Séoul, 2017 (Dongsomun-ro)

J'apprends à voir. Je ne sais pas pourquoi, tout pénètre en moi plus profondément, et ne demeure pas où, jusqu'ici, cela prenait toujours fin. J'ai un intérieur que j'ignorais. Tout y va désormais. Je ne sais pas ce qui s'y passe.
*
Je suis couché dans mon lit, au cinquième étage, et mes journées que rien n'interrompt sont comme un cadran sans aiguilles. De même qu'une chose, depuis longtemps perdue, se retrouve un matin à sa place, épargnée et en bon état, presque plus neuve qu'au moment où on l'avait perdue, tout comme si elle avait été, entre-temps, confiée aux soins de quelqu'un, de même bien des choses perdues depuis l'enfance sont éparpillées sur ma couverture et sont comme neuves. Toutes les peurs oubliées sont à nouveau là.
La peur qu'un petit fil de laine qui sort de l'ourlet de la couverture soit dur, dur et piquant comme une aiguille d'acier ; la peur que ce petit bouton de ma chemise de nuit soit plus gros que ma tête, gros et lourd, la peur que cette miette de pain qui vient de tomber de mon lit soit de verre et se brise en arrivant sur le sol, et le souci pressant qu'en même temps tout se brise, que toutes choses soient à jamais brisées ; la peur que le bord déchirée d'une lettre qu'on a ouverte soit quelque chose d'indiciblement précieux, pour laquelle aucun endroit dans la pièce n'offrait une sûreté suffisante ; la peur que j'aille avaler, si je m'endors, ce morceau de charbon devant le poêle ; la peur qu'un nombre se mette à grandir dans mon cerveau jusqu'à ce qu'il n'y ait plus en moi aucune place pour le contenir ; la peur que l'endroit où je suis couché soit fait de granit, d'un granit gris ; la peur que je me mette à crier et qu'on accoure à ma porte et qu'on finisse par la forcer, la peur que je puisse me trahir et raconter tout ce dont j'ai peur et la peur que je ne puisse rien dire, parce que tout est indicible, – et les autres peurs… les peurs.
J'avais prié pour retrouver mon enfance et elle est revenue, et je sens qu'elle est aussi lourde à porter qu'autrefois et que cela ne m'a servi à rien de vieillir.
Rainer Maria Rilke, Les carnets de Malte Laurids Brigge (tr. Claude David)


Séoul, 2017 (ligne 150)

La façon seule dont le cireur tenait sa brosse à dépoussiérer recourbée, était d'une délicatesse et en même temps d'une fermeté telles que cela faisait du bien aux pieds, à l'empeigne, aux orteils. Dans sa boîte il ne restait que l'épaisseur d'un ongle de cirage, pourtant il parvint à en enduire doucement, d'un tamponnement à l'autre, en profondeur une paire de chaussures qui dépassait largement la hauteur des chevilles, il maniait le moindre brin avec un soin extrême, pas deux fois de suite au même endroit. À la fin il retourna même la partie supérieure de la boîte, parce qu'il espérait y trouver un reste de cirage. Il rattacha les lacets du voyageur, très posément et régulièrement, d'un geste presque solennel, il les laça plus fermement et avant d'atteindre en cirant les œillets, il les lui mit entre les montants des chaussures et les chaussettes (les chaussettes du cireur lui-même tombaient, un caleçon long à l'ourlet noirci lui sortait du pantalon et le col de chemise totalement noirci, donnaient l'image d'un homme absolument seul, totalement voué à lui-même). (…) Chaque fois que le voyageur devait changer de pied, le vieil homme frappait avec une petite brosse comme expressément destinée à cela, vite et sèchement sur sa boîte. Déjà les chaussures brillaient comme jamais, mais avec un minuscule chiffon noir, il en arriva au finale ; d'abord il secoua le chiffon selon un mini-cérémonial et pour conclure le passa sur les pointes – et seulement sur celles-ci – de sorte qu'un brillant supplémentaire qu'on n'aurait jamais cru possible émana des pores et fentes les plus infimes apparues pour la première fois. Puis, son œuvre terminée, il donna un dernier coup. En partant le voyageur fut content comme jamais de l'éclat des chaussures à ses pieds. Au restaurant, il les cala sous la table pour que personne ne les effleure ou les tache inopinément. Plus tard dans le bus, il serra ses pieds sous le siège, évitant de les poser négligemment dans le passage central, aucun passager monté en route ne devait même approcher ses souliers.
Peter Handke, Encore une fois pour Thucydide (tr. Georges-Arthur Goldschmidt)



