From Sunset Mexico Travel Guide (Lane Publishing, 1988)

__ Tous les jardins ont quelque chose de naïf, le sien ne fait pas exception. Aucun jardin ne se targue d'être plus beau qu'un autre, à vrai dire, car ils s'aiment tous, on peut du moins le croire. C'est une sorte de nature épurée, et les arbres y sont donc particuliers, ainsi que les feuilles, qui d'une certaine façon semblent disciplinées. Je ne sors pas de son cadre, j'y demeure, je m'attarde volontiers dans la gracilité de ses limites, qui sont quelque chose d'aimable, puisqu'on y séjourne de jour et de nuit avec un égal agrément. Les ramures, les tiges sont bizarres dans leur souplesse balancière, silencieuse, voire éloquente et puis les racines, comme elles sont étranges dans leur existence obscure, aussi féerique que la clarté de la lumière. Et en plus, il y a les petits pavillons dont on a coutume d'agrémenter les jardins, affables comme un sourire, car ils servent tout au plus à prendre le café en bonne société, ou à écrire quelque poème dans la solitude, c'est selon la personne qui occupe ce genre d'édifice. Un jardin se prête admirablement à l'organisation de fêtes, et il faut alors songer à la réalisation sonore d'œuvres musicales, et recourir à un éclairage artificiel suffisamment abondant. Si on le désire, si on n'y fait pas obstacle, on peut apprendre toutes sortes de choses des fleurs. Elles sont d'une grâce incomparables et d'une aménité sans égale, fraîches et douces, gaies et humbles, elles se laissent respirer ou font mine de s'y opposer, sont pieuses et n'ont aucun rudiment de piété, sont bonnes en ignorant la bonté, et elles n'aiment rien. Serait-ce précisément pour cela qu'on les aime tant ? L'enthousiasme semble les auréoler. On s'exalte pour celles qui s'exaltent sans relâche, et qui semblent issues de l'époque que certains appellent l'âge d'or.
Robert Walser, « Douce était l'idée » (Le territoire du crayon. Microgrammes, trad. Marion Graf)


Berlin, 2014 (Hosen....... auch Übergrößen)

Parc Monceau

Ici, c'est joli. Ici, je peux rêver tranquillement.
Ici, je suis un être humain – et pas seulement un civil.
Ici, j'ai le droit de marcher à gauche. Sous les arbres verts,
aucun panneau ne stipule ce qui est interdit.

Un gros ballon gît sur la pelouse.
Un oiseau pique avec son bec une feuille claire.
Un petit garçon se gratte le nez
et se réjouit d'y trouver quelque chose.

Quatre Américaines vérifient
si Cook a également raison d'écrire qu'il y a des arbres ici.
Paris de l'extérieur et Paris de l'intérieur :
elles ne voient rien et il faut qu'elles voient tout.

Les enfants font du bruit sur les pierres colorées.
Le soleil brille et étincelle sur une maison.
Je suis assis en silence à profiter du soleil
et à me reposer de ma patrie.

Kurt Tucholsky, "Parc Monceau" (trad. Elke R. Bosse et Catherine Desbois)

__ When I left school and got a job at the Art Institute in San Francisco, I rented some studio space. I didn’t know many people there, and being a beginning instructor I taught the early morning classes and consequently saw very little of my colleagues. I had no support structure for my art then; there was no contact or opportunity to tell people what I was doing every day; there was no chance to talk about my work. And a lot of things I was doing didn’t make sense so I quit doing them. That left me alone in the studio; this in turn raised the fundamental question of what an artist does when left alone in the studio. My conclusion was that I was an artist and I was in the studio, then whatever it was I was doing in the studio must be art. And what I was in fact doing was drinking coffee and pacing the floor. (…) At this point art became more of an activity and less of a product. The product is not important for your own self-awareness. I saw it in terms of what I was going to do each day, and how I was to get from one to another, and beyond that I was concerned with maintaining my interest level over a longer period of time, e.g., a part of a lifetime. It is easier to consider the possibility of not being an artist. The world doesn’t end when you dry up. What you are to do with the everyday is an art problem.
Bruce Nauman, as quoted in Ian Wallace and Russell Keizere, "Bruce Nauman Interviewed"

