Bosra (found brochure)

__ Je rentrai en ville et me promenai de-ci de-là, je ne savais dans quelle direction aller et ne cessais de faire demi-tour. J'attendais aux feux rouges mais, quand ils devenaient verts, je ne bougeais pas jusqu'à ce que le feu revienne au rouge. De même j'attendais aux arrêts de bus et laissais le bus partir. Dans une cabine téléphonique debout dans un tas de table que le vent y avait fait entrer, j'avais pris l'écouteur et tenais même déjà la pièce au-dessus de la fente. Puis j'eus envie de m'acheter quelque chose et m'en allai, or c'est à peine si je regardais une seule marchandise. Je m'approchai de toutes sortes d'objets possibles et j'en perdais toute envie dès que j'étais près. Je commençais à avoir faim, mais quand je voyais les menus devant les restaurants, cela me coupait l'appétit. Finalement, j'aboutis dans un self-service. Dans cet endroit où on entrait simplement par la porte ouverte devant laquelle pendaient les perles de verre d'une portière et où on se mettait sans cérémonie quelque chose à manger sur son plateau, où on ajoutait soi-même couverts et serviettes de papier, je me sentis de nouveau à ma place. Quand j'allai à la caisse et que la caissière ne me regarda pas moi, mais l'une après l'autre les assiettes sur mon plateau, je fus de nouveau en accords avec toutes choses. Oubliées les cérémonies du repas qui avaient déjà commencé par devenir pour moi un besoin. À mon tour je ne regardai pas la femme mais le ticket de caisse qu'elle avait posé sur mon plateau, et je lui tendis, à l'aveugle, l'argent. Puis je m'assis à une table et mangeai, détendu, une cuisse de poulet avec des pommes frites et du ketchup.
Peter Handke, La courte lettre pour un long adieu (trad. Georges-Arthur Goldschmidt)

__ Une fois je me suis endormi, sur l'autoroute, entre Marseille et Lyon. Ces lignes qui défilent. Je me suis endormi quelques instants… Et je me suis réveillé parce que ma voiture a heurté le truc du côté gauche qui sépare les deux sens. Je me suis accroché au volant, essayant de garder les yeux ouverts. Et j'ai vu, ce n'était pas une idée, un mirage, … j'ai vu, comme si on pouvait voir le même endroit il y a 1000 ans, … dans 1000 ans, … Cette piste de bitume, de goudron, complètement fissurée, lézardée, envahie par les herbes, quelque chose comme le vestige d'une civilisation ancienne. Délabrée, inutile, le Parthénon… les pyramides… l'autoroute, les usines, tout était pareil. Et sur cette piste, des vagabonds, à pieds, des hommes, des femmes, un sac au bord d'un bâton sur l'épaule, marchant, comme à la fin des films de Charlot. Mais pas pour aller quelque part. C'était fini. Pour aller. Ils allaient…
__ J'ai pensé qu'il n'y en avait plus pour longtemps, qu'il en serait bientôt fini de tout ça… des voitures, des HLM, des cinémas. Peut-être quelqu'un de très vieux, l'ancêtre, se souviendra encore et racontera aux jeunes qu'il y avait des cinémas, que c'était des images, qui bougeaient, qui parlaient. Et les jeunes ne comprendront pas.
Jean Eustache, La maman et la putain (scénario)


Joseph Beuys, "Stuhl mit Fett"

__ Au vu d'une sensible amélioration de son état après quelques jours d'hospitalisation, Robert a été ramené à l'hospice où il n'a pas tardé à reprendre ses activités. Le matin, il prête main-forte aux aides-soignantes chargées des travaux de nettoyage ; l'après-midi, durant les heures de travail réglementaires, il trie lentilles, haricots et châtaignes ou colle des sacs de papier. Il s'efforce, dès l'instant où il s'agit de travailler, d'en faire le plus possible et rouspète si on le dérange. Durant les heures de loisir, il se plonge de préférence dans la lecture de magazines jaunis ou de vieux livres. Jamais, déclare le Dr. Pfister, il n'a montré la moindre velléité de s'adonner à quelque activité artistique. Envers les médecins, le personnel soignant et les pensionnaires en général, il nourrit une profonde méfiance qu'il dissimule adroitement derrière une politesse cérémonieuse. Quiconque n'observe pas envers lui la distance requise doit s'attendre à se faire rabrouer.
Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser (trad. Bernard Kreiss)

__ So, my dear viewers, we have arrived at the reel that is Chapter Four.
__ Sorry that, uh… nothing much, nothing extraordinary has so far happened in this movie. Nothing much extra-ordinary. It’s all… very… simple… daily… activities… life. No… drama. No great climaxes, tension, what will happen next. Actually, the titles in this movie tell you right there what’s going to happen.
__ I guess, by now you have noticed that I… do not… like any suspense. I want you to know exactly, or at least approximately, what’s coming, what’s happening. Though, again, as you have noticed, nothing much is happening anyway.
__ So let’s continue, let's continue and see, maybe something will happen. Maybe. If not, forgive me, dear viewers. If nothing happens, let’s continue anyway. That’s how life is. Ha ha! It’s always more of the same. Always more of the same. One day follows another, one second follows another second.
Jonas Mekas, As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty


(National Geographic)

Lorsque l'enfant était enfant,
il marchait les bras ballants,
il voulait que le ruisseau soit une rivière,
que la rivière soit un fleuve,
et que cette flaque d'eau soit la mer.