Découpé dans Télérama

I began drinking about 17 with older boys who roamed the streets and robbed gas stations and liquor stores. they thought my disgust with everything was a lack of fear, that my non-complaining was a soulful bravado. I was popular and I didn’t care whether I was popular or not. I was Frozen. they set great quantities of whiskey and beer and wine in front of me. I drank them down. nothing could get me drunk, really and finally drunk. the others would be falling to the floor, fighting, swinging, swaggering, and I would sit quietly at the table draining another glass, feeling less and less with them, feeling lost, but not painfully so. just electric light and sound and bodies and little more.
Charles Bukowski, Notes of a Dirty Old Man

One morning I awoke with an idea. A fine idea, big as a house. My greatest idea ever, a masterpiece. I would find a job as a night clerk in a hotel – that was the idea. This would give me a chance to read and work at the same time. I leaped out of bed, swallowed breakfast and took the stairs six at a time. On the sidewalk I stood a moment and mulled over my idea. The sun scorched the street, burning my eyes to wakefulness. Strange. Now I was wide awake and the idea didn't seem so good, one of those which comes in half-sleep. A dream, a mere dream, a triviality. I couldn't get a job as a night clerk in this harbor town for the simple reason that no hotel in this harbor town used night clerks. A mathematical deduction – simple enough. I went back up the stairs to the apartment and sat down. 
“Why did you run like that?” my mother asked. 
“To get exercise. For my legs.”
The days came with fog. The nights were nights and nothing else. The days didn't change from one to the other, the golden sun blasting away and then dying out. I was always alone. It was hard to remember such monotony. The days would not move. They stood like grey stones. Time passed slowly. Two months crawled by.
John Fante, The Road to Los Angeles



Glasgow, 2009 / Berlin, 2008

What the Sea Throws Up at Vlissingen

for Simon Vinkenoog

Plastic & cellophane, milk cartons & yogurt containers, blue &  orange shopping bag nets
Clementine peels, paper sacks, feathers & kelp, bricks & sticks,
succulent green leaves & pine tips, waterbottles, plywood and tobacco pouches
Coffee jartops, milkbottle caps, rice bags, blue rope, an old brown shoe, an onion skin
Concrete chunks white pebbled, sea biscuits, detergent squeezers, bark and boards, a whisk-brush, a box top
Formula A Dismantling Spray-can, a whole small brown onion, a yellow cup
A boy with two canes walking the shore, a dead gull, a blue running shoe,
a shopping bag handle, lemon half, celery bunch, a cloth net—
Cork bottletop, grapefruit, rubber glove, wet firework tubes,
masses of iron-brown-tinted seaweed along the high water mark near the sea wall,
a plastic car fender, green helmet broken in half, giant hemp rope knot, tree trunk stripped of bark,
a wooden stake, a bucket, myriad plastic bottles, pasta Zara pack,
a long gray plastic oildrum, bandage roll, glass bottle, tin can, Christmas pine tree
a rusty iron pipe, me and my peepee.

