__ Your body in small rooms and large rooms, your body walking up and down stairs, your body swimming in ponds, lakes, rivers and oceans, your body traipsing across muddy fields, your body lying in the tall grass of empty meadows, your body walking along city streets, your body laboring up hills and mountains, your body sitting down in chairs, lying down on beds, stretching out on beaches, cycling down country roads, walking through forests, pastures, and deserts, running on cinder tracks, jumping up and down on hardwood floors, standing in showers, stepping into warm baths, sitting on toilets, waiting in airports and train stations, riding up and down in elevators, squirming in the seats of cars and buses, walking through rainstorms without an umbrella, sitting in classrooms, browsing in bookstores and record shops (R.I.P.), sitting in auditoriums, movie theaters, and concert halls, dancing with girls in school gymnasiums, paddling canoes in rivers, rowing boats across lakes, eating at kitchen tables, eating at dining room tables, eating in restaurants, shopping in department stores, appliance stores, furniture stores, shoe stores, hardware stores, grocery stores, and clothing stores, standing in line for passports and driving licences, leaning back in chairs with your legs propped up on desks and tables as you write in notebooks, hunching over typewriters, walking through snowstorms without a hat, entering synagogues and churches, dressing and undressing in bedrooms, hotel rooms, and locker rooms, standing on escalators lying in hospital beds, sitting on doctors' examination tables, sitting in barbers' chairs and dentists' chairs, doing somersaults on the grass, standing on your head on the grass, jumping into swimming pools, walking slowly through museums, dribbling basketballs in playgrounds, throwing baseballs and footballs in public parks, feeling the different sensations of putting your feet on sand, dirt, and grass, but most of all the sensation of sidewalks, for that is how you see yourself whenever you stop to think about who you are: a man who walks, a man who has spent his life walking through the streets of cities.
Paul Auster, Winter journal


Berlin, 2014 (Der fremde Freund)

__ J'ôtai mon pardessus, puis mon chapeau. Je fermai la fenêtre. Je m'assurai que les objets m'appartenant étaient à leur place. C'était une habitude. Toutes mes habitudes m'attendaient. Elles m'avaient suivi dans cette chambre. Elles sont devenues, chaque année, plus nombreuses. Il suffirait de si peu de chose pour que je puisse m'en libérer. Il suffirait d'un événement qui me soustrairait à la vie quotidienne. Je ne me décidais pas à me coucher. Il fallait que je restasse habillé pour bouger, pour marcher, pour me défendre.
*
__ Je rentrais. Enfin je retrouvais la paix. Le dîner, la soirée, le sommeil rendaient tellement lointaine la journée du lendemain. J'avais un répit. Je ne pouvais plus perdre de terrain. La journée terminée, le monde est meilleur. La lutte est interrompue. Ceux qui ne participent pas ne souffrent plus de leur inaction.
*
__ Bien que je n'aie rien pris depuis le matin (exactitude des repas, qu'êtes-vous devenue !), je n'ai pas faim ni soif. Je ressens une sorte de pression aux tempes, quelque chose comme une douleur qui ne veut pas se déclarer. Et quand je les touche, cette sensation disparaît. La journée est belle. Je regarde le soleil. Je peux fixer mon regard une seconde, à un seul endroit, au cœur du foyer qui est moins aveuglant que le feu qu'il dégage. Et cela me surprend. La foule se renouvelle sans cesse sans qu'un visage me soit connu et sans qu'elle me paraisse étrangère. Je pense que la vie est admirable. Les souvenirs lointains qui m'oppressent de bonheur, il me semble que je vais les revivre dans l'avenir.
__ Je m'assois à la terrasse d'un café, au premier rang, par une subite volonté de me singulariser. Je me frotte les mains avec une rapidité extraordinaire, comme si ce geste avait une utilité immédiate. Je me sens la force de casser quelque chose. Je bous. Je suis prêt à éclater. Je désigne du doigt un journal qui sort un peu trop d'une poche.
__ « Votre journal va tomber, Monsieur. »
_ J'interviens de cette façon de plus en plus fréquemment. Je serre les mâchoires. Je n'ai besoin de personne. Je ne demande rien à personne. Je suis. Par conséquent j'ai le droit de me contracter, d'interpeller les gens, de frapper le sol du talon.
__ « Monsieur ! »
__ Un gros homme se retourne.
__ « Pardon, pardon, vous ressemblez à un de mes amis. »
__ Cette fois, je serre les poings. J'ai un tremblement qui n'a rien de commun avec celui que donne la peur, l'angoisse, ou la nervosité. Je tremble de force. Je tremble comme un fleuret. L'avenir est toujours éblouissant devant mes yeux. C'est une façon d'être heureux. J'entrevois confusément la réalisation de mes rêves et je suis transporté de joie.
Emmanuel Bove, Mémoires d'un homme singulier