__ Entre les diagrammes de Félix et mes concepts articulés, nous avons eu envie de travailler ensemble, mais nous ne savions pas bien comment. Nous lisions beaucoup, en ethnologie, en économie, en linguistique. C'étaient des matériaux, j'étais fasciné par ce que Félix en tirait, et lui, intéressé par les injections de philosophie que j'essayais d'y faire. Assez vite, pour L'anti-Œdipe, nous savions ce que nous voulions dire : une nouvelle présentation de l'inconscient comme machine, comme usine, une nouvelle conception du délire indexé sur le monde historique, politique et social. Mais comment faire ? nous avons commencé par de longues lettres en désordre, interminables. Puis des réunions à deux, de plusieurs jours ou plusieurs semaines. Comprends-tu cela, à la fois c'était un travail très fatigant, et nous riions tout le temps. Et chacun de son côté, nous développions tel ou tel point, dans des directions différentes, nous mélangions les écritures, nous avons créé des mots chaque fois que nous en avions besoin. Le livre, parfois, prenait une forte cohérence qui ne s'expliquait plus ni par l'un ni par l'autre.
Gilles Deleuze, "Lettre à Uno. Comment nous avons travaillé ensemble" (Deux régimes de fous)


(National Geographic, April 1979)

__ Comme je lui demandais s'il se rappelait ses adieux à l'aéroport, Ferber me répondit, après un long moment d'hésitation, que lorsqu'il essayait de se remémorer ce matin de mai à Oberwiesenfeld, il ne voyait pas ses parents auprès de lui. Il ne savait plus ce que sa mère ou son père lui avaient dit, ni les dernières paroles qu'il leur avait dites, ni si lui et ses parents s'étaient embrassés ou pas. Il voyait certes ses parents partant pour Oberwiesenfeld à l'arrière de la voiture de louage, mais là-bas, à Oberwiesenfeld, il ne les voyait pas. En revanche, il voyait Oberwiesenfeld on ne peut plus nettement et pendant toutes les années qui s'étaient écoulées, il n'avait cessé de revoir l'endroit avec la même et épouvantable précision. La piste de béton clair devant le hangar ouvert, la profonde obscurité à l'intérieur, les croix gammées sur l'empennage des avions, l'enclos où, avec la poignée d'autres passagers, il avait dû attendre, la haie de troènes autour de cet enclos, le préposé avec sa brouette, sa pelle et son balai, les boîtes de la station météorologique qui faisaient penser à des ruches, le canon pour rendre les honneurs au bord du terrain d'aviation, tout cela lui avait laissé un souvenir d'une douloureuse acuité et il se voyait lui-même fouler l'herbe rase jusqu'au JU 52 de la Lufthansa, qui portait le nom de Kurt Würsthoff et le numéro D-3051. Je me vois, dit Ferber, monter le petit escalier de bois amovible et prendre place à l'intérieur de l'appareil à côté d'une dame à chapeau tyrolien bleu, et je me vois, comme nous roulons sur la vaste étendue verte et vide, regarder par le hublot carré un troupeau de moutons au loin et la silhouette minuscule du berger. Et puis je vois la ville de Munich basculer lentement au-dessous de moi.
W. G. Sebald, Les émigrants (trad. Patrick Charbonneau)


(National Geographic)

