – none of which were ever finished. She would wear her painting smock for days on end, long after a painting bout had subsided. Another activity – it may have been suggested once as a form of occupational therapy – was cutting pictures out of magazines and gluing them into scrapbooks. She liked to move around the house as she worked, and discarded paper clippings were everywhere underfoot, trodden into the dirt of the bare floorboards. Paste brushes hardened in the opened pots where she left them on chairs and window ledges.
Ian McEwan, On Chesil Beach