Brochure trouvée

__ La fin du film, étirée comme une naissance, a pour sujet le processus de la fonte de la cloche. Le seigneur féodal veut une nouvelle cloche, mais une épidémie a décimé la population et le fondeur est mort. Les hommes du seigneur féodal vont le chercher, mais ne trouvent qu'une maison en ruine et l'unique survivant, son fils. L'adolescent essaie de les convaincre qu'il sait comment on fait une cloche. Après quelques moments de doute, les sbires du seigneur l'emmènent avec eux, non sans l'avertir auparavant qu'il paiera de sa vie si la cloche est défectueuse.
__ Le moine, qui a volontairement cessé de peindre et qui s'est imposé un vœu de silence, passe de temps à autre à travers le champ où les travailleurs travaillent à la cloche. Quelque fois l'adolescent le voit et se moque de lui (l'adolescent se moque de tout). Il lui pose des questions auxquelles le moine ne répond pas. Il rit de lui. Dans les environs de la ville fortifiée, en même temps que le labeur de fonte de la cloche avance, une sorte de pèlerinage populaire va croissant à l'ombre des échafaudages où l'on travaille (…).
__ Et les jours passent ainsi. Parfois le seigneur féodal et ses nobles s'approchent de la fonderie improvisée pour voir les travaux de la cloche. Ils ne parlent pas avec l'adolescent, mais avec un sbire du seigneur féodal qui sert d'intermédiaire. Le moine passe aussi et observe, avec un intérêt croissant, les travaux. L'intérêt du moine, le moine lui-même ne le comprend pas. D'autre part, l'équipe d'artisans qui est sous les ordres de l'adolescent s'inquiète pour lui. Ils le nourrissent. Ils plaisantent avec lui. La fréquentation quotidienne le leur a rendu sympathique. Et enfin arrive le grand jour. Ils lèvent la cloche. Tout le monde se réunit autour de l'échafaudage en bois auquel elle pend et d'où on la fera tinter pour la première fois. Le village entier est sorti de l'autre côté de la muraille. Le seigneur féodal et ses nobles et même un jeune ambassadeur italien, qui trouve que les Russes sont des sauvages, attendent. On fait sonner la cloche. Le timbre est parfait. La cloche ne se fêle pas, le son ne s'éteint pas. Tout le monde félicite le seigneur féodal, même l'Italien. Le village est en fête.
__ Quand tout est fini, sur ce qui était auparavant une fête populaire, et est maintenant un grand espace couvert de détritus, il ne reste que deux personnes auprès de la fonderie abandonnée, l'adolescent et le moine. L'adolescent est assis par terre et pleure comme une fontaine. Le moine est debout auprès de lui et l'observe. L'adolescent regarde le moine et lui dit que son père, ce cochon d'ivrogne, ne lui a jamais appris l'art de la fonte des cloches, qu'il avait préféré mourir en emportant le secret avec lui, que, lui, avait appris seul, en le regardant. Et ensuite il se remet à pleurer. Alors le moine se baisse et, rompant un vœu de silence qu'il avait juré respecter toute sa vie, lui dit : Viens avec moi au monastère, moi je recommencerai à peindre et toi tu feras des cloches pour les églises, ne pleure plus.
__ Et c'est là que finit le film.
Roberto Bolaño, « Jours de 1978 », Des putains meurtrières (trad. Robert Amutio)
www.youtube.com/watch?v=JIcgpwOjZmE


(National Geographic)

