Je ne sais pas vers quoi ces gens orientent leur vie, voilà ! et plus je les côtoie, moins je le sais. Ils sont sérieux, ils sont capables, ils travaillent comme aucune autre nation dans le monde, ils parviennent à faire des choses incroyables – mais il n'y a aucun plaisir à vivre parmi eux. Partir pendant dix-huit ans et, une fois de retour, être obligé d'écrire de telles choses ! Est-ce que je me trompe ? Comme j'aimerais me tromper ! Je négocie, je rencontre des gens, je suis reçu de façon aimable, je suis convié à des dîner, je suis invité à la campagne, je rencontre des hommes jeunes et vieux, des gens qui sont arrivés et des gens de bonne famille, des hommes qui travaillent dans les administrations et des gens qui ont fait fortune, des gens qui attendent encore beaucoup de la vie et des gens qui ont fait une croix dessus, et je ne peux me réjouir de me retrouver avec eux. Pourtant j'aime tellement me retrouver avec quelqu'un ! J'aime ressentir de l'estime. Ne va pas croire que je n'ai aucune estime pour ce qu'ils arrivent à faire ; il faudrait que je sois bien bête. Mais eux, ces gens – les Allemands ! Je me sens très mal à l'aise avec ça : je n'arrive pas à les saisir. Non qu'ils soient fermés ou faux ; j'ai vu bien des exemplaires de ce type sous d'autres latitudes, dans le Sud – mais malgré tout : un visage fermé et un visage sournois ont aussi leur langage, et c'est justement parce que ce genre d'individu ne veut pas se laisser saisir que je parviens à le saisir. Mais ici – aucune trace de dissimulation, aucune trace d'intention, et c'est ce qui est pire que tout. (…) Et il en va de leurs discours comme de leurs visages. Là aussi il y a quelque chose de précaire, d'incertain. Là aussi j'ai l'impression qu'ils pourraient dire autre chose et que ça leur est égal de dire ceci ou cela. J'ai l'impression qu'ils pensent à plusieurs choses en même temps. Mais la grande pensée en arrière-plan, jamais formulée, celle qui donne sa substance et sa sonorité à tout ce qui vient de la bouche d'un homme et qui fait que des propos deviennent des propos humains (…) ? (…) Et si les hommes ne doivent pas devenir inquiétants à mes yeux, je dois pouvoir sentir chez eux ce vers quoi ils orientent leur vie. Je ne demande pas que l'on colporte les secrets de sa vie et parle avec moi de la vie et de la mort et des choses ultimes, mais on doit me dire ça sans mots, c'est le timbre de la voix qui doit me le dire, la façon d'être, le visage, les faits et gestes.
Hugo von Hoffmanstahl, Les lettres du voyageur à son retour (trad. Pierre Deshusses)


Berlin, 2015 (Saarbrücker Str.)

In diesem Herbst ist die Zeit fast ohne mich vergangen
und mein Leben stand so still wie damals
als ich aus Missmut Schreibmaschine lernen wollte
und abends in dem fensterlosen Vorraum auf den Beginn des Kurses
wartete]
Die Neonröhren haben gedröhnt
und am Ende der Stunde wurden die Plastikhüllen wieder über die
Schreibmaschinen gezogen]
Ich bin gekommen und gegangen und hätte nichts über mich sagen
können]
Ich nahm mich so ernst dass mir das auffiel
Ich war nicht verzweifelt nur unzufrieden
Ich hatte kein Selbstgefühl und kein Gefühl für etwas anderes
Ich ging und stand unentschieden herum
wechselte oft den Schritt und die Richtung
Ein Tagebuch das ich schreiben wollte bestand aus einem einzigen
Satz]
»Ich möchte mich in einen Regenschirm stürzen«
und das noch versteckte ich in Kurzschrift
Vier Wochen lang hat jetzt die Sonne geschienen
und ich bin auf der Terrasse gesessen
und zu allem was mir durch den Kopf ging
und zu allem was ich sah
habe ich nur »ja, ja« gesagt
(…)
Ich lebte den Tag hinein und zum Tag hinaus
hatte Augen für nichts
Ich beneidete auch niemanden um seine Tätigkeit
nicht aus Faulheit
nicht aus Gleichgültigkeit
sondern weil mir mein Nichtstun im Vergleich
noch vernünftig vorkam
In meinem Stumpfsinn habe ich mich den anderen überlegen gefühlt
ohne dass mir das freilich half
denn obwohl ich meinen Zustand für ein Symptom hielt
ging es nur um mich
und darum dass ich nicht wusste was ich wollte
und dass ich den ganzen Tag nur ein schlechtes Gefühl hatte —
Vor allem habe ich die Augen zu Boden geschlagen
Der Kopf hat mir immer wieder die alten Gedanken vorgespielt
»Basel SBB« las ich auf einer Zuganzeigetafel im Hauptbahnhof
»Scheiss-Basel« habe ich sofort gedacht und bin mit der Rolltreppe
zur Post hinauf gefahren]
ohne auch einen einzigen eigenen Schritt zu tun