__ The complaint he made all along was that he could not become a "person". He had "no self". "I am only a response to other people. I have no identity of my own." (…) He felt he was becoming more and more "a mythical person". He felt he had no weight, no substance of his own. "I am only a cork floating on the ocean."
*
__ One of her patients said: "I forgot myself at the Ice Carnival the other night. I was so absorbed in looking at it that I forgot what time it was and who and where I was. When I suddenly realized I hadn't been thinking about myself I was frightened to death. The unreality feeling came. I must never forget myself for a single minute. I watch the clock and keep busy, or else I won't know who I am."
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__ "Whereas people are commonly found to say that they come from this or that place, or work at this or that job, or know such and such a person, I try as far as possible not to let it be known where I'm from, what I do, or who I know…"
*
__ She described various techniques which either intentionally or unintentionally she now practiced in order "to recapture reality". For instance, if anyone said anything to her which she classified as "real", she would say to herself, "I'll think like that"; and she would keep repeating the word or phrase over and over again to herself in the hope that some of the realness of the expression would rub off on her. She felt doctors were real so she tried to keep the name of a doctor in her mind all the time. She tried to produce effects on other people such as saying something which she hoped would embarrass them. She found this quite easy to do since she felt quite detached from what feelings they might have. If then, looking at the other person, she saw signs of embarrassment she told herself that she must be real because she could produce a real effect in a real other person. As soon as anyone "came into her mind", she would tell herself that she was that person. She now felt that in so far as she could like a person, to that extent she would be like that person. She followed behind people, imitated their walk, copied their phrases, and mimicked their gestures. In a way that was frequently infuriating to others, she agreed with absolutely everything that was said. All this time, however, she kept saying that she was getting farther and farther away from her real self.
*
__ Marie, aged twenty, had been a college student for one year without passing any of her examinations. She arrived to sit an exam either several days too early or too late. If she ever turned up on time or while the exam was still in progress, it seemed more or less by accident, and she could not be bothered to answer the questions. In her second year, she stopped attending classes altogether, and appeared to be doing nothing at all. It was extraordinarily difficult to find out any concrete facts of this girl's life. She came to me at the suggestion of someone else. I set a regular time for her to see me twice a week. It was never possible to predict when she might arrive. To say she was unpunctual would be a vast understatement. The definitive time for the interview was a point in time which served only vaguely to orientate her. She would turn up on a Saturday morning for an interview on Thursday afternoon or she would phone at 5 p.m. to say that she had just awakened and so could not manage her interview at four o'clock but would it be suitable if she came along in an hour or so. She missed five consecutive sessions without giving notice, and arrived punctually for the sixth without comment and continued where she had left off before this break.
__ She was a pale, thin, wan creature with unkempt straight hair. She dressed in an indeterminately vague and odd way. She was extraordinarily elusive and secretive about herself. As far as I could gather, not a single one among the many people with whom she came into fleeting contact ever knew how she spent her life. Her home was outside London but since going to college she had taken digs in town and changed her digs frequently. Her parents never knew where she was staying; she would call on them at odd moments and pass the time of day as though she was a casual acquaintance of the family. She was in fact the only child. She walked swiftly and silently, almost on tiptoe. Her speech was soft and distinct, but listless, far-away, still and stilted without any animation. She preferred not to speak about herself but of topics such as politics and economics. She treated me with apparent indifference.
Ronald D. Laing, The Divided Self



(National Geographic)

__ – Paul ! fait Pélagie qui réveille son mari. Paul ! Tu devrais aller t'occuper de Stéphane, il est assis devant son livre et il pleure. Il y a encore quelque chose qu'il ne comprend pas.
__ Paul Vassilitch se lève, fait le signe de croix devant sa bouche qui bâille puis dit mollement :
__ – Tout de suite, ma chérie !
__ Le chat, qui dormait à côté de lui, se lève aussi, étire sa queue, fait le gros dos et ferme à demi les yeux. Silence… On entend trottiner des souris derrière la tapisserie. Après avoir mis ses chaussures et passé sa robe de chambre, Paul, avec l'air chiffonné et grognon d'un homme  à moitié endormi, passe de la chambre dans la salle à manger ; à son apparition, un autre chat, en train de flairer sur la fenêtre du poisson en gelée, saute par terre et va se cacher sous le buffet.
__ – On ne t'a pas demandé de renifler ! fait-il avec colère en couvrant le poisson d'un journal. Tu n'es qu'un porc et non un chat…
__ De la salle à manger une porte donne sur la chambre des enfants. Là, à sa table, couverte de taches et d'entailles profondes, est assis Stéphane, lyçéen de sixième, l'air capricieux et les yeux rouges de larmes. Les genoux relevés presque à hauteur de menton, les main passées dessous, il se balance comme un poussah chinois et lance des regards furieux à un livre de problèmes.
Anton Tchékhov, « Veille de carême » (trad. Edouard Parayre)






Bosra (found brochure)

__ Je rentrai en ville et me promenai de-ci de-là, je ne savais dans quelle direction aller et ne cessais de faire demi-tour. J'attendais aux feux rouges mais, quand ils devenaient verts, je ne bougeais pas jusqu'à ce que le feu revienne au rouge. De même j'attendais aux arrêts de bus et laissais le bus partir. Dans une cabine téléphonique debout dans un tas de table que le vent y avait fait entrer, j'avais pris l'écouteur et tenais même déjà la pièce au-dessus de la fente. Puis j'eus envie de m'acheter quelque chose et m'en allai, or c'est à peine si je regardais une seule marchandise. Je m'approchai de toutes sortes d'objets possibles et j'en perdais toute envie dès que j'étais près. Je commençais à avoir faim, mais quand je voyais les menus devant les restaurants, cela me coupait l'appétit. Finalement, j'aboutis dans un self-service. Dans cet endroit où on entrait simplement par la porte ouverte devant laquelle pendaient les perles de verre d'une portière et où on se mettait sans cérémonie quelque chose à manger sur son plateau, où on ajoutait soi-même couverts et serviettes de papier, je me sentis de nouveau à ma place. Quand j'allai à la caisse et que la caissière ne me regarda pas moi, mais l'une après l'autre les assiettes sur mon plateau, je fus de nouveau en accords avec toutes choses. Oubliées les cérémonies du repas qui avaient déjà commencé par devenir pour moi un besoin. À mon tour je ne regardai pas la femme mais le ticket de caisse qu'elle avait posé sur mon plateau, et je lui tendis, à l'aveugle, l'argent. Puis je m'assis à une table et mangeai, détendu, une cuisse de poulet avec des pommes frites et du ketchup.
Peter Handke, La courte lettre pour un long adieu (trad. Georges-Arthur Goldschmidt)