__ J'étais désemparé, dans un état extrême, j'avais perdu tous mes moyens ; ma conversation, lorsque nous parlions, était souvent plate, crispée, et exprimer ce qui me travaillait, cela m'était impossible. Elle aussi était un peu malade et dormait très mal. Il se passait ainsi des moments étranges, que je ne comprends toujours pas. Une fois, je m'en souviens, pris dans nos insomnies respectives, nos yeux se croisèrent, et nous nous regardâmes longtemps, sans sourire, sans parler. Une autre fois, dans un moment semblable, où la perte du sommeil semblait la faire souffrir autant que moi, je lui tendis la main d'un lit à l'autre, et elle la prit jusqu'à ce qu'elle se rendormît. Le dernier soir de notre séjour à K…, elle s'était couchée avant moi, je m'assis sur le bord de mon lit, face à elle, et lui pris la main ; accablé de fatigue et de tristesse, j'embrassai cette main, je la caressai, et posai enfin la tête dessus un long moment. Je ne sais pas si nous nous sommes parlé, ou je me suis simplement laissé aller à cette main. Elle la reprit enfin. Fou de douleur, presque en larmes, je me penchai sur elle et l'embrassai sur les lèvres, doucement. Puis je me couchai. La nuit fut aussi mauvaise que les autres.
Jonathan Littell, « Entre deux avions », Études

__ In considering the phenomenon of throwing, one cannot pass over the remarkable difference in the manner of throwing of the two sexes. (…) The girl of five does not make any use of lateral space. She does not stretch her arms sidewards ; she does not twist her trunk ; she does not move her legs, which remain side by side. All she does in preparation for throwing is to lift her right arm forward to the horizontal and to bend the forearm backward in a pronate position. In the final motion, action is limited to the triceps and flexors of the hand. (…) The ball is released without force, speed, or accurate aim. It enters almost immediately the descending branch of a steep parabola. At the age of six, the girl tilts her right shoulder slightly and moves the left foot forward one small step, but shows no further progress. A boy of the same age, when preparing to throw, stretches his right arm sidewards and backwards ; supinates the forearm ; twists, turns, and bends his trunk ; and moves his right foot backwards. From this stance, he can support his throwing almost with the full strength of his total motorium. The excursion of his final motion reaches an angle of 180°. It moves around the left standing leg as its central axis. The radius of this semi-circle exceeds by far the full length of the arm. The ball leaves the hand with considerable acceleration ; it moves toward its goal in a long flat curve.
Erwin Straus, "The upright posture", Phenomenological Psychology (trad. Erling Eng)


Berlin, 2006 (Hussitenstrasse)

__ La durée réelle est celle qui mord sur les choses et qui y laisse l'empreinte de sa dent. Si tout est dans le temps, tout change intérieurement, et la même réalité concrète ne se répète jamais. La répétition n'est donc possible que dans l'abstrait : ce qui se répète, c'est tel ou tel aspect que nos sens et surtout notre intelligence ont détaché de la réalité, précisément parce que notre action, sur laquelle tout l'effort de notre intelligence est tendu, ne se peut mouvoir que parmi des répétitions. Ainsi, concentrée sur ce qui se répète, uniquement préoccupée de souder le même au même, l'intelligence se détourne de la vision du temps. Elle répugne au fluent et solidifie tout ce qu'elle touche. Nous ne pensons pas le temps réel. Mais nous le vivons, parce que la vie déborde l'intelligence. Le sentiment que nous avons de notre évolution et de l'évolution de toutes choses dans la pure durée est là, dessinant autour de la représentation intellectuelle proprement dite une frange indécise qui va se perdre dans la nuit.
Henri Bergson, L'évolution créatrice

"Autumn's bounty spreads a country quilt around Nancy Runion…" (National Geographic, June 1976)

__ A man from Halifax has failed in his attempt to earn a place in The Guinness Book of Records. After spending almost a month living in a tree in his friend's garden, he came down to earth only to find that the world record was not twenty-six days, as he had been told, but twenty-six years. The record was set by a man in Indonesia, who climbed a palm tree in 1970, and still hasn't come down. Interviewed by the Yorkshire Post, Mr Chris Lee said, 'I feel a right prat.' The attempt was made in a 250-year-old sycamore at an altitude of forty feet. Mr Lee hoisted food in a bucket, slept in a sleeping bag wedged between branches, and took with him a supply of books to read, including the Yellow Pages.
Simon Armitage, "News Just In", All Points North