Peter Handke, “Leben ohne Poesie”, Als das Wünschen noch geholfen hat


Rome, 2016 (Tubi)

Je ne supporte plus, dans la littérature, les histoires, aussi colorées et imaginatives soient-elles ; chaque histoire me semble même d’autant plus insupportable qu’elle est plus imaginative. Je préfère entendre les histoires que l’on dit, qu’on se raconte dans le métro, dans les cafés, au coin du feu s’il le faut. (…) La fiction, l’invention d’une action pour véhiculer mon information sur le monde, ne me semble plus nécessaire, elle ne peut que gêner. De manière générale, il me semble que le progrès de la littérature soit d’abandonner progressivement les fictions inutiles. Les véhicules disparaissent de plus en plus, l’histoire devient inutile, l’imagination aussi, il s’agit plutôt de transmettre des expériences, de langage ou autres, et, pour cela, il n’est plus nécessaire d’inventer une histoire.
*
Je n’ai pas de thème que j’aimerais traiter, je n’ai qu’un thème : me clarifier à mes propres yeux, devenir plus clair, faire connaissance ou non avec moi-même, découvrir mes erreurs, mes erreurs de pensées, mes pensées irréfléchies, mes paroles irréfléchies, mes paroles automatiques, et aussi ce que les autres font, pensent, disent, sans réfléchir : devenir et se rendre plus attentif, plus sensible, plus précis, pour que nous puissions, moi et les autres, exister de façon plus sensible et plus précise, pour mieux m’entendre avec les autres, pour mieux les traiter.
Peter Handke, « Je suis un habitant de la tour d’ivoire », Oracl nº 21/22 (trad. Anne-Sophie Astrup)



Berlin, 2008 (MS »Europa«) / Rome, 2016 (Roma antica)

Après sa mort, Tamao avait continué d'être présent dans l'appartement de Yuna, qui percevait souvent son regard posé sur ses joues, sentait de loin ses excréments et entendait sa respiration. La mort telle qu'elle se l'était représentée n'atteignit jamais sa conscience. En revanche, de plus en plus souvent lui parvenait la nouvelle que quelqu'un avait perdu la vie. La mort d'un corps semble ne pas être un événement singulier. Elle signifie bien plutôt pour les vivants le commencement d'une sensibilité accrue. Elle oblige à discerner en maintes expressions du visage, anecdotes anodines, et jusque dans les mots qu'emploie une personne, une chaîne de la mort.
Yoko Tawada, Le voyage à Bordeaux (trad. Bernard Banoun)


Cologne, 2011 (Loreley-Apotheke)