__ Une fois je me suis endormi, sur l'autoroute, entre Marseille et Lyon. Ces lignes qui défilent. Je me suis endormi quelques instants… Et je me suis réveillé parce que ma voiture a heurté le truc du côté gauche qui sépare les deux sens. Je me suis accroché au volant, essayant de garder les yeux ouverts. Et j'ai vu, ce n'était pas une idée, un mirage, … j'ai vu, comme si on pouvait voir le même endroit il y a 1000 ans, … dans 1000 ans, … Cette piste de bitume, de goudron, complètement fissurée, lézardée, envahie par les herbes, quelque chose comme le vestige d'une civilisation ancienne. Délabrée, inutile, le Parthénon… les pyramides… l'autoroute, les usines, tout était pareil. Et sur cette piste, des vagabonds, à pieds, des hommes, des femmes, un sac au bord d'un bâton sur l'épaule, marchant, comme à la fin des films de Charlot. Mais pas pour aller quelque part. C'était fini. Pour aller. Ils allaient…
__ J'ai pensé qu'il n'y en avait plus pour longtemps, qu'il en serait bientôt fini de tout ça… des voitures, des HLM, des cinémas. Peut-être quelqu'un de très vieux, l'ancêtre, se souviendra encore et racontera aux jeunes qu'il y avait des cinémas, que c'était des images, qui bougeaient, qui parlaient. Et les jeunes ne comprendront pas.
Jean Eustache, La maman et la putain (scénario)


Joseph Beuys, "Stuhl mit Fett"

__ Au vu d'une sensible amélioration de son état après quelques jours d'hospitalisation, Robert a été ramené à l'hospice où il n'a pas tardé à reprendre ses activités. Le matin, il prête main-forte aux aides-soignantes chargées des travaux de nettoyage ; l'après-midi, durant les heures de travail réglementaires, il trie lentilles, haricots et châtaignes ou colle des sacs de papier. Il s'efforce, dès l'instant où il s'agit de travailler, d'en faire le plus possible et rouspète si on le dérange. Durant les heures de loisir, il se plonge de préférence dans la lecture de magazines jaunis ou de vieux livres. Jamais, déclare le Dr. Pfister, il n'a montré la moindre velléité de s'adonner à quelque activité artistique. Envers les médecins, le personnel soignant et les pensionnaires en général, il nourrit une profonde méfiance qu'il dissimule adroitement derrière une politesse cérémonieuse. Quiconque n'observe pas envers lui la distance requise doit s'attendre à se faire rabrouer.
Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser (trad. Bernard Kreiss)

__ So, my dear viewers, we have arrived at the reel that is Chapter Four.
__ Sorry that, uh… nothing much, nothing extraordinary has so far happened in this movie. Nothing much extra-ordinary. It’s all… very… simple… daily… activities… life. No… drama. No great climaxes, tension, what will happen next. Actually, the titles in this movie tell you right there what’s going to happen.
__ I guess, by now you have noticed that I… do not… like any suspense. I want you to know exactly, or at least approximately, what’s coming, what’s happening. Though, again, as you have noticed, nothing much is happening anyway.
__ So let’s continue, let's continue and see, maybe something will happen. Maybe. If not, forgive me, dear viewers. If nothing happens, let’s continue anyway. That’s how life is. Ha ha! It’s always more of the same. Always more of the same. One day follows another, one second follows another second.
Jonas Mekas, As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty


(National Geographic)

Lorsque l'enfant était enfant,
il marchait les bras ballants,
il voulait que le ruisseau soit une rivière,
que la rivière soit un fleuve,
et que cette flaque d'eau soit la mer.

Lorsque l'enfant était enfant,
il ne savait pas qu'il était enfant,
pour lui tout avait une âme,
et toutes les âmes n'en faisaient qu'une.