From Sunset Mexico Travel Guide (Lane Publishing, 1988)

__ Tous les jardins ont quelque chose de naïf, le sien ne fait pas exception. Aucun jardin ne se targue d'être plus beau qu'un autre, à vrai dire, car ils s'aiment tous, on peut du moins le croire. C'est une sorte de nature épurée, et les arbres y sont donc particuliers, ainsi que les feuilles, qui d'une certaine façon semblent disciplinées. Je ne sors pas de son cadre, j'y demeure, je m'attarde volontiers dans la gracilité de ses limites, qui sont quelque chose d'aimable, puisqu'on y séjourne de jour et de nuit avec un égal agrément. Les ramures, les tiges sont bizarres dans leur souplesse balancière, silencieuse, voire éloquente et puis les racines, comme elles sont étranges dans leur existence obscure, aussi féerique que la clarté de la lumière. Et en plus, il y a les petits pavillons dont on a coutume d'agrémenter les jardins, affables comme un sourire, car ils servent tout au plus à prendre le café en bonne société, ou à écrire quelque poème dans la solitude, c'est selon la personne qui occupe ce genre d'édifice. Un jardin se prête admirablement à l'organisation de fêtes, et il faut alors songer à la réalisation sonore d'œuvres musicales, et recourir à un éclairage artificiel suffisamment abondant. Si on le désire, si on n'y fait pas obstacle, on peut apprendre toutes sortes de choses des fleurs. Elles sont d'une grâce incomparables et d'une aménité sans égale, fraîches et douces, gaies et humbles, elles se laissent respirer ou font mine de s'y opposer, sont pieuses et n'ont aucun rudiment de piété, sont bonnes en ignorant la bonté, et elles n'aiment rien. Serait-ce précisément pour cela qu'on les aime tant ? L'enthousiasme semble les auréoler. On s'exalte pour celles qui s'exaltent sans relâche, et qui semblent issues de l'époque que certains appellent l'âge d'or.
Robert Walser, « Douce était l'idée », Le territoire du crayon. Microgrammes (trad. Marion Graf)


Berlin, 2014 (Hosen....... auch Übergrößen)

Parc Monceau

Ici, c'est joli. Ici, je peux rêver tranquillement.
Ici, je suis un être humain – et pas seulement un civil.
Ici, j'ai le droit de marcher à gauche. Sous les arbres verts,
aucun panneau ne stipule ce qui est interdit.

Un gros ballon gît sur la pelouse.
Un oiseau pique avec son bec une feuille claire.
Un petit garçon se gratte le nez
et se réjouit d'y trouver quelque chose.

Quatre Américaines vérifient
si Cook a également raison d'écrire qu'il y a des arbres ici.
Paris de l'extérieur et Paris de l'intérieur :
elles ne voient rien et il faut qu'elles voient tout.

Les enfants font du bruit sur les pierres colorées.
Le soleil brille et étincelle sur une maison.
Je suis assis en silence à profiter du soleil
et à me reposer de ma patrie.

Kurt Tucholsky, « Parc Monceau » (trad. Elke R. Bosse et Catherine Desbois)

__ When I left school and got a job at the Art Institute in San Francisco, I rented some studio space. I didn’t know many people there, and being a beginning instructor I taught the early morning classes and consequently saw very little of my colleagues. I had no support structure for my art then; there was no contact or opportunity to tell people what I was doing every day; there was no chance to talk about my work. And a lot of things I was doing didn’t make sense so I quit doing them. That left me alone in the studio; this in turn raised the fundamental question of what an artist does when left alone in the studio. My conclusion was that I was an artist and I was in the studio, then whatever it was I was doing in the studio must be art. And what I was in fact doing was drinking coffee and pacing the floor. (…) At this point art became more of an activity and less of a product. The product is not important for your own self-awareness. I saw it in terms of what I was going to do each day, and how I was to get from one to another, and beyond that I was concerned with maintaining my interest level over a longer period of time, e.g., a part of a lifetime. It is easier to consider the possibility of not being an artist. The world doesn’t end when you dry up. What you are to do with the everyday is an art problem.
Bruce Nauman, as quoted in Ian Wallace and Russell Keizere, "Bruce Nauman Interviewed"