Cette fatigue avait quelque chose d’une convalescence. (…) J’étais de nouveau là, dans le monde, et même – non pas parce que c’était Manhattan – en plein milieu. Mais des choses vinrent s’y ajouter, quelques-unes et même beaucoup, chacune plus avenante que l’autre. Je ne fis plus rien d’autre, jusqu’au soir, qu’être assis et regarder : c’était comme si je n’avais même plus besoin de reprendre mon souffle. Pas d’exercices respiratoires ou de postures de yoga qui se donnent à voir ou veulent être importantes : tu es assis et respires dans la lumière de la fatigue, correctement, en plus. Il passait constamment beaucoup de femmes, soudain d’une beauté inouïe – une beauté qui par intervalles me mouillait les yeux – et toutes, en passant, me recueillaient : je comptais. (Curieux que les belles femmes surtout prêtaient attention à ce regard de la fatigue, comme d’ailleurs beaucoup de vieux hommes et les enfants.) Mais à aucun moment l’idée que nous, l’une d’elles et moi, commencerions l’un avec l’autre quoi que ce soit de plus, je ne voulais rien d’elles, il me suffisait de pouvoir les regarder ainsi. Et c’était un vrai regard de bon spectateur, au cours d’une partie qui ne peut être jouée que s’il y a au moins un spectateur de cette sorte. Le regard de ce fatigué était une activité, cela agissait, intervenait : les joueurs de la partie en devenaient meilleurs, plus beaux encore – par exemple, en prenant leur temps devant de tels yeux. Ce lent battement de paupière les mettait en valeur. Celui qui regardait de cette façon-là, la fatigue de son côté lui enlevait comme par miracle ce moi-même, éternel fauteur de troubles : toutes les contorsions, les habitudes, les tics, les rides de l’inquiétude s’étaient détachés de lui (…).
*
Ce qu’un autre voyait, je le voyais avec lui et il le sentait : l’arbre sous lequel il était justement en train de marcher, le livre qu’il portait à la main, la lumière dans laquelle il se tenait et, même celle d’artificielle d’une boutique ; le vieux beau avec son habit clair et son œillet à la main ; le voyageur avec son bagage ; le géant y compris son enfant invisible sur les épaules ; moi-même y compris le feuillage qui sort en tourbillonnant du parc ; chacun de nous, le ciel au-dessus de la tête.
*
Et de plus : cette fatigue faisait que ces mille déroulements devant moi, sans rapport, allant en tous sens s’ordonnaient, par-delà la forme, en une suite ; chacune entrait en moi comme la partie exactement disposée d’un récit – merveilleusement agencé, subtilement construit ; et c’était ces déroulements qui se racontaient eux-mêmes, sans l’intermédiaire des mots. Grâce à ma fatigue, le monde était grand et débarrassé de ses noms.
Peter Handke, Essai sur la fatigue (trad. Georges-Arthur Goldschmidt)


Berlin, 2015 (Pappelallee)

Notre voiture est constamment en mouvement. Dans les rues par lesquelles on glisse, il pleut, et voilà un nouvel agrément. Il est, pour certaines personnes, follement délicieux de constater qu'il pleut tout en pouvant sentir, en même temps, que l'on n'est pas mouillé soi-même. Le tableau que donne une rue grise, mouillée, a quelque chose de réconfortant et de rêveur, et l'on est donc là à regarder droit devant soi, debout sur la plate-forme arrière du véhicule qui progresse, grinçant et bougonnant. Regarder droit devant soi, c'est ce que font presque tous les gens qui sont assis ou debout dans le tram.
Car on s'ennuie un peu pendant ce genre de voyages, qui durent vingt ou trente minutes, ou encore plus, et que fait-on, pour se procurer quelque distraction ? On regarde tout droit. Montrer par son regard et ses gestes que l'on se barbe un peu, cela procure un plaisir tout à fait remarquable. Tantôt on étudie le visage du contrôleur de service, tantôt on revient au simple regard droit dans le vide. N'est-ce pas joli ? Tantôt l'un, tantôt l'autre. Je dois le reconnaître : pour ce qui est de regarder droit dans le vide, j'y ai déjà acquis une certaine perfection technique.
Il est interdit au contrôleur de s'entretenir avec les voyageurs. Et quoi alors, si les interdictions sont contournées, les lois bafouées, les avertissements de nature aussi subtile et philanthropique, ignorés ? Cela arrive très souvent. Un brin de causette avec le contrôleur promet la diversion la plus charmante, et précisément, je trouve presque toujours un prétexte pour me lancer dans une conversation amusante et salutaire avec l'employé du tramway. Cela vaut la peine de négliger certaines prescriptions, et cela contribue à détendre l'atmosphère, de tout mettre en œuvre pour faire causer les uniformes.
De temps en temps, pourtant, on regarde à nouveau droit devant soi. Quand on en a terminé avec cet exercice tout simple, on peut éventuellement autoriser son regard à faire une petite ronde. L'œil parcourt l'intérieur de la voiture, effleure d'épaisses moustaches pendantes, le visage d'une femme âgée, fatiguée, les deux yeux jeunes et espiègles d'une jeune fille, jusqu'à ce que rassasié d'études du quotidien, on en vienne lentement à l'examen de nos propres chaussures, qui ont besoin d'être réparées. Et toujours se succèdent de nouveaux arrêts, de nouvelles rues, et ça continue sur des places et des ponts, devant le ministère de la guerre et le grand bazar, et il pleut toujours, et on fait toujours semblant de s'ennuyer un tout petit peu, et on trouve cela, encore, le plus convenable.
Mais on a peut-être, tout en roulant de la sorte, entendu ou vu quelque chose de beau, de gai ou de triste, que l'on n'oublie pas.
Robert Walser, « En tramway », L'enfant du bonheur et autres proses pour Berlin (trad. Marion Graf)