Lorsque l'enfant était enfant,
il n'avait d'opinion sur rien,
il n'avait pas d'habitude,
souvent il s'asseyait en tailleur,
et partait en courant sans raison ;
il avait une mèche rebelle,
et ne grimaçait pas quand on le photographiait.

Lorsque l'enfant était enfant,
vint le temps des questions comme celles-ci :
Pourquoi est-ce que je suis moi et pas toi ?
Pourquoi est-ce que je suis ici et pas ailleurs ?
Quand est-ce que le temps a commencé et où finit l'espace ?
La vie sous le soleil n'est-elle rien d'autre qu'un rêve ?
Ce que je vois et entends et sens,
n'est-ce pas seulement l'apparence d'un monde devant
le monde ?]
Est-ce que le mal existe vraiment,
et y a-t-il des gens qui sont vraiment mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi,
avant que je devienne, je n'étais pas,
et qu'un jour, moi qui suis moi,
je ne serai plus ce moi que je suis ?

Lorsque l'enfant était enfant,
il détestait les épinards, les petits pois, le riz au lait,
et le chou-fleur bouilli,
et maintenant il mange de toutes ces choses, et pas seulement
par nécessité.]

Lorsque l'enfant était enfant,
il se réveilla un jour dans un lit qui n'était pas le sien
et maintenant cela lui arrive souvent,
beaucoup de gens lui semblaient beaux
et maintenant seuls quelques-uns, et avec de la chance,
il se faisait une image précise du paradis
et maintenant, c'est tout juste s'il l'entrevoit,
il ne pouvait imaginer le néant
et maintenant il tremble de peur quand il y pense.

Lorsque l'enfant était enfant,
il jouait avec enthousiasme
et maintenant, il ne s'empresse comme autrefois
que lorsque qu'il s'agit de son travail.

Lorsque l'enfant était enfant,
des pommes, du pain lui suffisaient comme nourriture,
et c'est toujours ainsi.

Lorsque l'enfant était enfant,
les baies tombaient dans sa main comme seules tombent
les baies]
et c'est toujours ainsi,
les noix fraîches lui irritaient la langue
et c'est toujours ainsi,
au sommet de chaque montagne
il avait le désir d'une montagne encore plus haute,
et dans chaque ville
le désir d'une ville encore plus grande,
et c'est toujours ainsi,
tout en haut de l'arbre il tendait les mains vers les cerises
avec la même exaltation qu'aujourd'hui,
un inconnu l'intimidait
et c'est toujours ainsi,
il attendait la première neige,
et toujours il l'attendra.

Lorsque l'enfant était enfant,
il lança un bâton contre un arbre comme un javelot,
et ce bâton vibre encore aujourd'hui.

Peter Handke, "Lied vom Kindsein" (extrait des Ailes du désir de Wim Wenders, traducteur inconnu)


__ Je montai jusqu'à mon cinquième étage. Je loue une chambre chez des gens qui tiennent un meublé. Mon logis est pauvre et petit, avec une lucarne ronde en guise de fenêtre. J'ai un divan recouvert de toile cirée, une table où sont mes livres, deux chaises et un fauteuil Voltaire, vieux, délabré, mais en revanche très confortable. Je m'assis, allumai une bougie et me mis à réfléchir. Dans la chambre à côté, séparée de la mienne par une cloison, le sabbat continuait. Voilà déjà trois jours que cela durait. Le locataire, un capitaine en retraite, avait des invités ; ils étaient là, cinq ou six pékins, à boire de la vodka et  à jouer au pharaon avec un vieux jeu de cartes. La nuit dernière il y avait eu bataille, et je sais que deux d'entre eux s'étaient pendant un long moment traînés par les cheveux. (...) Mais ils ont beau faire du tapage derrière leur cloison, et quelque nombreux qu'ils soient, tout m'est toujours égal. Je reste assis la nuit entière, et vraiment je ne les entends pas, tellement j'en arrive à oublier leur présence. Il y a près d'un an que je passe ainsi des nuits entières sans dormir jusqu'à l'aube. Je ne lis que pendant la journée. Toute la nuit je reste dans mon fauteuil devant la table sans rien faire, sans même penser ; mais toutes sortes d'idées errent dans ma tête et je les laisse vagabonder. La chandelle, chaque nuit, se consume jusqu'au bout.
Fiodor Dostoïevski, Le rêve d'un homme ridicule (trad. Boris de Schloezer, Jacques Schiffrin)