January 3, 1983 
Allen Ginsberg, “What the Sea Throws Up at Vlissingen”


Séoul, 2017 (ligne 150)

Est-ce que je pense beaucoup à Sybille ?
Je dirais que je ne le sais pas, je n’y réfléchis pas, mais en fait je ne l’ai pas oubliée un seul instant. C’est comme si je n’avais jamais vécu sans elle. Rien ne nous lie, mais je suis imprégné de sa présence, il m’est arrivé de me souvenir de l’odeur de sa peau ou de sa respiration et c’est comme si je la tenais encore dans mes bras le temps d’une danse, ou comme si elle était assise à mes côtés et qu’il me suffise d’étendre la main pour la toucher.
Annemarie Schwarzenbach, Nouvelle lyrique (tr. Emmanuelle Cotté)


I bade farewell to the little bum of Saint Teresa at the crossing, where we jumped off, and went to sleep the night in the sand in my blankets, far down the beach at the foot of a cliff where cops wouldn't see me and drive me away. I cooked hotdogs on freshly cut and sharpened sticks over the coals of a big wood fire, and heated a can of beans and a can of cheese macaroni in the redhot hollows, and drank my newly bought wine, and exulted in one of the most pleasant nights of my life. I waded in the water and dunked a little and stood looking up at the splendorous night sky, Avalokitesvara's ten-wondered universe of dark and diamonds. “Well, Ray,” sez I, glad, “only a few miles to go. You've done it again.” Happy. Just in my swim shorts, barefooted, wild-haired, in the red fire dark, singing, swigging wine, spitting, jumping, running—that's the way to live. All alone and free in the soft sands of the beach by the sigh of the sea out there, with the Ma-Wink fallopian virgin warm stars reflecting on the outer channel fluid belly waters. And if your cans are redhot and you can't hold them in your hands, just use good old railroad gloves, that's all. I let the food cool a little to enjoy more wine and my thoughts. I sat crosslegged in the sand and contemplated my life. Well, there, and what difference did it make? “What's going to happen to me up ahead?”
Jack Kerouac, The Dharma Bums


Somewhere between Calais and Dover, 2012

Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre :
L’un d’eux, s’ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L’autre lui dit : « Qu’allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L’absence est le plus grand des maux :
Non pas pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
Encore, si la saison s’avançait davantage !
Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? un corbeau
Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
Que faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
Bon soupé, bon gîte, et le reste ? »
Ce discours ébranla le cœur
De notre imprudent voyageur ;
Mais le désir de voir et l’humeur inquiète
L’emportèrent enfin. Il dit : « Ne pleurez point ;
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite :
Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère ;
Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère
N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d’un plaisir extrême.
Je dirai : J’étais là ; telle chose m’advint :
Vous y croirez être vous-même. »
 Jean de la Fontaine, « Les deux pigeons »





Finlande, L'Atlas des Voyages (photographies Jean Mohr)

À son bureau, elle aimait les discussions avec ses collègues. Elles étaient mariées, elles racontaient leur vie de couple et les problèmes que les enfants leur posaient.  Elle avait l'impression d'absorber leur existence à petites gorgées. Lorsqu'un détail lui paraissait obscur, elle réclamait des explications, emmagasinant tout dans sa mémoire comme des souvenirs personnels.
Déjeuner à la cantine était pour elle une grande joie. Elle raffolait des conciliabules dans la queue du libre-service. Elle aimait prendre un plateau, y poser un hors-d'œuvre, un yaourt, une petite bouteille d'eau minérale. Elle regardait les plats du jour inscrits sur le tableau, le vendredi elle prenait une truite. Elles s'asseyaient par petits groupes d'affinités. Quand la conversation réclamait des réparties immédiates, elles mangeaient sans prendre le temps de mâcher. Le dessert terminé, elles buvaient un café hâtif avant de reprendre le travail. Elles profitaient de ces derniers instants de liberté pour achever de vider leur sac.
Elle aurait apprécié qu'à la sortie du bureau elles aillent en chœur prendre une consommation et papoter dans un bar.  Elle le leur avait suggéré plusieurs fois, mais celles qui avaient des enfants étaient pressées d'aller les chercher à la sortie de l'école, les autres n'avaient pas une minute à perdre non plus. Une fois, une femme presque sexagénaire avait accepté son invitation. La salle était enfumée, elles avaient bu leur chocolat face à face, intimidées de se trouver ensemble loin du bureau. La femme lui avait touché un mot de son fils, il venait de divorcer. Puis, elle avait tenu à régler les consommations et elle s'était levée.
– À demain.
Elle n'avait pas eu la présence d'esprit de lui répondre.  Elle l'avait vu s'en aller avec sa chevelure teinte en noir et ses bottines.
Elle était restée seule, elle avait commandé une bière. Elle regardait les gens qui parlaient entre eux autour du comptoir, elle avait envie de les rejoindre. Elle restait à sa place, elle commandait d'autres verres. Elle aimait voir trouble, et entendre de cette façon un peu molle, lointaine. Elle ne distinguait plus les visages des gens, ils avaient à la place une tache brouillée, dans les blancs, les ocres et les gris.
Régis Jauffret, Fragments de la vie des gens