__ Entre les diagrammes de Félix et mes concepts articulés, nous avons eu envie de travailler ensemble, mais nous ne savions pas bien comment. Nous lisions beaucoup, en ethnologie, en économie, en linguistique. C'étaient des matériaux, j'étais fasciné par ce que Félix en tirait, et lui, intéressé par les injections de philosophie que j'essayais d'y faire. Assez vite, pour L'anti-Œdipe, nous savions ce que nous voulions dire : une nouvelle présentation de l'inconscient comme machine, comme usine, une nouvelle conception du délire indexé sur le monde historique, politique et social. Mais comment faire ? nous avons commencé par de longues lettres en désordre, interminables. Puis des réunions à deux, de plusieurs jours ou plusieurs semaines. Comprends-tu cela, à la fois c'était un travail très fatigant, et nous riions tout le temps. Et chacun de son côté, nous développions tel ou tel point, dans des directions différentes, nous mélangions les écritures, nous avons créé des mots chaque fois que nous en avions besoin. Le livre, parfois, prenait une forte cohérence qui ne s'expliquait plus ni par l'un ni par l'autre.
Gilles Deleuze, « Lettre à Uno. Comment nous avons travaillé ensemble », Deux régimes de fous


(National Geographic, April 1979)

__ Comme je lui demandais s'il se rappelait ses adieux à l'aéroport, Ferber me répondit, après un long moment d'hésitation, que lorsqu'il essayait de se remémorer ce matin de mai à Oberwiesenfeld, il ne voyait pas ses parents auprès de lui. Il ne savait plus ce que sa mère ou son père lui avaient dit, ni les dernières paroles qu'il leur avait dites, ni si lui et ses parents s'étaient embrassés ou pas. Il voyait certes ses parents partant pour Oberwiesenfeld à l'arrière de la voiture de louage, mais là-bas, à Oberwiesenfeld, il ne les voyait pas. En revanche, il voyait Oberwiesenfeld on ne peut plus nettement et pendant toutes les années qui s'étaient écoulées, il n'avait cessé de revoir l'endroit avec la même et épouvantable précision. La piste de béton clair devant le hangar ouvert, la profonde obscurité à l'intérieur, les croix gammées sur l'empennage des avions, l'enclos où, avec la poignée d'autres passagers, il avait dû attendre, la haie de troènes autour de cet enclos, le préposé avec sa brouette, sa pelle et son balai, les boîtes de la station météorologique qui faisaient penser à des ruches, le canon pour rendre les honneurs au bord du terrain d'aviation, tout cela lui avait laissé un souvenir d'une douloureuse acuité et il se voyait lui-même fouler l'herbe rase jusqu'au JU 52 de la Lufthansa, qui portait le nom de Kurt Würsthoff et le numéro D-3051. Je me vois, dit Ferber, monter le petit escalier de bois amovible et prendre place à l'intérieur de l'appareil à côté d'une dame à chapeau tyrolien bleu, et je me vois, comme nous roulons sur la vaste étendue verte et vide, regarder par le hublot carré un troupeau de moutons au loin et la silhouette minuscule du berger. Et puis je vois la ville de Munich basculer lentement au-dessous de moi.
W. G. Sebald, Les émigrants (trad. Patrick Charbonneau)


(National Geographic)

