__ Derrière les baies vitrées de son appartement, la ville est un saupoudrage de grains de lumières rouges, jaunes et vertes, surplombée d'un grand ciel rosâtre. Liu Dan rentre de son atelier, où il a passé des heures à tracer des esquisses à la mine de charbon. La fatigue l'a envahi, et il prend soin de ses yeux. Il sait ce qu'il doit à son excellente vue, capable de percevoir le plus petit détail dans une œuvre peinte, une calligraphie, une pierre. Avant d'aller dormir, il met un disque. Bach. La musique entre dans le silence, tandis qu'il s'assoit devant une tasse de thé vert, en porcelaine noire du Japon, légèrement bosselée. Il fume la dernière cigarette de la nuit, et observe la fumée monter lentement au plafond. Dehors, les lumières s'éteignent, remplacées par l'embrasement du ciel, de ce soleil levant qui frappe les façades en miroir des gratte-ciels de la ville. Les avenues se chargent d'automobiles, de plus en plus nombreuses, d'une circulation de plus en plus lente. Liu Dan ferme les yeux un instant. Il n'a jamais vraiment décidé s'il aimait ou non ce moment de la journée.
Nicolas Idier, La musique des pierres




Potsdam, 2013

__ Un jour, Copi, Boutade et moi sommes allés manger des huîtres dans une brasserie du quartier. Je me souviendrai toujours de ce jour, non seulement parce que c'était la première fois que je mangeais des huîtres (Copi invitait), mais aussi parce que j'ai découvert que des personnes pouvaient vivre littéralement d'un secret et que la lumière d'hiver était particulièrement belle, je n'avais à coup sûr jamais vu de ma vie une telle lumière. Nous nous étions tous les trois rencontrés, par hasard, dans la rue de Médicis, à la hauteur de la librairie Corti et, battus par le vent vif et clair, nous avions commencé à marcher côte à côte sur le gravillon mouillé des sentiers du Jardin du Luxembourg. Nous n'avions pas encore décidé d'aller manger des huîtres quand, après avoir traversé le Luxembourg, nous engageant dans la rue Bonaparte, nous avons failli heurter le bohème Bouvier qui, montrant le haut d'un immeuble de cette rue, était en train de raconter à un couple égaré que, jeune homme, il avait passé là-haut ses années de bohème. « J'ai habité là-haut, et là, à cause de l'immeuble, je me suis enlisé et ai échoué en tant qu'artiste », leur disait-il d'une voix chantante.
__ « Regardez, regardez ce vieux », a dit Copi. Nous l'avions, un jour ou l'autre, tous vu. Même Boutade avait parlé avec lui un soir où elle l'avait rencontré devant le porche de chez elle et, le voyant allumer une allumette qui n'était destinée à aucune cigarette, elle lui avait demandé ce qu'il faisait et le vieux lui avait répondu : «_Sais-tu qu'il fait nuit ? J'allume une allumette, comme ça je ne verrai rien. »
Enrique Vila-Matas, Paris ne finit jamais (trad. André Gabastou)