Szczecin, 2014

Je vous écris pour vous communiquer quelques succinctes informations relatives à ma pratique du journal.
J'ai tenu un journal strictement quotidien de l'âge de 13 ans à celui de 16 ans 1/2. Il se compose de six gros cahiers, chaque journée occupant en moyenne une page. Chaque année s'achevait par un « bilan » assez développé.
Par la suite, la tenue de mon journal s'est faite de plus en plus espacée, limitée seulement aux moments importants (passions amoureuses, deuil, service militaire…). J'ai cependant presque toujours tenu un cahier de bord de mes voyages à l'étranger. Enfin depuis un an, je note sur un agenda, tous les quinze jours environ mes sorties, mes voyages et quelques brèves remarques intimes.
Je me suis mis à tenir mon journal à une époque où ma vie intérieure se faisait sensiblement riche : camaraderie scoute, premières amours et aussi suicide d'un camarade. Mais j'allais également jusqu'à noter des détails banals de mon emploi du temps afin de ne rien perdre de cette période qui m'apparaissait – à juste titre – comme exceptionnelle ; j'étais très sensible au temps qui passe et je voulais en quelque sorte fixer pour plus tard cette période de ma vie. Par la suite, mon journal s'est fait de moins en moins intéressant, il devenait parfois presque une corvée : il est vrai qu'entre 15 et 18 ans ma vie était très monotone, sans guère de moments forts, tout entière dans la routine scolaire d'un ennuyeux lycée catholique.
En fin de compte – et ceci est encore valable aujourd'hui – ma pratique de l'écriture intime est directement fonction de l'intensité de mon existence. Remarque sans doute fort banale.
Je n'ai jamais donné à lire mon journal à qui que ce soit, au contraire il a toujours été soigneusement enfermé à clef dans un tiroir pour l'abriter des regards indiscrets de ma famille. J'en ai relu quelques pages à 22 ans, mais jamais depuis.
« Homme, 28 ans, profession non précisée, province », in Philippe Lejeune, « Cher cahier… »



Rome, 2016 (via Isonzo)

Hier dans la chaleur toujours plus étouffante du jour les objets dans les poches se faisaient lourds, même les plus légers (27 avril)
*
Les lézards avant-hier sur le mur sud ensoleillé de l'église de Hix, Cerdanya : c'est tout un peuple de sauriens qui grouille là, de sorte que je les ai pris d'abord, à la lettre, pour des reptiles, géants aussi bien que primitifs, le mur tel un grand tableau ; et à chaque instant l'un de ces reptiles jaillissait de dessous la dalle funéraire blanche fixée au mur et cherchait à attraper les mouches (lesquelles à vrai dire ne se laissaient que rarement attraper), ou alors il restaient simplement collés là, absorbant l'air, parfaitement immobiles sinon, sur le mur bien chaud, les pattes ou les griffes enfoncées dans les interstices de la pierre granitique, souvent dans une posture biscornue, pareils à des alpinistes, à plusieurs aussi ici ou là, à cinq, à six, les uns sur les autres, se chevauchant en tous sens, leurs pattes de dragon, doigts aux griffes acérées, posées sur la tête, sur le ventre, le cœur du voisin, en une posture ou gestuelle d'une grâce merveilleuse, laquelle pouvait être aussi bien une prise de pouvoir, certains des lézards sans queue, la plupart toutefois pourvus de queues démesurées, d'une longueur tout à fait inquiétante, et chacune de ces bêtes qui, de temps en temps, comme dans une fosse, s'entremêlaient, grouillantes, se confondaient, se dissociaient vives puis se réassemblaient, était d'une couleur différente, même le motif des corps chaque fois différent, sur la bête d'à côté pour ainsi dire le même dessin mais en négatif, ou tantôt de très petits, tantôt de très grands losanges tracés sur le corps, et pour couleur toutes les nuances de gris, de brun, de jaune et de vert, cependant qu'au fil du temps, à mesure que le motif de ces centaines et centaines de lézards, autour de la dalle funéraire, dans le soleil, s'apaisait, non, se figeait, pareil à un blason, on n'entendait rien de plus que les excréments de reptile qui tombaient à la frontière du silence, ou dans les secondes d'effroi le surgissement d'un lézard isolé pour saisir au vol une mouche, fulguration de la langue, petit grésillement – et ce qu'il y avait là de singulier, de persistant, ce qui s'imprimait en vous, c'était la superposition toujours changeante de ce peuple de lézards, aiguilles d'un cadran cent fois recoupées autour de la dalle funéraire blanche et vide, à la hauteur des yeux, et il suffisait d'un infime tressaillement d'épaule de l'observateur pour que tous ces corps, « en un rien », disparaissent dans l'espace intermédiaire entre le mur de l'église et la dalle, puis il est vrai, en un rien toujours, ici et là, une tête de lézard jaillissait de nouveau, ou une patte griffue, patte de dinosaure, de saurien primitif, sortait du « nid » et s'avançait au soleil ; et pendant tout ce temps une seule des bêtes resta à l'écart de la mêlée ou de ce tableau vivant, loin de la masse des lézards, demeurant au-dessus de celle-ci tout en haut du mur, croisant aussi de temps en temps, en solitaire, vers le bord du toit, effleurant alors de sa longue queue sagittée les têtes de pierre de la corniche, les visages romans-archaïques (noté enfin ceci, sur un bloc rocheux au bord du río Sègre à La Seu d'Urgell)
Peter Handke, Hier en chemin. Carnets, novembre 1987-juillet 1990 (trad. Olivier Le Lay)