Of course, even I with my lack of human contact still have people I “know”. Their hobbies, their skills, their hometowns, their alma maters, their lovemaking preferences are all mysteries to me, but I do “know” them, and they do “know” me. The woman at the supermarket counter would be one such case, and the owner of the local convenience store, too. If I walk into the convenience store, located about twenty meters away from my one-room, and silently hand the owner two bank notes, he hands me back a pack of slim ‘Esse’ cigarettes. An exchange of looks and two bank notes are all he needs to know what it is I want. The super of my apartment building is a similar case. If I miss a package delivery because I'm out, all I have to do is open his office door and walk in. Without a word, he hands me whatever package arrived that day for B105. If I leave my trash outside my front door, the super comes and picks it up twice a week. No words ever pass between these people and myself. For these interactions between those of us who never stray from the radius of our daily lives, it's not our hobbies, skills, hometowns, alma maters, or lovemaking preferences that are important. It's the brand of cigarettes I smoke, the express packages that have arrived for me, the trash bags I've left outside my door. My relationship with the landlord, too, is naturally the same. Other than the day we signed the contract, we've never met in person, and the only time we spoke was when my rent was two months overdue. To him, my existence has meaning only insofar as the rent for B105 gets deposited into his bank account via standing order on the 24th of each month. In 21st century Seoul, wanted criminals view the one-room as the ultimate hideout, and loners who commit suicide in their one-rooms are only discovered after their corpses have deteriorated past the point of recognition. One-roomers never have any idea what's happening next door and even a dying scream isn't enough to move them to look out their doors. These are the things I like about one-rooms. As long as I'm in here, not a single soul can threaten my comfort zone.
Ha Jae-young, “Snails” (tr. Maya West)






Berlin, 2005/2006 (Birkbuschstrasse)

Nous restâmes un moment sans mot dire. Un moment, pour nous, cela pouvait représenter plusieurs minutes, ou quelques semaines, ou encore nettement plus. D’après Myriam, d’après ce qu’elle nous avait exposé beaucoup plus tôt, le temps autour de nous s’écoulait par paquets incohérents, sans échelle de durée, par petites ou grosses vomissures dont nous ne pouvions pas avoir conscience. Selon sa théorie, nous étions entrés non seulement dans un monde de mort, mais dans un temps qui fonctionnait par à-coups et qui, surtout, n’aboutissait pas. Comme nous ne saisissions pas bien ce qu’elle entendait par là, elle insistait sur l’absence de continuité, sur les ruptures brutales, l’inachèvement de quelque moment que ce fût, long ou court. L’inachèvement était le seul rythme auquel nous pouvions nous raccrocher pour mesurer ce qui subsistait de notre existence, l’unique forme de mesure à l’intérieur de l’espace noir. Plus elle tentait de nous décrire en détail le système temporel qu’elle avait en tête, moins nous en comprenions les bases. Elle avait repris plusieurs fois ses explications, puis, découragée, elle avait renoncé à essayer de nous convaincre. Pourtant, après un moment, disons après un an ou deux, ou peut-être moins, ou peut-être plus, nous avions mis en pratique ses suggestions. Nous le faisions par amitié, par désœuvrement et par curiosité collective.
Lutz Bassmann, Black Village