__ Je m'appuyais contre la barre de fer qui borde les aquariums et je regardais les axolotls. Il n'y avait rien d'étrange à cela ; dès le premier instant j'avais senti que quelque chose  me liait à eux, quelque chose d'infiniment lointain et oublié qui cependant nous unissait encore. Il m'avait suffit de m'arrêter un matin devant cet aquarium où des bulles couraient dans l'eau. Les axolotls s'entassaient sur l'étroit et misérable (personne mieux que moi ne sait  à quel point il est étroit et misérable) fond de pierre et de mousse. Il y en avait neuf, la plupart d'entre eux appuyaient leur tête contre la vitre et regardaient de leurs yeux d'or ceux qui s'approchaient. Troublé, presque honteux, je trouvais qu'il y avait de l'impudeur à se pencher sur ces formes silencieuses et immobiles entassées au fond de l'aquarium. Mentalement j'en isolai un, un peu à l'écart sur la droite, pour mieux l'étudier. Je vis un petit corps rose, translucide (je pensai aux statuettes chinoises en verre laiteux), semblable à un petit lézard de quinze centimètres, terminé par une queue de poisson d'une extraordinaire délicatesse – c'est la partie la plus sensible de notre corps. Sur son dos, une nageoire transparente se rattachait à la queue ; mais ce furent les pattes qui me fascinèrent, des pattes d'une incroyable finesse, terminées par de tout petits doigts avec des ongles – absolument humains, sans pourtant avoir la forme de la main humaine – mais comment aurais-je pu ignorer qu'ils étaient humains ? C'est alors que je découvris leurs yeux, leur visage. Un visage inexpressif sans autre trait que les yeux, deux orifices comme des têtes d'épingle entièrement d'or transparent, sans aucune vie, mais qui regardaient et se laissaient pénétrer par mon regard qui passait à travers le point doré et se perdait un mystère diaphane. Un très mince halo noir entourait l'œil et l'inscrivait dans la chair rose, dans la pierre rose de la tête vaguement triangulaire, aux contours courbes et irréguliers, qui la faisaient ressembler à une statut rongée par le temps.
Julio Cortázar, "Axolotl" (trad. Laure Guille-Bataillon)






The Drama Review (September 1979, March 1980, Winter 1982)

__ Dragunas a été saoul le premier, et il allait de tous côtés en embrassant tout et tout le monde – hommes, femmes, minéraux et végétaux. Il a soulevé Stikliute, la femme-montagne, et l'a portée tout autour de la salle comme si elle ne pesait rien. Vladas a commencé à s'en prendre à Algis. Il lui a dit qu'il était mon âme damnée, qu'il me fourvoyait en me tentant avec une littérature décadente. Ensuite, il s'est tourné vers moi et m'a infligé un long sermon au cours duquel il m'a ordonné de renoncer au modernisme sous toutes ses formes et de retourner au classicisme et à la vie rurale. Puis il est allé danser.
__ Tard dans la nuit l'ivresse de la danse est retombée. Nous nous sommes assis et avons discuté. Vladas s'est à nouveau lancé dans une discussion orageuse, avec Beleckas. Ils en sont à parler de vaisseaux, d'Aristote et de Spinoza. Algis, Stikliute et Dragūnas se disputent au sujet des bourses d'études, Zita Case tente de me convaincre que la vie n'est que tristesse, et que tous nos rêves seront bientôt réduits à néant. Son mari est américain, me dit-elle, et il n'est pas du tout comme elle se l'imaginait. Juška, pour essayer de lui changer les idées, lui parle du sens de la vie en des termes hautement philosophiques et abstraits [...]. Šilbajoris écoute attentivement tout en souriant derrière ses lunettes embuées, semblable à Bouddha. Puis nous chantons (ou braillons, pour être exact), et Krasauskas et sa grosse copine entonnent un duo...
Jonas Mekas, Je n'avais nulle part où aller (trad. Jean-Luc Mengus)


Berlin, 2013

__ Et donc je suis retourné au Chili. Je suis monté dans un avion. Je ne sais pas comment les avions arrivent à rester en l'air. Turbulences sur l'Atlantique, turbulences sur l'Amazone. Turbulences sur l'Argentine et peu avant de traverser la Cordillère. Pour couronner le tout, Lautaro, mon fils de huit ans, ne peut pas jouer avec sa game-boy pendant le vol. Mais il n'y a pas de problème. Nous volons. Mon fils dort paisiblement, ma femme, Carolina López, dort paisiblement. Tous deux sont espagnols et c'est la première fois qu'ils voyagent en Amérique. Moi, je ne dors pas. Moi, je suis né en Amérique. Je suis chilien. Je suis réveillé et je soutiens mentalement les ailes de l'avion. J'entends parler le reste des passagers. La plupart sont endormis, mais ils parlent dans leur sommeil. Ils ont des cauchemars ou des rêves récurrents. Ils sont chiliens. Les hôtesses de l'air espagnoles les regardent tout en parcourant le couloir d'une extrémité à l'autre, parfois en parallèle, parfois en sens opposé. Lorsque ce cas se présente et que leurs trajectoires se croisent, les deux hôtesses lèvent leurs sourcils dans l'obscurité et poursuivent imperturbablement leur marche. Ah, la sympathie des Espagnoles. Voulez-vous un verre d'eau, de jus d'orange-? me demandent-elles lorsqu'elles passent à côté de moi. Non, mille mercis, non, je leur réponds. Non, merci infiniment, je leur réponds tandis que les turbines de l'avion perforent la nuit, qui est un autre avion encastré dans un autre avion. Cela, les anciens le représentaient graphiquement par un poisson qui mange un autre poisson qui mange un autre poisson. Pendant ce temps, la nuit réelle, à l'extérieur de l'avion, est énorme et la lune toute petite, comme la lune de Pezoa Véliz. Je suis en route pour le Chili.
Roberto Bolaño, "Fragments d'un retour au pays natal" (trad. Robert Amutio)