Berlin, 2015 (In liebevolle Hände abzugeben)

Mats répara la fenêtre et l'écoulement des eaux. Il déblaya la neige, coupa du bois et alluma de grands feux dans les jolis poêles de faïence d'Anna. Mais le plus souvent, il ne venait que pour emprunter des livres. Une amitié précautionneuse, presque timide, débuta entre Anna et Mats. Ils ne parlaient que de leurs livres, de récits où les mêmes héros revenaient d'un livre à l'autre, ils en discutaient et, sans plus de précisions, pouvaient parler de Jack ou de Tom ou de Jane qui venait se comporter comme ceci ou comme cela, en une sorte de commérage inoffensif sur des connaissances. Ils critiquaient ou portaient aux nues, poussaient les hauts cris et vivaient intensément les fins heureuses avec leur lot égal d'héritages, de mariages et de disparitions des traîtres. Anna redécouvrait les livres qu'elle avait déjà lus et avait l'impression de posséder un grand cercle d'amis qui vivaient tous plus ou moins dangereusement. Son humeur devint plus gaie. Quand Mats passait le soir, ils buvaient le thé en lisant et en parlant de leurs livres. Si Katri entrait, ils se taisaient et attendaient qu'elle fût ressortie. On entendait le portillon de la cour se refermer, Katri rentrait chez elle.
Anna demanda :
– Est-ce que ta sœur lit nos livres ?
– Non. Elle lit de la littérature.
Tove Jansson, L'honnête tricheuse (trad. Marc de Gouvenain)


Berlin, 2015 (Ricoh)