Paris, 2007 (Buffon)

It’s jam-packed, I thought, and could think of no other word to describe it, so jam-packed was this shop I was seeing for the first time.
The old man who works there is in his seventies, with a full head of hair though it has long since turned grey. He has a wooden chair and a wooden desk, where he sits with his back to a shelf crammed full of corrugated cardboard boxes. He sits there lost in thought, gazing absent-mindedly at something or other, until a customer comes in and asks for a certain type of bulb. Then, without hurrying, but without dithering either, he slowly pushes his chair back and gets to his feet, gropes along the shelf until he gets to the right section, slides one of the boxes out as though removing a brick from a wall, sets it down on the desk and flips back the worn-out lid, then shuffles over to a different shelf to fetch a small plastic pouch which he opens with care, taking his time, then slips his right hand into the cardboard box and grabs a handful of fingernail-sized bulbs which he drops one by one into the plastic pouch, its round opening ready to receive, like putting rice puffs into the mouths of an eager baby sparrow, as I happened to hear another customer remark one time when I was waiting my turn.
Even if you rushed over to Omusa on urgent business and hurriedly told the old man what you needed, time flowed at his pace only, so customers would end up having to kill time by ogling Omusa’s jam-packed interior or snacking on some boiled eggs from the shop next door. The old man, though slow, moved with great concentration, and this measured economy of his kept the customers from trying to rush him. Those who were particularly impatient might grumble a little, but they never asked him to hurry up, and they never took their business elsewhere. The boxes at Omusa had been there for so long, they contained bulbs that could no longer be found anywhere else. If you looked closely enough you could see that some of the boxes had little pen marks on them, but the majority were unmarked, yet somehow the old man at Omusa was never thrown; no matter what kind of bulb you asked for, his slow steps would take him in a direct line to the correct section of shelf.
Hwang Jung-eun, One Hundred Shadows (tr. Jung Yewon)


Berlin, 2016 (Sauerkirschen, süße Brombeeren)

Les événements ici sont de cet ordre : en faisant son gâteau au vin, en laissant couler le vin rouge sur l’énorme boule de pâte mélangée aux pignons et aux raisins, le boulanger, comme chaque mercredi, s’est retrouvé ivre, grisé par les vapeurs de l’alcool. On a pêché, à Rio Marina, un espadon de plusieurs mètres, les hommes l’ont d’abord fatigué en l’encerclant avec leurs barques, toujours plus près, puis en le poussant jusqu’à la côté pour qu’il s’échoue ; réjouis par son agonie, les nageurs ont alors fait autour de lui une meute bruyante et excitée ; l’étranger qui passait là, surplombant sur la promenade le cercle noir et agité, a d’abord pensé à une noyade, puis il s’est approché ; il fallait deux hommes pour maintenir la bête, et elle se débattait encore ; l’étranger s’est identifié à sa souffrance et il a cherché dans son œil la marque, la preuve de cette souffrance, comme si son regard à lui pouvait l’en délester un peu, mais il n’a vu dans les yeux de l’animal que deux gros ronds opaques et concentriques, comme deux pierres argentées, qui ne lui disaient rien de ce qu’il en attendait ; alors la foule a emporté l’espadon à bout de bras, en procession à travers le village, son énorme éperon comme une figure de proue dentelée.
Hervé Guibert, « L’arrière-saison »