__ I don't remember much about that particular
evening. Jacqueline insisted on showing me her
navel. She claimed that if I touched it, it
would bring me good luck. I have no idea if I
touched it. Dabney was bragging about his winnings
at the horse track. He said he won nine out of
ten races the week before. I told him I didn't
believe him, and he invited me to go to the track
with him. I told him I wasn't a gambling man,
which was a lie. Beatrice came over and showed
me her navel. It seemed to have a little face
in it, which made me laugh. I asked her if I
could touch it, and she said, "Of course, darling."
I didn't want to stop touching it, but after a
while she needed to go to the ladies' room. Adam
told me about his recent surgery. He showed me
his scar and I dropped my drink. Isabel tried to
sell me some cattle. "Isabel," I said, "I'm
not that kind of man." She lifted her blouse
a little and pointed to her navel. I don't
remember much after that. Some vegetables were
served. Some pottery was broken. Otto Guttchen
showed me a fossil.
James Tate, The Eternal Ones of the Dream ("My Cattle Ranch")



Leonard Everett Fisher, Ellis Island, Holiday House, 1986

__ Par la fenêtre pénètrent la rumeur de la mer mêlée aux rires des derniers noctambules, un bruit qui est peut-être celui que font les serveurs en rangeant les tables de la terrasse, de temps à autre celui d'une voiture roulant au pas sur le Paseo Maritimo et des bourdonnements sourds et inidentifiables provenant des autres chambres de l'hôtel. Ingeborg dort ; son visage est pareil à celui d'un ange dont rien ne trouble le sommeil ; sur la table de nuit, il y a un verre de lait auquel elle n'a pas touché et qui maintenant doit être tiède et, à côté de son oreiller, à demi recouvert par le drap, un livre de l'enquêteur Florian Linden dont elle n'a lu que deux pages avant de sombrer dans le sommeil. À moi, il m'arrive tout le contraire : la chaleur et la fatigue m'ôtent le sommeil. En général, je dors bien, entre sept heures et huit heures par jour, de onze heures du soir à sept heures du matin, même s'il est rare que je me couche fatigué. Le matin, je me réveille frais comme un gardon, avec une énergie qui ne faiblit pas au bout de huit ou dix heures d'activité. Autant qu'il m'en souvienne, il en a toujours été ainsi et c'est dans ma nature. Personne ne me l'a inculqué, tout simplement c'est ainsi que je suis et, en disant cela, je ne veux pas dire que je sois meilleur ou pire que d'autres ; qu'Ingeborg, par exemple, qui ne se lève pas avant midi le samedi et le dimanche et qui a besoin, pendant la semaine, d'une deuxième tasse de café – et d'une cigarette – pour parvenir complètement à se réveiller et à mettre le cap sur le travail. Cette nuit, cependant, la fatigue et la chaleur m'ôtent le sommeil. La volonté d'écrire, aussi, de consigner les évènements de la journée, m'empêche de m'étendre sur le lit et d'éteindre la lumière.
Roberto Bolaño, Le Troisième Reich (trad. Robert Amutio)