__ The complaint he made all along was that he could not become a "person". He had "no self". "I am only a response to other people. I have no identity of my own." (…) He felt he was becoming more and more "a mythical person". He felt he had no weight, no substance of his own. "I am only a cork floating on the ocean."
*
__ One of her patients said: "I forgot myself at the Ice Carnival the other night. I was so absorbed in looking at it that I forgot what time it was and who and where I was. When I suddenly realized I hadn't been thinking about myself I was frightened to death. The unreality feeling came. I must never forget myself for a single minute. I watch the clock and keep busy, or else I won't know who I am."
*
__ "Whereas people are commonly found to say that they come from this or that place, or work at this or that job, or know such and such a person, I try as far as possible not to let it be known where I'm from, what I do, or who I know…"
*
__ She described various techniques which either intentionally or unintentionally she now practiced in order "to recapture reality". For instance, if anyone said anything to her which she classified as "real", she would say to herself, "I'll think like that"; and she would keep repeating the word or phrase over and over again to herself in the hope that some of the realness of the expression would rub off on her. She felt doctors were real so she tried to keep the name of a doctor in her mind all the time. She tried to produce effects on other people such as saying something which she hoped would embarrass them. She found this quite easy to do since she felt quite detached from what feelings they might have. If then, looking at the other person, she saw signs of embarrassment she told herself that she must be real because she could produce a real effect in a real other person. As soon as anyone "came into her mind", she would tell herself that she was that person. She now felt that in so far as she could like a person, to that extent she would be like that person. She followed behind people, imitated their walk, copied their phrases, and mimicked their gestures. In a way that was frequently infuriating to others, she agreed with absolutely everything that was said. All this time, however, she kept saying that she was getting farther and farther away from her real self.
*
__ Marie, aged twenty, had been a college student for one year without passing any of her examinations. She arrived to sit an exam either several days too early or too late. If she ever turned up on time or while the exam was still in progress, it seemed more or less by accident, and she could not be bothered to answer the questions. In her second year, she stopped attending classes altogether, and appeared to be doing nothing at all. It was extraordinarily difficult to find out any concrete facts of this girl's life. She came to me at the suggestion of someone else. I set a regular time for her to see me twice a week. It was never possible to predict when she might arrive. To say she was unpunctual would be a vast understatement. The definitive time for the interview was a point in time which served only vaguely to orientate her. She would turn up on a Saturday morning for an interview on Thursday afternoon or she would phone at 5 p.m. to say that she had just awakened and so could not manage her interview at four o'clock but would it be suitable if she came along in an hour or so. She missed five consecutive sessions without giving notice, and arrived punctually for the sixth without comment and continued where she had left off before this break.
__ She was a pale, thin, wan creature with unkempt straight hair. She dressed in an indeterminately vague and odd way. She was extraordinarily elusive and secretive about herself. As far as I could gather, not a single one among the many people with whom she came into fleeting contact ever knew how she spent her life. Her home was outside London but since going to college she had taken digs in town and changed her digs frequently. Her parents never knew where she was staying; she would call on them at odd moments and pass the time of day as though she was a casual acquaintance of the family. She was in fact the only child. She walked swiftly and silently, almost on tiptoe. Her speech was soft and distinct, but listless, far-away, still and stilted without any animation. She preferred not to speak about herself but of topics such as politics and economics. She treated me with apparent indifference.
Ronald D. Laing, The Divided Self



(National Geographic)

__ – Paul ! fait Pélagie qui réveille son mari. Paul ! Tu devrais aller t'occuper de Stéphane, il est assis devant son livre et il pleure. Il y a encore quelque chose qu'il ne comprend pas.
__ Paul Vassilitch se lève, fait le signe de croix devant sa bouche qui bâille puis dit mollement :
__ – Tout de suite, ma chérie !
__ Le chat, qui dormait à côté de lui, se lève aussi, étire sa queue, fait le gros dos et ferme à demi les yeux. Silence… On entend trottiner des souris derrière la tapisserie. Après avoir mis ses chaussures et passé sa robe de chambre, Paul, avec l'air chiffonné et grognon d'un homme  à moitié endormi, passe de la chambre dans la salle à manger ; à son apparition, un autre chat, en train de flairer sur la fenêtre du poisson en gelée, saute par terre et va se cacher sous le buffet.
__ – On ne t'a pas demandé de renifler ! fait-il avec colère en couvrant le poisson d'un journal. Tu n'es qu'un porc et non un chat…
__ De la salle à manger une porte donne sur la chambre des enfants. Là, à sa table, couverte de taches et d'entailles profondes, est assis Stéphane, lyçéen de sixième, l'air capricieux et les yeux rouges de larmes. Les genoux relevés presque à hauteur de menton, les main passées dessous, il se balance comme un poussah chinois et lance des regards furieux à un livre de problèmes.
Anton Tchékhov, « Veille de carême » (trad. Edouard Parayre)






Bosra (found brochure)