Je ne sais si c'est un effet subtil de lumière, un bruit vague, le souvenir d'une odeur, ou une musique résonant sous quelque influence extérieure, qui m'a apporté soudain, alors que je marchais en pleine rue, ces divagations que j'enregistre sans hâte, tout en m'asseyant dans un café, distraitement. Je ne sais trop où j'allais conduire ces pensées, ni dans quelle direction j'aurais aimé le faire. La journée est faite d'une brume légère, humide et tiède, triste sans être menaçante, monotone sans raison. Je ressens douloureusement un certain sentiment, dont j'ignore le nom ; je sens que me manque un certain argument, sur je ne sais quoi ; je n'ai pas de volonté dans les nerfs. Je me sens triste au-dessous de la conscience. Si j'écris ces lignes, à vrai dire à peine rédigées, ce n'est pas pour dire tout cela, ni même pour dire quoi que ce soit, mais uniquement pour occuper mon inattention. Je remplis peu à peu, à traits lents et mous d'un crayon émoussé (que je n'ai pas la sentimentalité de tailler), le papier blanc qui sert à envelopper les sandwichs et que l'on m'a fourni dans ce café, parce que je n'avais pas besoin d'en avoir de meilleur et que n'importe lequel faisait l'affaire, pourvu qu'il soit blanc. Et je m'estime satisfait. Je m'adosse confortablement. C'est la tombée du jour, monotone et sans pluie, dans une lumière à la tonalité morose et incertaine… Et je cesse écrire, simplement parce que je cesse d'écrire.
*
Je vois fleurir bien haut, dans la solitude nocturne, une lampe inconnue derrière une fenêtre. Tout le reste de la ville est obscur, sauf aux endroits où de vagues reflets de la clarté des rues montent simplement et posent ici et là, très pâle, un clair de lune inversé. Dans le noir de la nuit, les maisons elles-mêmes font peu ressortir leurs couleurs diverses, leurs nuances : seules de vagues différences, comme abstraites, irrégularisent cet amoncellement de toits.
Un fil invisible me relie au propriétaire anonyme de cette lampe. Ce n'est pas la circonstance commune de nous trouver tous deux éveillés : il n'y a pas de réciprocité possible car, me tenant moi-même à la fenêtre dans le noir, il ne pourrait en aucun cas m'apercevoir. C'est quelque chose d'autre et qui n'appartient qu'à moi, qui a quelque lien avec ma sensation isolement, qui participe de la nuit et du silence, qui choisit cette langue comme point d'appui, parce que c'est le seul qui existe. Il semble que ce soit cette lampe allumée qui rende la nuit si sombre. Il semble que ce soit parce que je suis là, éveillé et rêvant dans les ténèbres, que cette lampe éclaire.
Peut-être que tout ce qui existe n'existe que si autre chose existe. Rien n'est par soi-même, tout coexiste : peut-être est-ce bien ainsi. Je sais que je n'existerais pas, en cette heure – ou du moins que je n'existerais pas de cette façon, avec cette conscience immédiate de moi-même qui, étant conscience, et immédiate, est en ce moment moi tout entier –, si cette lampe n'était pas allumée là-bas, quelque part, phare qui ne signale rien dans son privilège fictif d'altitude. C'est ce que je ressens parce que je ne ressens rien. Je pense tout cela parce que tout cela n'est rien. Rien, rien, une partie de la nuit, du silence et de ce qu'avec eux je suis de nul, de négatif, d'intercalaire, espace entre moi et moi-même, chose-oubli de quelques dieu…
Fernando Pessoa, Le Livre de l'intranquillité (trad. Françoise Laye) 



Berlin, 2015 (Golücke Optiker / Probst Optik)

As soon as I open the door, Coing is there. She follows me from corner to corner. She sleeps beside me on the divan. When she's relaxed she spends hours attending to her toilette. Dirty cats are like drunkards, my aunt used to mutter. She is learning how to live with me. At night she jumps up on to the divan only after I switch off the light, never before. When I put a plate for her on the floor, she noses it and then demonstrably waits – waits for me to sit down at the table – before she starts eating. She knows before I do, when I'm going to get up and drink the tap.
She has her own special toilette ritual. She licks persistently one held-up white paw until it's shiny with her spit, then she moves her face away sideways and rubs one side of her neck and later one side of her shoulder against the held-up paw that doesn't budge. It's there like a hitching post for horses. Afterwards she repeats the exercise with her other front paw that doesn't budge. And I watch. Do you know what I watch? I watch your absence washing itself with its rough tongue.
John Berger, From A to X


Marseille, 2016 (Petit Bateau)