Berlin, 2013

__ Regarder ainsi des vitrines, qui n'y prendrait plaisir ? Au vol, le regard grignote du chocolat.
__ Ici, ce sont des chapeaux qui t'intéressent, là des cravates, ailleurs des saucisses de Vienne et de Francfort. Parfois, on a pour rien les plus belles choses, comme par exemple de contempler des reproductions de grands maîtres.
__ Appétissants, de petits bouquets de violettes, avec leur mauve subtil, voisinent avec des oranges. Nos yeux nous procurent une foule de joies.
__ Dans des boutiques d'antiquités sont exposées des batailles de l'histoire suisse. On est stupéfait par tant de violence. La possibilité de jouir de la vie par son bon côté, il faut la conquérir à bras raccourcis.
__ Je perçois des choses nourrissantes, comme de l'emmental et du gruyère.
__ Des magasins de mode rappellent les apparences avantageuses. Être bien vêtu ne peut jamais nuire. N'ai-je pas déjà souvent mangé, dans une boulangerie de la rue d'Aarberg, un chausson aux pommes ?
__ Les cafés font miroiter au passant pressé des schenkeli et des crêpes. Regarder attentivement des corsets et autres, cela ne se fait pas pour un monsieur. Pour un journaliste, en revanche, ce doit être permis.
__ Les mouchoirs de jeunes dames sont brodés à ravir. C'est pour un mouchoir qu'Othello fit une scène à sa femme.
__ Très tôt l'on m'a dit qu'on ne devait pas offrir de chaussures aux dames ; qu'il était convenable qu'elles s'en achètent elles-mêmes.
__ Les bijouteries scintillent de bagues, de bracelets et de colliers. Les papeteries te signalent l'utilité qu'il y a à écrire de temps à autre une lettre.
__ Voilà quelques temps, j'ai vu chez un brocanteur un petit christ en ivoire, les bras écartés à l'horizontale, les pieds troués.
__ Une fois de plus, je n'ai fait là qu'esquisser ; en réalité, je devrais me sentir tenu d'en faire d'avantage.
Robert Walser, La rose ("Vitrines I") (trad. Bernard Lortholary)


Berlin, 2012

__ Les Dowayo ont une façon si fantaisiste de mesurer le temps et de s'y insérer qu'avec eux il est chimérique de programmer quoi que ce soit au-delà d'une dizaine de minutes. Ceux d'un certain âge n'ont qu'une très vague idée de ce que représente une semaine, et la notion du temps divisé en mois ayant chacun leur nom ne semble qu'un emprunt culturel sans grande portée. Les anciens continuent à mesurer le temps en nombre de jours à partir du présent. Toute une terminologie compliquée sert à désigner et situer les évènements dans le passé ou le futur, comme « le jour d'avant le jour, d'avant-hier ». Avec ce système, il est pratiquement impossible de fixer à quel moment précis on prévoit de faire quelque chose. De surcroît, les Dowayo sont farouchement indépendants et refusent de se laisser un tant soit peu diriger. Il n'obéissent qu'à leur bon plaisir. J'ai été long à l'accepter. Pour ma part, je déteste perdre mon temps. Si je m'accorde un répit, c'est que j'estime l'avoir mérité. Chaque fois que je cherchais à coincer les Dowayo pour qu'ils me montrent une chose précise, à un moment précis, je savais que j'allais toujours obtenir la même réponse : « Ce n'est pas le bon moment. » Il était inutile de convenir de rencontrer quelqu'un à une date et en un lieu précis. Les gens tombaient des nues lorsqu'ils me voyaient offensé de les avoir attendus plusieurs jours, et parfois jusqu'à une semaine, ou lorsque je parcourais une dizaine de kilomètres pour découvrir qu'ils n'étaient pas chez eux. Pour eux, le temps n'étaient pas quelque chose qu'on peut fixer et répartir.
Nigel Barley, Un anthropologue en déroute (trad. Marc Duchamp)