Lorsque l'enfant était enfant,
il ne savait pas qu'il était enfant,
pour lui tout avait une âme,
et toutes les âmes n'en faisaient qu'une.

Lorsque l'enfant était enfant,
il n'avait d'opinion sur rien,
il n'avait pas d'habitude,
souvent il s'asseyait en tailleur,
et partait en courant sans raison ;
il avait une mèche rebelle,
et ne grimaçait pas quand on le photographiait.

Lorsque l'enfant était enfant,
vint le temps des questions comme celles-ci :
Pourquoi est-ce que je suis moi et pas toi ?
Pourquoi est-ce que je suis ici et pas ailleurs ?
Quand est-ce que le temps a commencé et où finit l'espace ?
La vie sous le soleil n'est-elle rien d'autre qu'un rêve ?
Ce que je vois et entends et sens,
n'est-ce pas seulement l'apparence d'un monde devant
le monde ?]
Est-ce que le mal existe vraiment,
et y a-t-il des gens qui sont vraiment mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi,
avant que je devienne, je n'étais pas,
et qu'un jour, moi qui suis moi,
je ne serai plus ce moi que je suis ?

Lorsque l'enfant était enfant,
il détestait les épinards, les petits pois, le riz au lait,
et le chou-fleur bouilli,
et maintenant il mange de toutes ces choses, et pas seulement
par nécessité.]

Lorsque l'enfant était enfant,
il se réveilla un jour dans un lit qui n'était pas le sien
et maintenant cela lui arrive souvent,
beaucoup de gens lui semblaient beaux
et maintenant seuls quelques-uns, et avec de la chance,
il se faisait une image précise du paradis
et maintenant, c'est tout juste s'il l'entrevoit,
il ne pouvait imaginer le néant
et maintenant il tremble de peur quand il y pense.

Lorsque l'enfant était enfant,
il jouait avec enthousiasme
et maintenant, il ne s'empresse comme autrefois
que lorsque qu'il s'agit de son travail.

Lorsque l'enfant était enfant,
des pommes, du pain lui suffisaient comme nourriture,
et c'est toujours ainsi.

Lorsque l'enfant était enfant,
les baies tombaient dans sa main comme seules tombent
les baies]
et c'est toujours ainsi,
les noix fraîches lui irritaient la langue
et c'est toujours ainsi,
au sommet de chaque montagne
il avait le désir d'une montagne encore plus haute,
et dans chaque ville
le désir d'une ville encore plus grande,
et c'est toujours ainsi,
tout en haut de l'arbre il tendait les mains vers les cerises
avec la même exaltation qu'aujourd'hui,
un inconnu l'intimidait
et c'est toujours ainsi,
il attendait la première neige,
et toujours il l'attendra.

Lorsque l'enfant était enfant,
il lança un bâton contre un arbre comme un javelot,
et ce bâton vibre encore aujourd'hui.

Peter Handke, "Lied vom Kindsein" (extrait des Ailes du désir de Wim Wenders, traducteur inconnu)


__ Je montai jusqu'à mon cinquième étage. Je loue une chambre chez des gens qui tiennent un meublé. Mon logis est pauvre et petit, avec une lucarne ronde en guise de fenêtre. J'ai un divan recouvert de toile cirée, une table où sont mes livres, deux chaises et un fauteuil Voltaire, vieux, délabré, mais en revanche très confortable. Je m'assis, allumai une bougie et me mis à réfléchir. Dans la chambre à côté, séparée de la mienne par une cloison, le sabbat continuait. Voilà déjà trois jours que cela durait. Le locataire, un capitaine en retraite, avait des invités ; ils étaient là, cinq ou six pékins, à boire de la vodka et  à jouer au pharaon avec un vieux jeu de cartes. La nuit dernière il y avait eu bataille, et je sais que deux d'entre eux s'étaient pendant un long moment traînés par les cheveux. (...) Mais ils ont beau faire du tapage derrière leur cloison, et quelque nombreux qu'ils soient, tout m'est toujours égal. Je reste assis la nuit entière, et vraiment je ne les entends pas, tellement j'en arrive à oublier leur présence. Il y a près d'un an que je passe ainsi des nuits entières sans dormir jusqu'à l'aube. Je ne lis que pendant la journée. Toute la nuit je reste dans mon fauteuil devant la table sans rien faire, sans même penser ; mais toutes sortes d'idées errent dans ma tête et je les laisse vagabonder. La chandelle, chaque nuit, se consume jusqu'au bout.
Fiodor Dostoïevski, Le rêve d'un homme ridicule (trad. Boris de Schloezer, Jacques Schiffrin)