Des hordes de gens avec des skis se pressaient sur le quai. Ils riaient et s'apostrophaient. Lorsque les premiers commencèrent à monter dans le wagon, Kathrine fila se réfugier dans son compartiment, ferma la porte et tira les rideaux. Elle entendit les skieurs passer dehors en faisant du raffut. Puis la porte s'ouvrit, et trois femmes entrèrent. Elles avaient chacune une canette de bière à la main. Elles riaient. Leurs tenues de ski sentaient l'antimite.
Les trois femmes partaient en vacances faire du ski à Narvik. Tout en buvant leurs bières, elles racontèrent qu'elles habitaient Stockholm, parlèrent de leurs maris ou de leurs petits amis qui, à les entendre, étaient tous des idiots. En apprenant que Kathrine venait du Finnmark, elles lui posèrent des questions sur Narvik et les hommes norvégiens. Elles voulaient savoir si à Narvik il y avait des bistrots sympa, des discothèques. Il y a un cinéma et une bibliothèque, dit Kathrine, et les trois femmes la regardèrent d'un œil attendri, et ne s'adressèrent plus à elle que comme à un enfant, ou à un infirme. Elles demandèrent à Kathrine où elle habitait, quel était son travail, si elle avait un petit ami, un mari. Kathrine raconta qu'elle avait un enfant, un métier, et qu'elle avait été mariée deux fois, qu'elle était mariée pour la seconde fois. Les femmes devinrent alors plus amicales. Aucune des trois, Inger, Johanna et Linn, n'avait d'enfant. Elles travaillaient dans le même cabinet d'avocats.
Les quatre femmes se déshabillèrent. Au début Kathrine fut gênée devant les autres, mais Johanna dit quelque chose de rigolo à propos du ventre d'Inger et toutes trois entreprirent de comparer leurs ventres et leurs cuisses et s'étonnèrent que Kathrine fût si mince et qu'elle n'ait gardé aucune trace de sa grossesse. C'était il y a si longtemps, dit Kathrine. Et elle se remuait beaucoup dans son travail.
« Tu pourrais te mettre plus en valeur, lui dit Linn, qui était allongée sur la couchette à côté de Kathrine.
– Mon mari s'en fiche, lui répondit-elle tout bas. Ça n'a aucune importance.
– C'est toi qui le dis. En plus c'est pour soi qu'on le fait.
– Je ne veux pas me mettre en valeur », dit Kathrine.
Johanna, qui était au-dessus d'elles, leur dit qu'elles devaient se taire, qu'elle voulait dormir, pour être en forme pour les hommes norvégiens. (…)
Linn s'était levée.
« Pousse-toi », dit-elle tout bas, « tu n'as pas envie de dormir ? »
Kathrine se poussa vers le mur et Linn se glissa près d'elle sous la couverture. Kathrine ne s'était jamais retrouvée dans un lit à côté d'une femme. Elle n'avait jamais eu beaucoup d'amies, et le village était si petit qu'il n'y avait vraiment aucune raison de rester à dormir chez quelqu'un. On allait en visite, on recevait des visites, on restait jusqu'à point d'heure, mais ensuite on rentrait à la maison.
Kathrine était couchée sur le côté et Linn lui faisait face. Elles avaient toutes les deux la tête calée dans leur paume. Leurs visages étaient très proches et Kathrine baissait les yeux et tripotait l'oreiller avec sa main.
« Tu t'es enfuie ? » chuchota Linn, tellement bas que seule Kathrine pouvait l'entendre.
Peter Stamm, Paysages aléatoires (trad. Nicole Roethel)


Prague, 2015 (IBM)

Au mariage de ma sœur, c'est moi qui portais la boîte de chocolats, je passais entre les groupes, un homme s'est approché de moi, je lui ai demandé : vous voulez un chocolat ? Il m'a répondu : non, j'en veux deux, et il les a pris. Je l'avais oublié mais je l'ai revu sur les photos qui avaient été faites du mariage, il se tenait toujours derrière moi ou à côté. Un soir, il téléphone à la maison, il me dit : je suis très malheureux, il faut que je te parle. Je lui ai expliqué que ce n'était pas possible, il m'a convaincue qu'il allait passer me chercher. Je n'avais de bien qu'une culotte noire en jersey, j'ai laissé le fer dessus, elle a été brûlée, je me pressais, je me suis lavée, on m'avait offert des mois plus tôt une savonnette Rexona, je la gardais intacte entre le linge dans l'armoire. La Lomborghini gris métallisé, la seule de la ville, a freiné devant la maison, l'homme en est sorti et a dit à ma mère qu'il me ramènerait avant dix heures. Dans la voiture il m'a dit : est-ce qu'une femme peut disparaître comme ça avec un autre homme sans rien dire, sans prévenir ? Je lui ai dit : pourquoi vous me demandez ça à moi ? Il a répondu : parce que les enfants ont un sentiment juste. Et il m'a demandé où je voulais aller. Je ne savais pas. Il m'a dit : chez Ernest. Je croyais que c'était un de ses amis, j'ignorais que c'était le bar à la mode, j'ai dit : oh non ! Alors dans la forêt, il a dit. Oh non, surtout pas ! ai-je supplié. Alors c'est moi qui choisis, a-t-il dit.
Hervé Guibert, « Jon comme un diable, Johny comme un garçon », L'Autre Journal