"Bull-market frenzy grips the Makati Stock Exchange after news of a possible oil strike..."
(National Geographic, March 1977)

__ C’est à l’autre, à Borges, que les choses arrivent. Moi, je marche dans Buenos Aires, je m’attarde peut-être machinalement, pour regarder la voûte d’un vestibule et la grille d’un patio. J’ai des nouvelles de Borges par la poste et je vois son nom proposé pour une chaire ou dans un dictionnaire biographique. J’aime les sabliers, les planisphères, la typographie du XVIIIème, le goût du café et la prose de Stevenson : l’autre partage ces préférences, mais non sans complaisance et d’une manière qui en fait des attributs d’acteur. Il serait exagéré de prétendre que nos relations sont mauvaises. Je vis et me laisse vivre, pour que Borges puisse ourdir sa littérature et cette littérature me justifie. Je confesse volontiers qu’il a réussi quelques pages de valeur, mais ces pages ne peuvent rien pour moi, sans doute parce que ce qui est bon n’appartient à personne, pas même à lui, l’autre, mais au langage et à la tradition. Au demeurant, je suis  condamné à disparaître, définitivement, et seul quelque instant de moi aura chance de survivre dans l’autre. Peu à peu, je lui cède tout, bien que je me rende compte de sa manie perverse de tout falsifier et exagérer. Spinoza comprit que toute chose veut persévérer dans son être ; la pierre éternellement veut être pierre et le tigre un tigre. Mais moi je dois persévérer en Borges, non en moi (pour autant que je sois quelqu’un). Pourtant je me reconnais moins dans ses livres que dans beaucoup d’autres ou que dans le raclement laborieux d’une guitare. Il y a des années, j’ai essayé de me libérer de lui et j’ai passé des mythologies de banlieue aux jeux avec le temps et l’infini, mais maintenant ces jeux appartiennent à Borges et il faudra que j’imagine autre chose. De cette façon, ma vie est une fuite où je perds tout et où tout va à l’oubli ou à l’autre.
__ Je ne sais pas lequel des deux écrit cette page.
Jorge Luis Borges, « Borges et moi » (L'auteur et autres textes, trad. Roger Caillois)

__ Comment les choses se passent. Et ce qui les guide. Un rien. Parfois ça peut commencer par un rien, une phrase perdue dans ce vaste monde plein de phrases et d'objets et de visages, dans une grande ville comme celle-ci, avec ses places, et le métro, et les gens qui marchent pressés en sortant de leur travail, les trams, les automobiles, les jardins, et puis le fleuve tranquille sur lequel les bateaux glissent au coucher du soleil vers l'embouchure, là où la ville s'élargit en un faubourg bas et blanc, bancal, avec de grandes mares vides entre les maisons comme de sombres cernes et une végétation rare et de petits cafés sales, des bistrots où l'on peut manger debout en regardant les lumières de la côte ou alors assis à des tables en fer rouge, un peu rouillées, qui font du bruit sur le trottoir, et des garçons au visage fatigué et à la veste blanche avec quelques tâches. Parfois je traîne dans le coin, le soir, je prends le tram très lent qui descend toute l'Avenida et les ruelles de la ville basse, puis longe le fleuve et semble engager une vieille course d'asthmatiques avec les remorqueurs qui glissent à côté de lui, derrière le parapet, si proches que tu pourrais les toucher de la main. Il y a de vieilles cabines téléphoniques encore en bois, se trouve parfois quelqu'un dedans, une vieille dame avec l'air d'un bien-être perdu, un cheminot, un marin, et je pense : à qui peuvent-ils bien parler ? Puis le tram fait le tour de la place du Musée de la Marine, c'est une place avec trois palmiers centenaires et des bancs en pierre, parfois des enfants pauvres y jouent à des jeux d'enfants pauvres, comme dans mon enfance, en sautant à la corde ou sur un tracé dessiné par terre à la craie. Je descends et me mets à marcher les mains dans les poches, mon cœur bat, je ne sais pas pourquoi, peut-être est-ce l'effet d'un vieux gramophone, il s'agit toujours d'une valse en fa ou d'un fado à l'accordéon, et je pense : je suis ici et personne ne me connaît, je suis un visage anonyme dans cette multitude de visages anonymes, je suis ici comme je pourrais être ailleurs, c'est la même chose, et cela me procure un grand trouble et le sens d'une liberté belle et superflue, comme un amour contrarié.
Antonio Tabucchi, « Any where out of the world » (Petites équivoques dans importance, trad. Bernard Comment)