"Bull-market frenzy grips the Makati Stock Exchange after news of a possible oil strike..."
(National Geographic, March 1977)

__ C’est à l’autre, à Borges, que les choses arrivent. Moi, je marche dans Buenos Aires, je m’attarde peut-être machinalement, pour regarder la voûte d’un vestibule et la grille d’un patio. J’ai des nouvelles de Borges par la poste et je vois son nom proposé pour une chaire ou dans un dictionnaire biographique. J’aime les sabliers, les planisphères, la typographie du XVIIIème, le goût du café et la prose de Stevenson : l’autre partage ces préférences, mais non sans complaisance et d’une manière qui en fait des attributs d’acteur. Il serait exagéré de prétendre que nos relations sont mauvaises. Je vis et me laisse vivre, pour que Borges puisse ourdir sa littérature et cette littérature me justifie. Je confesse volontiers qu’il a réussi quelques pages de valeur, mais ces pages ne peuvent rien pour moi, sans doute parce que ce qui est bon n’appartient à personne, pas même à lui, l’autre, mais au langage et à la tradition. Au demeurant, je suis  condamné à disparaître, définitivement, et seul quelque instant de moi aura chance de survivre dans l’autre. Peu à peu, je lui cède tout, bien que je me rende compte de sa manie perverse de tout falsifier et exagérer. Spinoza comprit que toute chose veut persévérer dans son être ; la pierre éternellement veut être pierre et le tigre un tigre. Mais moi je dois persévérer en Borges, non en moi (pour autant que je sois quelqu’un). Pourtant je me reconnais moins dans ses livres que dans beaucoup d’autres ou que dans le raclement laborieux d’une guitare. Il y a des années, j’ai essayé de me libérer de lui et j’ai passé des mythologies de banlieue aux jeux avec le temps et l’infini, mais maintenant ces jeux appartiennent à Borges et il faudra que j’imagine autre chose. De cette façon, ma vie est une fuite où je perds tout et où tout va à l’oubli ou à l’autre.
__ Je ne sais pas lequel des deux écrit cette page.
Jorge Luis Borges, « Borges et moi » (L'auteur et autres textes, trad. Roger Caillois)

__ Comment les choses se passent. Et ce qui les guide. Un rien. Parfois ça peut commencer par un rien, une phrase perdue dans ce vaste monde plein de phrases et d'objets et de visages, dans une grande ville comme celle-ci, avec ses places, et le métro, et les gens qui marchent pressés en sortant de leur travail, les trams, les automobiles, les jardins, et puis le fleuve tranquille sur lequel les bateaux glissent au coucher du soleil vers l'embouchure, là où la ville s'élargit en un faubourg bas et blanc, bancal, avec de grandes mares vides entre les maisons comme de sombres cernes et une végétation rare et de petits cafés sales, des bistrots où l'on peut manger debout en regardant les lumières de la côte ou alors assis à des tables en fer rouge, un peu rouillées, qui font du bruit sur le trottoir, et des garçons au visage fatigué et à la veste blanche avec quelques tâches. Parfois je traîne dans le coin, le soir, je prends le tram très lent qui descend toute l'Avenida et les ruelles de la ville basse, puis longe le fleuve et semble engager une vieille course d'asthmatiques avec les remorqueurs qui glissent à côté de lui, derrière le parapet, si proches que tu pourrais les toucher de la main. Il y a de vieilles cabines téléphoniques encore en bois, se trouve parfois quelqu'un dedans, une vieille dame avec l'air d'un bien-être perdu, un cheminot, un marin, et je pense : à qui peuvent-ils bien parler ? Puis le tram fait le tour de la place du Musée de la Marine, c'est une place avec trois palmiers centenaires et des bancs en pierre, parfois des enfants pauvres y jouent à des jeux d'enfants pauvres, comme dans mon enfance, en sautant à la corde ou sur un tracé dessiné par terre à la craie. Je descends et me mets à marcher les mains dans les poches, mon cœur bat, je ne sais pas pourquoi, peut-être est-ce l'effet d'un vieux gramophone, il s'agit toujours d'une valse en fa ou d'un fado à l'accordéon, et je pense : je suis ici et personne ne me connaît, je suis un visage anonyme dans cette multitude de visages anonymes, je suis ici comme je pourrais être ailleurs, c'est la même chose, et cela me procure un grand trouble et le sens d'une d'une liberté belle et superflue, comme un amour contrarié.
Antonio Tabucchi, « Any where out of the world » (Petites équivoques dans importance, trad. Bernard Comment)


Shelagh Bond, St. Georges's Chapel (Pitkin Pictorials, 1975)

__ The dog is gone. We miss him. When the door bell rings, no one barks. When we come home late, there is no one waiting for us. We still find his white hairs here and there around the house and on our clothes. We pick them up. We should throw them away. But they are all we have left of him. We don't throw them away. We have a wild hope—if only we collect enough of them, we will be able to put the dog back together again.
Lydia Davis, "The Dog Hair" (Can't and Won't)