Tout de suite, en traversant le hall de la gare, j’eus cette impression de me recouvrer, de me reposséder, de me retrouver riche de moi-même. Et tout de suite, dans le train, tout me semblait rare : ce ciel si rose, cette brume bleutée qui s’accrochait à tout, cette escalope de dinde tropicale et ce diabolique-stromboli que le menu proposait, ces couverts en inox enfermés sous vide, le graffiti au stylo déjà barbouillé qui montrait, sur la banquette devant moi, une femme les jambes écartées et relevées entre lesquelles rampait un sexe dessiné comme un escargot, cette moutarde que je mettais sur mon camembert (et je me demandai si c’était parce que le camembert était fade, ou parce que j’avais eu envie d’ouvrir ce sachet de moutarde), cette glace écœurante à la pistache qui devait finir le repas, tout me semblait ineffable, et propre à l’observation. Je pensais déjà à ces comptes rendus de la vie d’un voyageur, d’un solitaire : ici il fait nuit à six heures, je me couche tôt et je dors bien, j’ai gardé pour le voyage un costume terne, malpratique ; mes mocassins noirs, jamais cirés, sont poussiéreux. Soudain je ne comprenais pas pourquoi le train était un moyen aussi sûr, pourquoi il n’y avait pas plus d’insensés pour placer la nuit des troncs d’arbre en travers des rails.
Hervé Guibert, « Surtainville, le 13 octobre »




Photos trouvées

Et si je suis un auteur (…), je le dois je pense à des choses plus fondamentales mais extérieurement plus minimes : une manière d’être à demi présent, une capacité à l’hébétude ; une organisation des perceptions qui leur permet, aisément, de se cristalliser en formes figées ; une faiblesse d’ordre néoténique qui me rend nécessaire, plus qu’à un autre, chaque matin, de réapprendre à vivre.
Michel Houellebecq, Ennemis publics




Berlin, 2005/2006 (Steglitz)

Dès le matin, je m’étais senti rongé par une sorte de trouble surprenant. Il me sembla soudain que moi, le solitaire, ils m’abandonnaient tous, oui, tous se détournaient de moi. Ici, certes, chacun est en droit de poser une question : qui sont-ils donc, ces « tous » ? parce que voici huit ans que j’habite à Petersbourg et que je n’ai su m’y faire presque aucune relation. Mais qu’ai-je à faire des relations ? Je connais déjà tout Petersbourg ; voilà pourquoi j’eus l’impression qu’ils m’abandonnaient tous quand Petersbourg, comme un seul homme, se leva tout entier pour gagner brusquement ses maisons de campagne. Je fus pris de frayeur à l’idée de rester seul, et j’errai dans la ville, trois jours durant, dans un trouble profond, sans rien comprendre à ce qui m’arrivait. Allais-je sur le Nevski, allais-je au Jardin, errais-je le long des quais — aucun de ces visages que j’avais coutume de retrouver au même endroit, à telle heure, toute l’année. Ils ne me connaissent pas, bien sûr, mais moi, je les connais. Je les connais de près ; j’ai presque fait l’étude de leurs expressions — je les admire quand ils sont gais, je me sens triste quand ils s’embrument. Je suis devenu presque un ami du petit vieux que je rencontre, chaque jour que Dieu fait, à une heure précise, sur la Fontanka. Une expression fort grave, méditative ; il grommelle toujours dans sa barbe et agite le bras gauche, tout en tenant dans la main droite une longue canne noueuse à pommeau doré. Même, il m’a remarqué, et je crois que nos âmes se répondent. Si, par exemple, je ne venais pas, à l’heure précise, à cet endroit de la Fontanka, je suis persuadé qu’il se sentirait triste. Voilà pourquoi, de temps en temps, nous nous faisons un signe de la tête, surtout lorsque nous sommes de bonne humeur. Tout à l’heure, cela faisait deux jours que nous ne nous étions pas vus, nous nous retrouvions au troisième — nous avions déjà même voulu saisir nos chapeaux, mais nous nous sommes réveillés à temps, avons baissé le bras et sommes passés l’un près de l’autre avec compréhension.
Fédor Dostoïevski, Les nuits blanches (trad. André Markowicz)